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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Books: Jeannot et Colin

V >> Voltaire >> Jeannot et ColinThis eBook was produced by Carlo Traverso.



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OEUVRES

DE

VOLTAIRE.

TOME XXXIII

DE L' IMPRIMERIE DE A. FIRMIN DIDOT,

RUE JACOB, Ndeg. 24.




OEUVRES

DE

VOLTAIRE

PREFACES, AVERTISSEMENTS, NOTES, ETC.

PAR M. BEUCHOT.

TOME XXXIII.

ROMANS. TOME I.

A PARIS,

CHEZ LEFEVRE, LIBRAIRE,

RUE DE L'EPERON, Kdeg. 6. WERDET ET LEQUIEN FILS,

RUE DU BATTOIR, Ndeg. 2O.

MDCCCXXIX.




JEANNOT ET COLIN.



Preface de l'Editeur




Les deux contes, _Le blanc et le noir_, _Jeannot et Colin_, font
partie du volume qui parut, en 1764, sous le titre de Contes de
Guillaume Fade.

------

Les notes sans signature, et qui sont indiquees par des lettres,
sont de Voltaire.

Les notes signees d'un K sont des editeurs de Kehl, MM. Condorcet
et Decroix. Il est impossible de faire rigoureusement la part de
chacun.

Les additions que j'ai faites aux notes de Voltaire ou aux notes
des editeurs de Kehl, en sont separees par un--, et sont, comme
mes notes, signees de l'initiale de mon nom.

BEUCHOT.

4 octobre 1829.





JEANNOT ET COLIN.




Plusieurs personnes dignes de foi ont vu Jeannot et Colin a
l'ecole dans la ville d'Issoire, en Auvergne, ville fameuse dans
tout l'univers par son college et par ses chaudrons. Jeannot
etait fils d'un marchand de mulets tres renomme; Colin devait le
jour a un brave laboureur des environs, qui cultivait la terre
avec quatre mulets, et qui, apres avoir paye la taille, le
taillon, les aides et gabelles, le sou pour livre, la capitation,
et les vingtiemes, ne se trouvait pas puissamment riche au bout
de l'annee.

Jeannot et Colin etaient fort jolis pour des Auvergnats; ils
s'aimaient beaucoup; et ils avaient ensemble de petites
privautes, de petites familiarites, dont on se ressouvient
toujours avec agrement quand on se rencontre ensuite dans le
monde.

Le temps de leurs etudes etait sur le point de finir, quand un
tailleur apporta a Jeannot un habit de velours a trois couleurs,
avec une veste de Lyon de fort bon gout; le tout etait accompagne
d'une lettre a M. de La Jeannotiere. Colin admira l'habit, et ne
fut point jaloux; mais Jeannot prit un air de superiorite qui
affligea Colin. Des ce moment Jeannot n'etudia plus, se regarda
au miroir, et meprisa tout le monde. Quelque temps apres un
valet de chambre arrive en poste, et apporte une seconde lettre a
monsieur le marquis de La Jeannotiere; c'etait un ordre de
monsieur son pere de faire venir monsieur son fils a Paris.
Jeannot monta en chaise en tendant la main a Colin avec un
sourire de protection assez noble. Colin sentit son neant, et
pleura. Jeannot partit dans toute la pompe de sa gloire.

Les lecteurs qui aiment a s'instruire doivent savoir que
M. Jeannot, le pere, avait acquis assez rapidement des biens
immenses dans les affaires. Vous demandez comment on fait ces
grandes fortunes? C'est parcequ'on est heureux. M. Jeannot
etait bien fait, sa femme aussi, et elle avait encore de la
fraicheur. Ils allerent a Paris pour un proces qui les ruinait,
lorsque la fortune, qui eleve et qui abaisse les hommes a son
gre, les presenta a la femme d'un entrepreneur des hopitaux des
armees, homme d'un grand talent, et qui pouvait se vanter d'avoir
tue plus de soldats en un an que le canon n'en fait perir en dix.
Jeannot plut a madame; la femme de Jeannot plut a monsieur.
Jeannot fut bientot de part dans l'entreprise; il entra dans
d'autres affaires. Des qu'on est dans le fil de l'eau, il n'y a
qu'a se laisser aller; on fait sans peine une fortune immense.
Les gredins, qui du rivage vous regardent voguer a pleines
voiles, ouvrent des yeux etonnes; ils ne savent comment vous avez
pu parvenir; ils vous envient au hasard, et font contre vous des
brochures que vous ne lisez point. C'est ce qui arriva a Jeannot
le pere, qui fut bientot M. de La Jeannotiere, et qui, ayant
achete un marquisat au bout de six mois, retira de l'ecole
monsieur le marquis son fils, pour le mettre a Paris dans le beau
monde.

