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Books: L\'Ingenu

V >> Voltaire >> L\'Ingenu

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OEUVRES

DE

VOLTAIRE.

TOME XXXIII

DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, N° 24.




OEUVRES

DE

VOLTAIRE

PRÉFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

PAR M. BEUCHOT.

TOME XXXIII.

ROMANS. TOME I.

A PARIS,

CHEZ LEFÈVRE, LIBRAIRE,

RUE DE L'ÉPERON, K° 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

RUE DU BATTOIR, N° 2O.

MDCCCXXIX.




L'INGÉNU,

HISTOIRE VÉRITABLE

TIRÉE DES MANUSCRITS DU P. QUESNEL.

1767.


Préface de l'Éditeur


L'INGÉNU, _histoire véritable, tirée des manuscrits du
P. Quesnel_, 1767, deux parties, petit in-8°, fut, dans
quelques éditions, intitulé: _Le Huron, ou l'Ingénu_.

L'ouvrage se vendait publiquement en septembre 1767, mais au bout
de huit ou dix jours il fut saisi; et le prix, qui était de trois
livres, monta à vingt- quatre[1].

[1] Mémoires secrets, du 13 septembre 1767.


Trois ans après, on vit paraître _L' Ingénue, ou l'Encensoir des
dames, par la nièce à mon oncle_, Genève et Paris, chez Desventes,
1770, in-12.

------

Les notes sans signature, et qui sont indiquées par des lettres,
sont de Voltaire.

Les notes signées d'un K sont des éditeurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des éditeurs de Kehl, en sont séparées par un--, et sont, comme
mes notes, signées de l'initiale de mon nom.

BEUCHOT.

4 octobre 1829.





L'INGÉNU.




CHAPITRE I.

Comment le prieur de Notre-Dame de la Montagne et mademoiselle sa
soeur rencontrèrent un Huron.

Un jour saint Dunstan, Irlandais de nation et saint de
profession, partit d'Irlande sur une petite montagne qui vogua
vers les côtes de France, et arriva par cette voiture à la baie
de Saint-Malo. Quand il fut à bord, il donna la bénédiction à sa
montagne, qui lui fit de profondes révérences, et s'en retourna
en Irlande par le même chemin qu'elle était venue.

Dunstan fonda un petit prieuré dans ces quartiers-là, et lui
donna le nom de prieuré de la Montagne, qu'il porte encore, comme
un chacun sait.

En l'année 1689, le 15 juillet au soir, l'abbé de Kerkabon,
prieur de Notre-Dame de la Montagne, se promenait sur le bord de
la mer avec mademoiselle de Kerkabon, sa soeur, pour prendre le
frais. Le prieur, déjà un peu sur l'âge, était un très bon
ecclésiastique, aimé de ses voisins, après l'avoir été autrefois
de ses voisines. Ce qui lui avait donné surtout une grande
considération, c'est qu'il était le seul bénéficier du pays qu'on
ne fût pas obligé de porter dans son lit quand il avait soupé
avec ses confrères. Il savait assez honnêtement de théologie; et
quand il était las de lire saint Augustin, il s'amusait avec
Rabelais: aussi tout le monde disait du bien de lui.

Mademoiselle de Kerkabon, qui n'avait jamais été mariée,
quoiqu'elle eût grande envie de l'être, conservait de la
fraîcheur à l'âge de quarante-cinq ans; son caractère était bon
et sensible; elle aimait le plaisir et était dévote.

Le prieur disait à sa soeur, en regardant la mer: Hélas! c'est
ici que s'embarqua notre pauvre frère avec notre chère
belle-soeur madame de Kerkabon, sa femme, sur la frégate
_l'Hirondelle_, en 1669, pour aller servir en Canada. S'il
n'avait pas été tué, nous pourrions espérer de le revoir encore.

Croyez-vous, disait mademoiselle de Kerkabon, que notre
belle-soeur ait été mangée par les Iroquois, comme on nous l'a
dit? Il est certain que si elle n'avait pas été mangée, elle
serait revenue au pays. Je la pleurerai toute ma vie; c'était
une femme charmante; et notre frère qui avait beaucoup d'esprit
aurait fait assurément une grande fortune."

