Books: Nouveaux Contes a Ninon
E >>
Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 | 9 |
10 |
11 |
12 |
13
--Le camarade est mort, dit-il en entrant. Ma grand'mère apporta la
bouteille.
--Oui, dit-il, je boirai tout seul.
Et quand il se vit là, attablé, levant son verre, et qu'il chercha le
verre du camarade pour trinquer, il poussa un gros soupir, en
murmurant:
--C'est moi qu'il a chargé d'aller consoler sa vieille; j'aimerais
mieux être resté là-bas à sa place.
Plus tard, j'ai eu Chauvin pour camarade, dans une administration.
Nous étions petits employés tous deux, et nos bureaux se touchaient au
fond d'une pièce noire, trou excellent pour ne rien faire, en
attendant l'heure de la sortie.
Chauvin avait été sergent, et il revenait de Solférino, avec des
fièvres qu'il avait prises dans les rizières du Piémont. Il sacrait
contre ses douleurs, mais il se consolait en les mettant sur le compte
des Autrichiens. C'était ces gueux-là qui l'avaient arrangé de la
sorte.
Que d'heures passées à commérer! Je tenais mon ancien soldat, et
j'étais bien décidé à ne pas le lâcher avant de lui avoir arraché
certaines vérités. Je ne me payais point des grands mots: gloire,
victoire, lauriers, guerriers, qui prenaient dans sa bouche un
ronflement superbe. Je laissais passer le flot de son enthousiasme. Je
l'attaquais par les petits détails. Je consentais à écouter le même
récit vingt fois, pour saisir l'esprit vrai. Sans qu'il s'en doutât,
Chauvin finit par me faire de belles confidences.
Au fond, il était d'une naïveté d'enfant. Il ne se vantait pas pour
lui-même; il parlait simplement une langue courante de fanfaronnade
militaire, c'était un «blagueur» inconscient, un brave garçon dont les
casernes avaient fait une insupportable ganache.
Il avait des récits, des mots tout prêts, on sentait cela. Les phrases
faites à l'avance ornaient ses anecdotes de «troupiers invincibles» et
de «braves officiers sauvés dans le carnage par l'héroïsme de leurs
soldats.» Pendant deux ans, j'ai subi, quatre heures par jour, la
campagne d'Italie. Mais je ne m'en plains pas. Chauvin a complété mon
instruction.
Grâce à lui, grâce aux aveux qu'il m'a faits, dans notre trou noir,
sans songer à mal, je connais la guerre, la vraie, non pas celle dont
les historiens nous racontent les épisodes héroïques, mais celle qui
sue la peur en plein soleil et glisse dans le sang comme une fille
soûle.
______
Je questionnais Chauvin.
--Et les soldats, ils allaient gaiement au feu?
--Les soldats! on les poussait, donc! Je me souviens de conscrits qui
n'avaient jamais vu le feu et qui se cabraient comme des chevaux
ombrageux. Il avaient peur; à deux reprises ils prirent la fuite. Mais
on les ramena, et une batterie en tua la moitié. Il fallait alors les
voir, couverts de sang, aveuglés, se jetant comme des loups sur les
Autrichiens. Ils ne se connaissaient plus, ils pleuraient de rage, ils
voulaient mourir.
--C'est un apprentissage à faire, disais-je pour le pousser.
--Oh! oui, un rude, j'en réponds. Voyez-vous, les plus crânes ont des
sueurs froides. Il faut être gris pour bien se battre. Alors on ne
voit plus rien, on tape devant soi comme un furieux.
Et il se laissait aller à ses souvenirs.
--Un jour, on nous avait placés à cent mètres d'un village occupé par
les ennemis, avec ordre de ne pas bouger, de ne pas tirer. Voilà que
ces gueux d'Autrichiens ouvrent sur notre régiment une fusillade de
tous les diables. Pas moyen de s'en aller. A chaque raffale de balles,
nous baissions la tête. J'en ai vu qui se jetaient à plat ventre.