Colin, toujours tendre, ecrivit une lettre de compliments a son
ancien camarade, et lui fit ces lignes pour le congratuler. Le
petit marquis ne lui fit point de reponse: Colin en fut malade de
douleur.

Le pere et la mere donnerent d'abord un gouverneur au jeune
marquis: ce gouverneur, qui etait un homme du bel air, et qui ne
savait rien, ne put rien enseigner a son pupille. Monsieur
voulait que son fils apprit le latin, madame ne le voulait pas.
Ils prirent pour arbitre un auteur qui etait celebre alors par
des ouvrages agreables. Il fut prie a diner. Le maitre de la
maison commenca par lui dire: Monsieur, comme vous savez le
latin, et que vous etes un homme de la cour.... Moi, monsieur,
du latin! je n'en sais pas un mot, repondit le bel esprit, et
bien m'en a pris: il est clair qu'on parle beaucoup mieux sa
langue quand on ne partage pas son application entre elle et les
langues etrangeres. Voyez toutes nos dames, elles ont l'esprit
plus agreable que les hommes; leurs lettres sont ecrites avec
cent fois plus de grace; elles n'ont sur nous cette superiorite
que parcequ'elles ne savent pas le latin.

Eh bien! n'avais-je pas raison? dit madame. Je veux que mon
fils soit un homme d'esprit, qu'il reussisse dans le monde; et
vous voyez bien que, s'il savait le latin, il serait perdu.
Joue-t-on, s'il vous plait, la comedie et l'opera en latin?
plaide-t-on en latin quand on a un proces? fait-on l'amour en
latin? Monsieur, ebloui de ces raisons, passa condamnation, et
il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps a
connaitre Ciceron, Horace, et Virgile. Mais qu'apprendra-t-il
donc? car encore faut-il qu'il sache quelque chose; ne
pourrait-on pas lui montrer un peu de geographie? A quoi, cela
lui servira-t-il? repondit le gouverneur. Quand monsieur le
marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas
les chemins? ils ne l'egareront certainement pas. On n'a pas
besoin d'un quart de cercle pour voyager, et on va tres
commodement de Paris en Auvergne, sans qu'il soit besoin de
savoir sous quelle latitude on se trouve.

Vous avez raison, repliqua le pere; mais j'ai entendu parler
d'une belle science qu'on appelle, je crois, l'astronomie.
Quelle pitie! repartit le gouverneur; se conduit-on par les
astres dans ce monde? et faudra-t-il que monsieur le marquis se
tue a calculer une eclipse, quand il la trouve a point nomme dans
l'almanach, qui lui enseigne de plus les fetes mobiles, l'age de
la lune, et celui de toutes les princesses de l'Europe?

Madame fut entierement de l'avis du gouverneur. Le petit marquis
etait au comble de la joie; le pere etait tres indecis. Que
faudra-t-il donc apprendre a mon fils? disait-il. A etre
aimable, repondit l'ami que l'on consultait; et s'il sait les
moyens de plaire, il saura tout: c'est un art qu'il apprendra
chez madame sa mere, sans que ni l'un ni l'autre se donnent la
moindre peine.

Madame, a ce discours, embrassa le gracieux ignorant, et lui dit:
On voit bien, monsieur, que vous etes l'homme du monde le plus
savant; mon fils vous devra toute son education: je m'imagine
pourtant qu'il ne serait pas mal qu'il sut un peu d'histoire.
Helas! madame, a quoi cela est-il bon? repondit-il; il n'y a
certainement d'agreable et d'utile que l'histoire du jour.
Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux
esprits[1], ne sont que des fables convenues; et pour les
modernes, c'est un chaos qu'on ne peut debrouiller. Qu'importe a
monsieur votre fils que Charlemagne ait institue les douze pairs
de France, et que son successeur ait ete begue?

[1] Fontenelle. B.