Comme ils s'attendrissaient l'un et l'autre à ce souvenir, ils
virent entrer dans la baie de Rance un petit bâtiment qui
arrivait avec la marée: c'étaient des Anglais qui venaient vendre
quelques denrées de leur pays. Ils sautèrent à terre, sans
regarder monsieur le prieur ni mademoiselle sa soeur, qui fut
très choquée du peu d'attention qu'on avait pour elle.

Il n'en fut pas de même d'un jeune homme très bien fait qui
s'élança d'un saut par-dessus la tête de ses compagnons, et se
trouva vis-à-vis mademoiselle. Il lui fit un signe de tête,
n'étant pas dans l'usage de faire la révérence. Sa figure et son
ajustement attirèrent les regards du frère et de la soeur. Il
était nu-tête et nu-jambes, les pieds chaussés de petites
sandales, le chef orné de longs cheveux en tresses, un petit
pourpoint qui serrait une taille fine et dégagée; l'air martial
et doux. Il tenait dans sa main une petite bouteille d'eau des
Barbades, et dans l'autre une espèce de bourse dans laquelle
était un gobelet et de très bon biscuit de mer. Il parlait
français fort intelligiblement. Il présenta de son eau des
Barbades à mademoiselle de Kerkabon et à monsieur son frère; il
en but avec eux: il leur en fit reboire encore, et tout cela d'un
air si simple et si naturel, que le frère et la soeur en furent
charmés. Ils lui offrirent leurs services, en lui demandant qui
il était et où il allait. Le jeune homme leur répondit qu'il
n'en savait rien, qu'il était curieux, qu'il avait voulu voir
comment les côtes de France étaient faites, qu'il était venu, et
allait s'en retourner.

Monsieur le prieur jugeant à son accent qu'il n'était pas
Anglais, prit la liberté de lui demander de quel pays il était.
Je suis Huron, lui répondit le jeune homme.

Mademoiselle de Kerkabon, étonnée et enchantée de voir un Huron
qui lui avait fait des politesses, pria le jeune homme à souper;
il ne se fit pas prier deux fois, et tous trois allèrent de
compagnie au prieuré de Notre-Dame de la Montagne.

La courte et ronde demoiselle le regardait de tous ses petits
yeux, et disait de temps en temps au prieur: Ce grand garçon-là a
un teint de lis et de rose! qu'il a une belle peau pour un
Huron! Vous avez raison, ma soeur, disait le prieur. Elle
fesait cent questions coup sur coup, et le voyageur répondait
toujours fort juste.

Le bruit se répandit bientôt qu'il y avait un Huron au prieuré.
La bonne compagnie du canton s'empressa d'y venir souper.
L'abbé de Saint-Yves y vint avec mademoiselle sa soeur, jeune
basse-brette, fort jolie et très bien élevée. Le bailli, le
receveur des tailles, et leurs femmes furent du souper. On plaça
l'étranger entre mademoiselle de Kerkabon et mademoiselle de
Saint-Yves. Tout le monde le regardait avec admiration; tout le
monde lui parlait et l'interrogeait à-la-fois; le Huron ne s'en
émouvait pas. Il semblait qu'il eût pris pour sa devise celle de
milord Bolingbroke, _Nihil admirari_. Mais à la fin, excédé de
tant de bruit, il leur dit avec assez de douceur, mais avec un
peu de fermeté: Messieurs, dans mon pays on parle l'un après
l'autre; comment voulez-vous que je vous réponde quand vous
m'empêchez de vous entendre? La raison fait toujours rentrer les
hommes en eux-mêmes pour quelques moments: il se fit un grand
silence. Monsieur le bailli, qui s'emparait toujours des
étrangers dans quelque maison qu'il se trouvât, et qui était le
plus grand questionneur de la province, lui dit en ouvrant la
bouche d'un demi-pied: Monsieur, comment vous nommez-vous? On
m'a toujours appelé l'Ingénu, reprit le Huron, et on m'a confirmé
ce nom en Angleterre, parceque je dis toujours naïvement ce que
je pense, comme je fais tout ce que je veux.