C'était honteux. On nous a laissés là pendant un quart d'heure. Et il
y a deux de mes camarades dont les cheveux ont blanchi.
Puis il reprenait:
--Non, vous n'avez point la moindre idée de cela. Les livres arrangent
la chose... Tenez, le soir de Solférino, nous ne savions seulement pas
si nous étions vainqueurs. Des bruits couraient que les Autrichiens
allaient venir nous massacrer. Je vous assure que nous n'étions pas à
la noce. Aussi, le matin, quand on nous fit lever avant le jour, nous
grelottions, nous avions une peur terrible que la bataille ne reprît
de plus belle. Ce jour-là, nous aurions été vaincus, car nous n'avions
plus pour deux liards de force. Puis, on vint nous dire: la paix est
signée. Alors tout le régiment se mit à faire des cabrioles. Ce fut
une joie bête. Des soldats se prenaient les mains et faisaient des
rondes, comme des petites filles... Je ne mens pas, allez. J'y étais.
Nous étions bien contents.
Chauvin, qui me voyait sourire, s'imaginait que je ne pouvais croire à
un si grand amour de la paix dans l'armée française. Il était d'une
simplesse adorable. Je le menais parfois très-loin. Je lui demandais:
--Et vous, n'aviez-vous jamais peur?
--Oh! moi, répondait-il en riant modestement, j'étais comme les
autres... Je ne savais pas... Est-ce que vous croyez qu'on sait si
l'on est courageux? On tremble et l'on cogne, voilà la vérité... Une
fois, une balle morte me renversa. Je restai par terre, en
réfléchissant que si je me relevais, je pourrais bien attraper quelque
chose de pire.
XIII
.....Il est mort en chevalier, comme il a vécu.
Vous vous souvenez, mes amis, de ce doux printemps, lorsque nous
allions lui serrer la main dans sa petite maison de Clamart. Jacques
nous accueillait avec son bon sourire. Et nous dînions sous le berceau
couvert de vignes vierges, tandis que Paris, là-bas, à l'horizon,
grondait dans la nuit tombante.
Vous n'avez jamais bien connu sa vie. Moi qui ai grandi dans le même
berceau que lui, je puis vous conter son coeur. Il vivait à Clamart,
depuis deux ans, avec cette grande fille blonde qui se mourait si
doucement. C'est toute une histoire exquise et poignante.
______
Jacques avait rencontré Madeleine à la fête de Saint-Cloud. Il se mit
à l'aimer, parce qu'elle était triste et souffrante. Il voulait, avant
que la pauvre enfant s'en allât dans la terre, lui donner deux saisons
d'amour. Et il vint se cacher avec elle, dans ce pli de terrain de
Clamart, où les roses poussent comme des herbes folles.
Vous connaissez la maison. Elle était toute modeste, toute blanche,
perdue comme un nid dans les feuilles vertes. Dès le seuil, on y
respirait une discrète affection. Jacques, peu à peu, s'était pris
d'un amour infini pour la mourante. Il regardait le mal la pâlir
davantage chaque jour, avec d'amères tendresses. Madeleine, comme une
de ces veilleuses d'église, qui jettent une lueur vive avant de
s'éteindre, souriait, éclairait de ses yeux bleus la petite maison
blanche.
Pendant deux saisons, l'enfant sortit à peine. Elle emplit le jardin
étroit de son être charmant, de ses robes claires, de ses pas légers.
Ce fut elle qui planta les grandes giroflées fauves dont elle nous
faisait des bouquets. Et les géraniums, les rhododendrons, les
héliotropes, toutes ces fleurs vivantes, ne vivaient que par elle, que
pour elle. Elle était l'âme de ce coin de nature.
Puis, à l'automne, vous vous souvenez, Jacques vint un soir nous dire,
de sa voix lente: «Elle est morte.» Elle était morte sous le
berceau, comme une enfant qui s'endort, à l'heure pâle où le soleil se
couche. Elle était morte au milieu de ses verdures, dans le trou perdu
où l'amour avait bercé deux ans son agonie.