Rien n'est mieux dit! s'ecria le gouverneur: on etouffe l'esprit
des enfants sous un amas de connaissances inutiles; mais de
toutes les sciences la plus absurde, a mon avis, et celle qui est
la plus capable d'etouffer toute espece de genie, c'est la
geometrie. Cette science ridicule a pour objet des surfaces ,
des lignes, et des points, qui n'existent pas dans la nature. On
fait passer en esprit cent mille lignes courbes entre un cercle
et une ligne droite qui le touche, quoique dans la realite on n'y
puisse pas passer un fetu. La geometrie, en verite, n'est qu'une
mauvaise plaisanterie.

Monsieur et madame n'entendaient pas trop ce que le gouverneur
voulait dire; mais ils furent entierement de son avis.

Un seigneur comme monsieur le marquis, continua-t-il , ne doit
pas se dessecher le cerveau dans ces vaines etudes. Si un jour
il a besoin d'un geometre sublime, pour lever le plan de ses
terres, il les fera arpenter pour son argent. S'il veut
debrouiller l'antiquite de sa noblesse, qui remonte aux temps les
plus recules, il enverra chercher un benedictin. Il en est de
meme de tous les arts. Un jeune seigneur heureusement ne n'est
ni peintre, ni musicien, ni architecte, ni sculpteur; mais il
fait fleurir tous ces arts en les encourageant par sa
magnificence. Il vaut sans doute mieux les proteger que de les
exercer; il suffit que monsieur le marquis ait du gout; c'est aux
artistes a travailler pour lui; et c'est en quoi on a tres grande
raison de dire que les gens de qualite (j'entends ceux qui sont
tres riches) savent tout sans avoir rien appris, parcequ'en effet
ils savent a la longue juger de toutes les choses qu'ils
commandent et qu'ils paient.

L'aimable ignorant prit alors la parole, et dit: Vous avez tres
bien remarque, madame, que la grande fin de l'homme est de
reussir dans la societe. De bonne foi, est-ce par les sciences
qu'on obtient ce succes? s'est-on jamais avise dans la bonne
compagnie de parler de geometrie? demande-t-on jamais a un
honnete homme quel astre se leve aujourd'hui avec le soleil?
s'informe-t-on a souper si Clodion-le-Chevelu passa le Rhin?
Non, sans doute, s'ecria la marquise de La Jeannotiere, que ses
charmes avaient initiee quelquefois dans le beau monde, et
monsieur mon fils ne doit point eteindre son genie par l'etude de
tous ces fatras; mais enfin que lui apprendra-t-on? car il est
bon qu'un jeune seigneur puisse briller dans l'occasion, comme
dit monsieur mon mari. Je me souviens d'avoir oui dire a un abbe
que la plus agreable des sciences etait une chose dont j'ai
oublie le nom, mais qui commence par un _B_.--Par un _B_, madame?
ne serait-ce point la botanique?--Non, ce n'etait point de
botanique qu'il me parlait; elle commencait, vous dis-je, par un
_B_, et finissait par un _on_.--Ah! j'entends, madame; c'est le
blason: c'est, a la verite, une science fort profonde; mais elle
n'est plus a la mode depuis qu'on a perdu l'habitude de faire
peindre ses armes aux portieres de son carrosse; c'etait la chose
du monde la plus utile dans un etat bien police. D'ailleurs
cette etude serait infinie; il n'y a point aujourd'hui de barbier
qui n'ait ses armoiries; et vous savez que tout ce qui devient
commun est peu fete. Enfin, apres avoir examine le fort et le
faible des sciences, il fut decide que monsieur le marquis
apprendrait a danser.

La nature, qui fait tout, lui avait donne un talent qui se
developpa bientot avec un succes prodigieux; c'etait de chanter
agreablement des vaudevilles. Les graces de la jeunesse, jointes
a ce don superieur, le firent regarder comme le jeune homme de la
plus grande esperance. Il fut aime des femmes; et ayant la tete
toute pleine de chansons, il en fit pour ses maitresses. Il
pillait _Bacchus_ et _l'Amour_ dans un vaudeville, la nuit et le
jour dans un autre, les charmes et les alarmes dans un troisieme;
mais, comme il y avait toujours dans ses vers quelques pieds de
plus ou de moins qu'il ne fallait, il les fesait corriger
moyennant vingt louis d'or par chanson; et il fut mis dans
l'_Annee_ litteraire au rang des La Fare, des Chaulieu, des
Hamilton, des Sarrasin, et des Voiture.