Comment, étant né Huron, avez-vous pu, monsieur, venir en
Angleterre? C'est qu'on m'y a mené; j'ai été fait, dans un
combat, prisonnier par les Anglais, après m'être assez bien
défendu; et les Anglais, qui aiment la bravoure, parcequ'ils sont
braves et qu'ils sont aussi honnêtes que nous, m'ayant proposé de
me rendre à mes parents ou de venir en Angleterre, j'acceptai le
dernier parti, parceque de mon naturel j'aime passionnément à
voir du pays.

Mais, monsieur, dit le bailli avec son ton imposant, comment
avez-vous pu abandonner ainsi père et mère? C'est que je n'ai
jamais connu ni père ni mère, dit l'étranger. La compagnie
s'attendrit, et tout le monde répétait, _Ni père, ni mère!_ Nous
lui en servirons, dit la maîtresse de la maison à son frère le
prieur: que ce monsieur le Huron est intéressant! L'Ingénu la
remercia avec une cordialité noble et fière, et lui fit
comprendre qu'il n'avait besoin de rien.

Je m'aperçois, monsieur l'Ingénu, dit le grave bailli, que vous
parlez mieux français qu'il n'appartient à un Huron. Un
Français, dit-il, que nous avions pris dans ma grande jeunesse en
Huronie, et pour qui je conçus beaucoup d'amitié, m'enseigna sa
langue; j'apprends très vite ce que je veux apprendre. J'ai
trouvé en arrivant à Plymouth un de vos Français réfugiés que
vous appelez _huguenots_, je ne sais pourquoi; il m'a fait faire
quelques progrès dans la connaissance de votre langue; et dès que
j'ai pu m'exprimer intelligiblement, je suis venu voir votre
pays, parceque j'aime assez les Français quand ils ne font pas
trop de questions.

L'abbé de Saint-Yves, malgré ce petit avertissement, lui demanda
laquelle des trois langues lui plaisait davantage, la hurone,
l'anglaise, ou la française. La hurone, sans contredit, répondit
l'Ingénu. Est-il possible? s'écria mademoiselle de Kerkabon;
j'avais toujours cru que le français était la plus belle de
toutes les langues après le bas-breton.

Alors ce fut à qui demanderait à l'Ingénu comment on disait en
huron du tabac, et il répondait _taya_: comment on disait manger,
et il répondait _essenten_. Mademoiselle de Kerkabon voulut
absolument savoir comment on disait faire l'amour; il lui
répondit _trovander_[a]; et soutint, non sans apparence de raison,
que ces mots-là valaient bien les mots français et anglais qui
leur correspondaient. _Trovander_ parut très joli à tous les
convives.

[a] Tous ces noms sont en effet hurons.

Monsieur le prieur, qui avait dans sa bibliothèque la grammaire
hurone dont le révérend P. Sagar Théodat, récollet, fameux
missionnaire, lui avait fait présent, sortit de table un moment
pour l'aller consulter. Il revint tout haletant de tendresse et
de joie; il reconnut l'Ingénu pour un vrai Huron. On disputa un
peu sur la multiplicité des langues, et on convint que, sans
l'aventure de la tour de Babel, toute la terre aurait parlé
français.

L'interrogant bailli, qui jusque-là s'était défié un peu du
personnage, conçut pour lui un profond respect; il lui parla avec
plus de civilité qu'auparavant, de quoi l'Ingénu ne s'aperçut
pas.