______
Je n'avais plus revu Jacques. Je savais qu'il vivait toujours à
Clamart, sous le berceau, dans le souvenir de Madeleine. Depuis le
commencement du siège, j'étais si brisé de fatigue, que je ne songeais
plus à lui, lorsque le 13 au matin, apprenant qu'on se battait du côté
de Meudon et de Sèvres, je revis brusquement dans mon souvenir la
petite maison blanche, cachée sous les feuilles vertes. Et je revis
aussi Madeleine, Jacques, nous tous, prenant le thé dans le jardin, au
milieu de la grande paix du soir, en face de Paris ronflant sourdement
à l'horizon.
Alors, je sortis par la porte de Vanves, et j'allai devant moi. Les
routes étaient encombrées de blessés. J'arrivai ainsi aux Moulineaux,
où j'appris notre succès; mais, quand j'eus tourné le bois et que je
me trouvai sur le coteau, une émotion terrible me serra le coeur.
En face de moi, dans les terres piétinées, ravagées, je ne vis plus, à
la place de la petite maison blanche, qu'un trou noir où la mitraille
et l'incendie avaient passé. Je descendis le coteau, les larmes aux
yeux.
______
Ah! mes amis, quelle épouvantable chose! Vous savez, la haie
d'aubépines, elle a été rasée au pied par les boulets. Les grandes
giroflées fauves, les géraniums, les rhododendrons, traînaient,
hachés, broyés, si lamentables à voir, que j'ai eu pitié d'eux, comme
si j'avais eu devant moi les membres saignants de pauvres gens de ma
connaissance.
La maison est tout écroulée d'un côté. Elle montre, par sa plaie
béante, la chambre de Madeleine, cette chambre pudique, tendue d'une
perse rose, et dont on voyait de la route les rideaux toujours fermés.
Cette chambre, brutalement ouverte par la canonnade prussienne, cette
alcôve amoureuse qu'on aperçoit maintenant de toute la vallée, m'ont
fait saigner l'âme, et je me suis dit que j'étais au milieu du
cimetière de notre jeunesse. Le sol couvert de débris, creusé par les
obus, ressemblait à ces terrains fraîchement remués par la pelle des
fossoyeurs, et dans lequel on devine des bières neuves.
Jacques avait dû abandonner cette maison criblée par la mitraille.
J'avançai encore, j'entrai sous le berceau, qui, par miracle, est
resté presque intact. Là, à terre, dans une mare de sang, Jacques
dormait, la poitrine trouée de plus de vingt blessures. Il n'avait pas
quitté les vignes vierges où il avait aimé, il était mort où était
morte Madeleine.
J'ai ramassé à ses pieds sa giberne vide, son chassepot brisé, et j'ai
vu que les mains du pauvre mort étaient noires de poudre. Jacques,
pendant cinq heures, seul avec son arme, avait défendu furieusement le
blanc fantôme de Madeleine.
XIV
Pauvre Neuilly! Je me souviendrai longtemps de la lamentable promenade
que j'ai faite hier, 25 avril 1871. A neuf heures, dès que l'armistice
conclu entre Paris et Versailles a été connu, une foule considérable
s'est portée vers la porte Maillot. Cette porte n'existe plus; les
batteries du rond-point de Courbevoie et du mont Valérien en ont fait
un tas de décombres. Lorsque j'ai franchi cette ruine, des gardes
nationaux étaient occupés à réparer la porte; peine perdue, car
quelques coups de canon suffiront pour emporter les sacs de terre et
les pavés qu'ils entassaient.
A partir de la porte Maillot, on marche en pleines ruines. Toutes les
maisons avoisinantes sont effondrées. Par les fenêtres brisées,
j'aperçois des coins de mobiliers luxueux; un rideau pend déchiqueté à
un balcon, un serin vit encore dans une cage accrochée à la corniche
d'une mansarde. Plus on avance, plus les désastres s'amoncèlent.