Madame la marquise crut alors etre la mere d'un bel esprit, et
donna a souper aux beaux esprits de Paris. La tete du jeune
homme fut bientot renversee; il acquit l'art de parler sans
s'entendre, et se perfectionna dans l'habitude de n'etre propre a
rien. Quand son pere le vit si eloquent, il regretta vivement de
ne lui avoir pas fait apprendre le latin, car il lui aurait
achete une grande charge dans la robe. La mere, qui avait des
sentiments plus nobles, se chargea de solliciter un regiment pour
son fils; et en attendant il fit l'amour. L'amour est
quelquefois plus cher qu'un regiment. Il depensa beaucoup,
pendant que ses parents s'epuisaient encore davantage a vivre en
grands seigneurs.

Une jeune veuve de qualite, leur voisine, qui n'avait qu'une
fortune mediocre, voulut bien se resoudre a mettre en surete les
grands biens de monsieur et de madame de La Jeannotiere, en se
les appropriant, et en epousant le jeune marquis. Elle l'attira
chez elle, se laissa aimer, lui fit entrevoir qu'il ne lui etait
pas indifferent, le conduisit par degres, l'enchanta, le subjugua
sans peine. Elle lui donnait tantot des eloges, tantot des
conseils; elle devint la meilleure amie du pere et de la mere.
Une vieille voisine proposa le mariage; les parents, eblouis de
la splendeur de cette alliance, accepterent avec joie la
proposition: ils donnerent leur fils unique a leur amie intime.
Le jeune marquis allait epouser une femme qu'il adorait et dont
il etait aime; les amis de la maison le felicitaient; on allait
rediger les articles, en travaillant aux habits de noce et a
l'epithalame.

Il etait un matin aux genoux de la charmante epouse que l'amour,
l'estime, et l'amitie, allaient lui donner; ils goutaient, dans
une conversation tendre et animee, les premices de leur bonheur;
ils s'arrangeaient pour mener une vie delicieuse, lorsqu'un valet
de chambre de madame la mere arrive tout effare. Voici bien
d'autres nouvelles, dit-il; des huissiers demenagent la maison de
monsieur et de madame; tout est saisi par des creanciers; on
parle de prise de corps, et je vais faire mes diligences pour
etre paye de mes gages. Voyons un peu, dit le marquis, ce que
c'est que ca, ce que c'est que cette aventure-la. Oui, dit la
veuve, allez punir ces coquins-la, allez vite. Il y court, il
arrive a la maison; son pere etait deja emprisonne: tous les
domestiques avaient fui chacun de leur cote, en emportant tout ce
qu'ils avaient pu. Sa mere etait seule, sans secours, sans
consolation , noyee dans les larmes; il ne lui restait rien que
le souvenir de sa fortune, de sa beaute, de ses fautes, et de ses
folles depenses.

Apres que le fils eut long-temps pleure avec la mere, il lui dit
enfin: Ne nous desesperons pas; cette jeune veuve m'aime
eperdument; elle est plus genereuse encore que riche, je reponds
d'elle; je vole a elle, et je vais vous l'amener. Il retourne
donc chez sa maitresse, il la trouve tete a tete avec un jeune
officier fort aimable. Quoi! c'est vous, M. de La Jeannotiere;
que venez-vous faire ici? abandonne-t-on ainsi sa mere? Allez
chez cette pauvre femme, et dites-lui que je lui veux toujours du
bien: j'ai besoin d'une femme de chambre, et je lui donnerai la
preference. Mon garcon, tu me parais assez bien tourne, lui dit
l'officier; si tu veux entrer dans ma compagnie, je te donnerai
un bon engagement.

Le marquis stupefait, la rage dans le coeur, alla chercher son
ancien gouverneur, deposa ses douleurs dans son sein, et lui
demanda des conseils. Celui-ci lui proposa de se faire, comme
lui, gouverneur d'enfants. Helas! je ne sais rien, vous ne
m'avez rien appris, et vous etes la premiere cause de mon
malheur; et il sanglotait en lui parlant ainsi. Faites des
romans, lui dit un bel esprit qui etait la; c'est une excellente
ressource a Paris.