Mademoiselle de Saint-Yves était fort curieuse de savoir comment
on fesait l'amour au pays des Hurons. En fesant de belles
actions, répondit-il, pour plaire aux personnes qui vous
ressemblent. Tous les convives applaudirent avec étonnement.
Mademoiselle de Saint-Yves rougit et fut fort aise. Mademoiselle
de Kerkabon rougit aussi, mais elle n'était pas si aise; elle fut
un peu piquée que la galanterie ne s'adressât pas à elle; mais
elle était si bonne personne, que son affection pour le Huron
n'en fut point du tout altérée. Elle lui demanda, avec beaucoup
de bonté, combien il avait eu de maîtresses en Huronie. Je n'en
ai jamais eu qu'une, dit l'Ingénu; c'était mademoiselle Abacaba,
la bonne amie de ma chère nourrice; les joncs ne sont pas plus
droits, l'hermine n'est pas plus blanche, les moutons sont moins
doux, les aigles moins fiers, et les cerfs ne sont pas si légers
que l'était Abacaba. Elle poursuivait un jour un lièvre dans
notre voisinage, environ à cinquante lieues de notre habitation;
un Algonquin mal élevé, qui habitait cent lieues plus loin, vint
lui prendre son lièvre; je le sus, j'y courus, je terrassai
l'Algonquin d'un coup de massue, je l'amenai, aux pieds de ma
maîtresse, pieds et poings liés. Les parents d'Abacaba voulurent
le manger, mais je n'eus jamais de goût pour ces sortes de
festins; je lui rendis sa liberté, j'en fis un ami. Abacaba fut
si touchée de mon procédé qu'elle me préféra à tous ses amants.
Elle m'aimerait encore si elle n'avait pas été mangée par un
ours: j'ai puni l'ours, j'ai porté longtemps sa peau; mais cela
ne m'a pas consolé.

Mademoiselle de Saint-Yves, à ce récit, sentait un plaisir secret
d'apprendre que l'Ingénu n'avait eu qu'une maîtresse, et
qu'Abacaba n'était plus; mais elle ne démêlait pas la cause de
son plaisir. Tout le monde fixait les yeux sur l'Ingénu; on le
louait beaucoup d'avoir empêché ses camarades de manger un
Algonquin.

L'impitoyable bailli, qui ne pouvait réprimer sa fureur de
questionner, poussa enfin la curiosité jusqu'à s'informer de
quelle religion était M. le Huron; s'il avait choisi la religion
anglicane, ou la gallicane, ou la huguenote? Je suis de ma
religion, dit-il, comme vous de la vôtre. Hélas! s'écria la
Kerkabon, je vois bien que ces malheureux Anglais n'ont pas
seulement songé à le baptiser. Eh! mon Dieu, disait
mademoiselle de Saint-Yves, comment se peut-il que les Hurons ne
soient pas catholiques? Est-ce que les révérends pères jésuites
ne les ont pas tous convertis? L'Ingénu l'assura que dans son
pays on ne convertissait personne; que jamais un vrai Huron
n'avait changé d'opinion, et que même il n'y avait point dans sa
langue de terme qui signifiât _inconstance_. Ces derniers mots
plurent extrêmement à mademoiselle de Saint-Yves.

Nous le baptiserons, nous le baptiserons, disait la Kerkabon à
M. le prieur; vous en aurez l'honneur, mon cher frère; je veux
absolument être sa marraine: M. l'abbé de Saint-Yves le
présentera sur les fonts: ce sera une cérémonie bien brillante;
il en sera parlé dans toute la Basse-Bretagne, et cela nous fera
un honneur infini. Toute la compagnie seconda la maîtresse de la
maison; tous les convives criaient: Nous le baptiserons!
L'Ingénu répondit qu'en Angleterre on laissait vivre les gens à
leur fantaisie. Il témoigna que la proposition ne lui plaisait
point du tout, et que la loi des Hurons valait pour le moins la
loi des Bas-Bretons; enfin il dit qu'il repartait le lendemain.
On acheva de vider sa bouteille d'eau des Barbades, et chacun
s'alla coucher.

Quand on eut reconduit l'Ingénu dans sa chambre, mademoiselle de
Kerkabon et son amie mademoiselle de Saint-Yves ne purent se
tenir de regarder par le trou d'une large serrure pour voir
comment dormait un Huron. Elles virent qu'il avait étendu la
couverture du lit sur le plancher, et qu'il reposait dans la plus
belle attitude du monde.


CHAPITRE II

Le Huron, nommé l'Ingénu, reconnu de ses parents.

L'Ingénu, selon sa coutume, s'éveilla avec le soleil, au chant du
coq, qu'on appelle en Angleterre et en Huronie _la trompette du
jour_. Il n'était pas comme la bonne compagnie, qui languit dans
un lit oiseux jusqu'à ce que le soleil ait fait la moitié de son
tour, qui ne peut ni dormir ni se lever, qui perd tant d'heures
précieuses dans cet état mitoyen entre la vie et la mort, et qui
se plaint encore que la vie est trop courte.