L'avenue est semée de débris, labourée par les obus; on dirait une
voie de douleur, le calvaire maudit de la guerre civile.
______
Je me suis engagé dans les rues de traverse, espérant échapper à cette
horrible grand'route, le long de laquelle, à chaque pas, on rencontre
des mares de sang. Hélas! dans les petites rues qui aboutissent à
l'avenue, les ravages sont peut-être plus horribles encore. Là, on
s'est battu pied à pied, à l'arme blanche. Les maisons ont été prises
et reprises dix fois; les soldats des deux partis ont creusé les murs
pour cheminer à l'intérieur, et ce que les obus ont épargné, ils l'ont
renversé à coups de pioche. Ce sont surtout les jardins qui ont
souffert. Les pauvres jardins printaniers! Les murs de clôture ont des
brèches béantes, les corbeilles de fleurs sont défoncées, les allées,
piétinées, ravagées. Et, sur tout ce printemps souillé de sang,
fleurit seule une mer de lilas. Jamais mois d'avril n'a vu une
pareille floraison. Les curieux entrent dans les jardins par les
brèches ouvertes. Ils emportent sur leurs épaules des brassées de
lilas, des bouquets si lourds que des brins s'échappent à chaque pas,
et que les rues de Neuilly sont bientôt toutes semées de fleurs, comme
pour le passage d'une procession.
Les plaies des maisons, les trous des murs apitoient la foule. Mais il
est une plus grande tristesse. C'est le déménagement du malheureux
village. Il y a là trois ou quatre mille personnes qui fuient en
emportant leurs objets précieux. Je vois des gens qui rentrent dans
Paris avec un petit panier de linge et une énorme pendule de zinc doré
entre les bras. Toutes les voitures de déménagement ont été
réquisitionnées. On va jusqu'à emporter des armoires à glace sur des
civières, comme des blessées que le moindre heurt pourrait tuer.
Les habitants ont souffert atrocement. J'ai causé avec un des fugitifs
qui est resté quinze jours enfermé dans une cave avec une trentaine
d'autres personnes. Ces malheureux mouraient de faim. Un d'entre eux
s'étant dévoué pour aller chercher du pain, fut frappé sur le seuil de
la cave, et son cadavre, pendant six jours, resta sur les premières
marches. N'est-ce pas un véritable cauchemar? la guerre qui laisse
ainsi les cadavres pourrir au milieu des vivants, n'est-elle pas une
guerre impie? Tôt ou tard, la patrie portera la peine de ces crimes.
______
Jusqu'à cinq heures, la foule s'est promenée sur le théâtre de la
lutte. J'ai vu des petites filles, venues tout doucement des
Champs-Élysées, qui jouaient au cerceau parmi les décombres. Et leurs
mères, souriantes, causaient entre elles, s'arrêtaient parfois, prises
d'une pointe d'horreur charmante. Étrange peuple que ce peuple de
Paris qui s'oublie entre des canons chargés, qui pousse la badauderie
jusqu'à vouloir regarder si les boulets sont bien dans les gueules de
bronze. À la porte Maillot, des gardes nationaux ont dû se fâcher
contre des dames qui voulaient absolument toucher à une mitrailleuse
pour s'en expliquer le mécanisme.
Lorsque j'ai quitté Neuilly, vers sept heures, pas un coup de canon
n'avait encore été tiré. La foule rentrait lentement dans Paris. Aux
Champs-Élysées, on aurait pu se croire à quelque retour attardé des
courses de Longchamps. Et longtemps encore, jusqu'à là nuit close, on
a rencontré, dans les rues de Paris, des promeneurs, des familles
entières qui pliaient sous des charges de lilas. Du village sinistre
où des frères s'égorgent, de l'avenue maudite, aux maisons effondrées
dans le sang, il n'y a, à cette heure, sur nos cheminées, que des
grappes fleuries et odorantes.