Le jeune homme, plus desespere que jamais, courut chez le
confesseur de sa mere; c'etait un theatin tres accredite, qui ne
dirigeait que les femmes de la premiere consideration; des qu'il
le vit, il se precipita vers lui. Eh! mon Dieu! monsieur le
marquis, ou est votre carrosse? comment se porte la respectable
madame la marquise votre mere? Le pauvre malheureux lui conta le
desastre de sa famille. A mesure qu'il s'expliquait, le theatin
prenait une mine plus grave, plus indifferente, plus imposante:
Mon fils, voila ou Dieu vous voulait; les richesses ne servent
qu'a corrompre le coeur; Dieu a donc fait la grace a votre mere
de la reduire a la mendicite?

Oui, monsieur.--Tant mieux, elle est sure de son salut.--Mais,
mon pere, en attendant, n'y aurait-il pas moyen d'obtenir
quelques secours dans ce monde?--Adieu, mon fils; il y a une dame
de la cour qui m'attend. Le marquis fut pret a s'evanouir; il
fut traite a peu pres de meme par tous ses amis, et apprit mieux
a connaitre le monde dans une demi-journee que dans tout le reste
de sa vie.

Comme il etait plonge dans l'accablement du desespoir, il vit
avancer une chaise roulante, a l'antique, espece de tombereau
couvert, accompagne de rideaux de cuir, suivi de quatre
charrettes enormes toutes chargees. Il y avait dans la chaise un
jeune homme grossierement vetu; c'etait un visage rond et frais
qui respirait la douceur et la gaiete. Sa petite femme brune, et
assez grossierement agreable, etait cahotee a cote de lui. La
voiture n'allait pas comme le char d'un petit-maitre: le voyageur
eut tout le temps de contempler le marquis immobile, abime dans
sa douleur. Eh! mon Dieu! s'ecria-t-il, je crois que c'est la
Jeannot. A ce nom le marquis leve les yeux, la voiture s'arrete:
C'est Jeannot lui-meme, c'est Jeannot. Le petit homme rebondi ne
fait qu'un saut, et court embrasser son ancien camarade. Jeannot
reconnut Colin; la honte et les pleurs couvrirent son visage. Tu
m'as abandonne, dit Colin; mais tu as beau etre grand seigneur,
je t'aimerai toujours. Jeannot, confus et attendri, lui conta,
en sanglotant, une partie de son histoire. Viens dans
l'hotellerie ou je loge me conter le reste, lui dit Colin;
embrasse ma petite femme, et allons diner ensemble.

Ils vont tous trois a pied, suivis du bagage. Qu'est-ce donc que
tout cet attirail? vous appartient-il?--Oui, tout est a moi et a
ma femme. Nous arrivons du pays; je suis a la tete d'une bonne
manufacture de fer etame et de cuivre. J'ai epouse la fille d'un
riche negociant en ustensiles necessaires aux grands et aux
petits; nous travaillons beaucoup; Dieu nous benit; nous n'avons
point change d'etat, nous sommes heureux, nous aiderons notre ami
Jeannot. Ne sois plus marquis; toutes les grandeurs de ce monde
ne valent pas un bon ami. Tu reviendras avec moi au pays, je
t'apprendrai le metier, il n'est pas bien difficile; je te
mettrai de part, et nous vivrons gaiement dans le coin de terre
ou nous sommes nes.

Jeannot eperdu se sentait partage entre la douleur et la joie, la
tendresse et la honte; et il se disait tout bas: Tous mes amis du
bel air m'ont trahi, et Colin, que j'ai meprise, vient seul a mon
secours. Quelle instruction! La bonte d'ame de Colin developpe
dans le coeur de Jeannot le germe du bon naturel, que le monde
n'avait pas encore etouffe. Il sentit qu'il ne pouvait
abandonner son pere et sa mere. Nous aurons soin de ta mere, dit
Colin; et quant a ton bon-homme de pere, qui est en prison,
j'entends un peu les affaires; ses creanciers, voyant qu'il n'a
plus rien, s'accommoderont pour peu de chose; je me charge de
tout. Colin fit tant qu'il tira le pere de prison. Jeannot
retourna dans sa patrie avec ses parents , qui reprirent leur
premiere profession. Il epousa une soeur de Colin, laquelle
etant de meme humeur que le frere, le rendit tres heureux. Et
Jeannot le pere, et Jeannotte la mere, et Jeannot le fils, virent
que le bonheur n'est pas dans la vanite.

FIN DE JEANNOT ET COLIN.