Il avait déjà fait deux ou trois lieues, il avait tué trente
pièces de gibier à balle seule, lorsqu'en rentrant il trouva
monsieur le prieur de Notre-Dame de la Montagne et sa discrète
soeur, se promenant en bonnet de nuit dans leur petit jardin. Il
leur présenta toute sa chasse, et en tirant de sa chemise une
espèce de petit talisman qu'il portait toujours à son cou, il les
pria de l'accepter en reconnaissance de leur bonne réception.
C'est ce que j'ai de plus précieux, leur dit-il; on m'a assuré
que je serais toujours heureux tant que je porterais ce petit
brimborion sur moi, et je vous le donne afin que vous soyez
toujours heureux.

Le prieur et mademoiselle sourirent avec attendrissement de la
naïveté de l'Ingénu. Ce présent consistait en deux petits
portraits assez mal faits, attachés ensemble avec une courroie
fort grasse.

Mademoiselle de Kerkabon lui demanda s'il y avait des peintres en
Huronie. Non, dit l'Ingénu; cette rareté me vient de ma
nourrice; son mari l'avait eue par conquête, en dépouillant
quelques Français du Canada qui nous avaient fait la guerre;
c'est tout ce que j'en ai su.

Le prieur regardait attentivement ces portraits; il changea de
couleur, il s'émut, ses mains tremblèrent. Par Notre-Dame de la
Montagne, s'écria-t-il, je crois que voilà le visage de mon frère
le capitaine et de sa femme! Mademoiselle, après les avoir
considérés avec la même émotion, en jugea de même. Tous deux
étaient saisis d'étonnement et d'une joie mêlée de douleur; tous
deux s'attendrissaient; tous deux pleuraient; leur coeur
palpitait; ils poussaient des cris; ils s'arrachaient les
portraits; chacun d'eux les prenait et les rendait vingt fois en
une seconde; ils dévoraient des yeux les portraits et le Huron;
ils lui demandaient l'un après l'autre, et tous deux à-la-fois,
en quel lieu, en quel temps, comment ces miniatures étaient
tombées entre les mains de sa nourrice; ils rapprochaient, ils
comptaient les temps depuis le départ du capitaine; ils se
souvenaient d'avoir eu nouvelle qu'il avait été jusqu'au pays des
Hurons, et que depuis ce temps ils n'en avaient jamais entendu
parler.

L'Ingénu leur avait dit qu'il n'avait connu ni père ni mère. Le
prieur, qui était homme de sens, remarqua que l'Ingénu avait un
peu de barbe; il savait très bien que les Hurons n'en ont point.
Son menton est cotonné, il est donc fils d'un homme d'Europe; mon
frère et ma belle-soeur ne parurent plus après l'expédition
contre les Hurons, en 1669: mon neveu devait alors être à la
mamelle: la nourrice hurone lui a sauvé la vie et lui a servi de
mère. Enfin, après cent questions et cent réponses, le prieur et
sa soeur conclurent que le Huron était leur propre neveu. Ils
l'embrassaient en versant des larmes; et l'Ingénu riait, ne
pouvant s'imaginer qu'un Huron fût neveu d'un prieur bas-breton.

Toute la compagnie descendit; M. de Saint-Yves, qui était grand
physionomiste, compara les deux portraits avec le visage de
l'Ingénu; il fit très habilement remarquer qu'il avait les yeux
de sa mère, le front et le nez de feu monsieur le capitaine de
Kerkabon, et des joues qui tenaient de l'un et de l'autre.

Mademoiselle de Saint-Yves, qui n'avait jamais vu le père ni la
mère, assura que l'Ingénu leur ressemblait parfaitement. Ils
admiraient tous la Providence et l'enchaînement des événements de
ce monde. Enfin on était si persuadé, si convaincu de la
naissance de l'Ingénu, qu'il consentit lui-même à être neveu de
monsieur le prieur, en disant qu'il aimait autant l'avoir pour
oncle qu'un autre.

On alla rendre grâce à Dieu dans l'église de Notre-Dame de la
Montagne, tandis que le Huron d'un air indifférent s'amusait à
boire dans la maison.