______
Nous venons d'avoir trois jours de soleil. Les boulevards étaient
pleins de promeneurs. Ce qui fait mon continuel étonnement, c'est
l'aspect animé des squares et des jardins publics. Aux Tuileries, des
femmes brodent à l'ombre des marronniers, des enfants jouent, tandis
que, là-haut, du côté de l'Arc de Triomphe, les obus éclatent. Ce
bruit intolérable d'artillerie ne fait même plus tourner la tête à ce
petit peuple joueur. On voit des mères tenant des bébés par chaque
main, qui viennent examiner de près les formidables barricades
construites sur la place de la Concorde.
Mais le trait le plus caractéristique est la partie de plaisir que,
pendant huit jours, les Parisiens sont allés faire à la butte
Montmartre. Là, sur la face ouest, dans un terrain vague, tout Paris
s'est donné rendez-vous. C'est un magnifique amphithéâtre pour
assister de loin à la bataille qui se livre de Neuilly à Asnières. On
apportait des chaises, des pliants. Des industriels avaient même
établi des bancs; pour deux sous, on était placé tout comme au
parterre d'un théâtre. Les femmes, surtout, venaient en grand nombre.
Puis, c'étaient de grands éclats de rire dans cette foule. A chaque
obus, dont on apercevait au loin l'explosion, on trépignait d'aise, on
trouvait quelque bonne plaisanterie qui courait dans les groupes comme
une fusée de gaieté. J'ai même vu des personnes apporter là leur
déjeuner, un morceau de charcuterie sur du pain. Pour ne pas quitter
la place, elles mangeaient debout, elles envoyaient chercher du vin
chez un débitant du voisinage. Il faut des spectacles à ces foules;
quand les théâtres ferment et que la guerre civile ouvre, elles vont
voir mourir pour tout de bon, avec la même curiosité goguenarde
qu'elles mettent à attendre le cinquième acte d'un mélodrame.
--C'est si loin, disait une charmante jeune femme, blonde et pâle, que
ça ne me fait rien du tout de leur voir faire la cabriole. Quand les
hommes sont coupés en deux, on dirait qu'on les plie comme des
écheveaux.
LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON
I
PRINTEMPS.
Ce jour-là, vers cinq heures du matin, le soleil entra avec une
brusquerie joyeuse dans la petite chambre que j'occupais chez mon
oncle Lazare, curé du hameau de Dourgues. Un large rayon jaune tomba
sur mes paupières closes, et je m'éveillai dans de la lumière.
Ma chambre, blanchie à la chaux, avec ses murailles et ses meubles de
bois blanc, avait une gaieté engageante. Je me mis à la fenêtre, et je
regardai la Durance qui coulait, toute large, au milieu des verdures
noires de la vallée. Et des souffles frais me caressaient le visage,
les murmures de la rivière et des arbres semblaient m'appeler.
J'ouvris ma porte doucement. Il me fallait, pour sortir, traverser la
chambre de mon oncle. J'avançai sur la pointe des pieds, craignant que
le craquement de mes gros souliers ne réveillât le digne homme qui
dormait encore, la face souriante. Et je tremblais d'entendre la
cloche de l'église sonner _l'Angélus_. Mon oncle Lazare, depuis
quelques jours, me suivait partout, d'un air triste et fâché. Il
m'aurait peut-être empêché d'aller là-bas, sur le bord de la rivière,
et de me cacher sous les saules de la rive, afin de guetter au passage
Babet, la grande fille brune, qui était née pour moi avec le printemps
nouveau.
Mais mon oncle dormait d'un profond sommeil. J'eus comme un remords de
le tromper et de me sauver ainsi. Je m'arrêtai un instant à regarder
son visage calme, que le repos rendait plus doux; je me souvins avec
attendrissement du jour où il était venu me chercher dans la maison
froide et déserte que quittait le convoi de ma mère. Depuis ce jour,
que de tendresse, que de dévouement, que de sages paroles! Il m'avait
donné sa science et sa bonté, toute son intelligence et tout son
coeur.