Les Anglais qui l'avaient amené, et qui étaient prêts à mettre à
la voile, vinrent lui dire qu'il était temps de partir.
Apparemment, leur dit-il, que vous n'avez pas retrouvé vos oncles
et vos tantes; je reste ici; retournez à Plymouth, je vous donne
toutes mes hardes, je n'ai plus besoin de rien au monde, puisque
je suis le neveu d'un prieur. Les Anglais mirent à la voile, en
se souciant fort peu que l'Ingénu eût des parents ou non en
Basse-Bretagne.

Après que l'oncle, la tante, et la compagnie, eurent chanté le
_Te Deum_; après que le bailli eut encore accablé l'Ingénu de
questions; après qu'on eut épuisé tout ce que l'étonnement, la
joie, la tendresse, peuvent faire dire, le prieur de la Montagne
et l'abbé de Saint-Yves conclurent à faire baptiser l'Ingénu au
plus vite. Mais il n'en était pas d'un grand Huron de vingt-deux
ans, comme d'un enfant qu'on régénère sans qu'il en sache rien.
Il fallait l'instruire, et cela paraissait difficile; car l'abbé
de Saint-Yves supposait qu'un homme qui n'était pas né en France
n'avait pas le sens commun.

Le prieur fit observer à la compagnie que, si en effet
M. l'Ingénu, son neveu, n'avait pas eu le bonheur de naître en
Basse-Bretagne, il n'en avait pas moins d'esprit; qu'on en
pouvait juger par toutes ses réponses, et que sûrement la nature
l'avait beaucoup favorisé, tant du côté paternel que du maternel.

On lui demanda d'abord s'il avait jamais lu quelque livre. Il
dit qu'il avait lu Rabelais traduit en anglais, et quelques
morceaux de Shakespeare qu'il savait par coeur; qu'il avait
trouvé ces livres chez le capitaine du vaisseau qui l'avait amené
de l'Amérique à Plymouth, et qu'il en était fort content. Le
bailli ne manqua pas de l'interroger sur ces livres. Je vous
avoue, dit l'Ingénu, que j'ai cru en deviner quelque chose, et
que je n'ai pas entendu le reste.

L'abbé de Saint-Yves, à ce discours, fit réflexion que c'était
ainsi que lui-même avait toujours lu, et que la plupart des
hommes ne lisaient guère autrement. Vous avez sans doute lu la
_Bible_? dit-il au Huron. Point du tout, monsieur l'abbé; elle
n'était pas parmi les livres de mon capitaine; je n'en ai jamais
entendu parler. Voilà comme sont ces maudits Anglais, criait
mademoiselle de Kerkabon, ils feront plus de cas d'une pièce de
Shakespeare, d'un plum-pudding et d'une bouteille de rum que du
Pentateuque. Aussi n'ont-ils jamais converti personne en
Amérique. Certainement ils sont maudits de Dieu; et nous leur
prendrons la Jamaïque et la Virginie avant qu'il soit peu de
temps.

Quoi qu'il en soit, on fit venir le plus habile tailleur de
Saint-Malo pour habiller l'Ingénu de pied en cap. La compagnie
se sépara; le bailli alla faire ses questions ailleurs.
Mademoiselle de Saint-Yves, en partant, se retourna plusieurs
fois pour regarder l'Ingénu; et il lui fit des révérences plus
profondes qu'il n'en avait jamais fait[1] à personne en sa vie.

[1] Plusieurs éditions de 1767 portent: _faites_. B.


Le bailli, avant de prendre congé, présenta à mademoiselle de
Saint-Yves un grand nigaud de fils qui sortait du collège; mais à
peine le regarda-t-elle, tant elle était occupée de la politesse
du Huron.



CHAPITRE III.

Le Huron, nommé l'Ingénu, converti.


Monsieur le prieur voyant qu'il était un peu sur l'âge, et que
Dieu lui envoyait un neveu pour sa consolation, se mit en tête
qu'il pourrait lui résigner son bénéfice, s'il réussissait à le
baptiser, et à le faire entrer dans les ordres.

L'Ingénu avait une mémoire excellente. La fermeté des organes de
Basse-Bretagne, fortifiée par le climat du Canada, avait rendu sa
tête si vigoureuse, que quand on frappait dessus, à peine le
sentait-il; et quand on gravait dedans, rien ne s'effaçait; il
n'avait jamais rien oublié. Sa conception était d'autant plus
vive, et plus nette, que son enfance n'ayant point été chargée
des inutilités et des sottises qui accablent la nôtre, les choses
entraient dans sa cervelle sans nuage. Le prieur résolut enfin
de lui faire lire le nouveau _Testament_. L'Ingénu le dévora
avec beaucoup de plaisir; mais ne sachant ni dans quel temps ni
dans quel pays toutes les aventures rapportées dans ce livre
étaient arrivées, il ne douta point que le lieu de la scène ne
fût en Basse-Bretagne; et il jura qu'il couperait le nez et les
oreilles à Caïphe et à Pilate, si jamais il rencontrait ces
marauds-là.

Son oncle, charmé de ces bonnes dispositions, le mit au fait en
peu de temps; il loua son zèle; mais il lui apprit que ce zèle
était inutile, attendu que ces gens-là étaient morts il y avait
environ seize cent quatre-vingt-dix années. L'Ingénu sut bientôt
presque tout le livre par coeur. Il proposait quelquefois des
difficultés qui mettaient le prieur fort en peine. Il était
obligé souvent de consulter l'abbé de Saint-Yves, qui, ne sachant
que répondre, fit venir un jésuite bas-breton pour achever la
conversion du Huron.

Enfin la grâce opéra; l'Ingénu promit de se faire chrétien; il ne
douta pas qu'il ne dût commencer par être circoncis; car,
disait-il, je ne vois pas dans le livre qu'on m'a fait lire un
seul personnage qui ne l'ait été; il est donc évident que je dois
faire le sacrifice de mon prépuce; le plus tôt c'est le mieux.
Il ne délibéra point: il envoya chercher le chirurgien du
village, et le pria de lui faire l'opération, comptant réjouir
infiniment mademoiselle de Kerkabon et toute la compagnie, quand
une fois la chose serait faite. Le frater, qui n'avait point
encore fait cette opération, en avertit la famille, qui jeta les
hauts cris. La bonne Kerkabon trembla que son neveu, qui
paraissait résolu et expéditif, ne se fît lui-même l'opération
très maladroitement, et qu'il n'en résultât de tristes effets,
auxquels les dames s'intéressent toujours par bonté d'âme.

Le prieur redressa les idées du Huron; il lui remontra que la
circoncision n'était plus de mode; que le baptême était beaucoup
plus doux et plus salutaire; que la loi de grâce n'était pas
comme la loi de rigueur. L'Ingénu, qui avait beaucoup de bon
sens et de droiture, disputa, mais reconnut son erreur; ce qui
est assez rare en Europe aux gens qui disputent; enfin il promit
de se faire baptiser quand on voudrait.

Il fallait auparavant se confesser; et c'était là le plus
difficile. L'Ingénu avait toujours en poche le livre que son
oncle lui avait donné. Il n'y trouvait pas qu'un seul apôtre se
fût confessé, et cela le rendait très rétif. Le prieur lui
ferma la bouche en lui montrant, dans l'épître de saint
Jacques-le-Mineur, ces mots qui font tant de peine aux
hérétiques: _Confessez vos péchés les uns aux autres_. Le Huron
se tut, et se confessa à un récollet. Quand il eut fini, il tira
le récollet du confessionnal, et saisissant son homme d'un bras
vigoureux, il se mit à sa place, et le fit mettre à genoux devant
lui: Allons, mon ami, il est dit: _Confessez-vous les uns aux
autres_; je t'ai conté mes péchés, tu ne sortiras pas d'ici que tu
ne m'aies conté les tiens. En parlant ainsi, il appuyait son
large genou contre la poitrine de son adverse partie. Le
récollet pousse des hurlements qui font retentir l'église. On
accourt au bruit, on voit le catéchumène qui gourmait le moine au
nom de saint Jacques-le-Mineur. La joie de baptiser un
Bas-Breton huron et anglais était si grande, qu'on passa
par-dessus ces singularités. Il y eut même beaucoup de
théologiens qui pensèrent que la confession n'était pas
nécessaire, puisque le baptême tenait lieu de tout.

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