Je fus un instant tenté de lui crier:
--Levez-vous, mon oncle Lazare! allons faire ensemble un bout de
promenade, dans cette allée que vous aimez, au bord de la Durance.
L'air frais et le jeune soleil vous réjouiront. Vous verrez au retour
quel vaillant appétit!
Et Babet qui allait descendre à la rivière, et que je ne pourrais
voir, vêtue de ses jupes claires du matin! Mon oncle serait là, il me
faudrait baisser les yeux. Il devait faire si bon sous les saules,
couché à plat ventre, dans l'herbe fine! Je sentis une langueur
glisser en moi, et, lentement, à petits pas, retenant mon souffle, je
gagnais la porte. Je descendis l'escalier, je me mis à courir comme un
fou dans l'air tiède de la joyeuse matinée de mai.
Le ciel était tout blanc à l'horizon, avec des teintes bleues et roses
d'une délicatesse exquise. Le soleil pâle semblait une grande lampe
d'argent, dont les rayons pleuvaient dans la Durance en une averse de
clartés. Et la rivière, large et molle, s'étendant avec paresse sur le
sable rouge, allait d'un bout à l'autre de la vallée, pareille à la
coulée d'un métal en fusion. Au couchant, une ligne de collines basses
et dentelées faisait sur la pâleur du ciel de légères taches
violettes.
Depuis dix ans, j'habitais ce coin perdu. Que de fois mon oncle Lazare
m'avait attendu pour me donner ma leçon de latin! Le digne homme
voulait faire de moi un savant. Moi, j'étais de l'autre côté de la
Durance, je dénichais des pies, je faisais la découverte d'un coteau
sur lequel je n'avais pas encore grimpé. Puis, au retour, c'était des
remontrances: le latin était oublié, mon pauvre oncle me grondait
d'avoir déchiré mes culottes, et il frissonnait en voyant parfois que
la peau, par-dessous, se trouvait entamée. La vallée était à moi, bien
à moi; je l'avais conquise avec mes jambes, j'en étais le vrai
propriétaire, par droit d'amitié. Et ce bout de rivière, ces deux
lieues de Durance, comme je les aimais, comme nous nous entendions
bien ensemble! Je connaissais tous les caprices de ma chère rivière,
ses colères, ses grâces, ses physionomies diverses à chaque heure de
la journée.
Ce matin-là, lorsque j'arrivai au bord de l'eau, j'eus comme un
éblouissement à la voir si douce et si blanche. Jamais elle n'avait eu
un si gai visage. Je me glissai vivement sous les saules, dans une
clairière où il y avait une grande nappe de soleil posée sur l'herbe
noire. Là, je me couchai à plat ventre, l'oreille tendue, regardant
entre les branches le sentier par lequel allait descendre Babet.
--Oh! comme l'oncle Lazare doit dormir! pensais-je.
Et je m'étendais de tout mon long sur la mousse. Le soleil pénétrait
mon dos d'une chaleur tiède, tandis que ma poitrine, enfoncée dans
l'herbe, était toute fraîche.
N'avez-vous jamais regardé dans l'herbe, de tout près, les yeux sur
les brins de gazon? Moi, en attendant Babet, je fouillais
indiscrètement du regard une touffe de gazon qui était vraiment tout
un monde. Dans ma touffe de gazon, il y avait des rues, des
carrefours, des places publiques, des villes entières. Au fond, je
distinguais un grand tas d'ombre où les feuilles du dernier printemps
pourrissaient de tristesse; puis les tiges légères se levaient,
s'allongeaient, se courbaient avec mille élégances, et c'étaient des
colonnades frêles, des églises, des forêts vierges. Je vis deux
insectes maigres qui se promenaient au milieu de cette immensité; ils
étaient certainement perdus, les pauvres enfants, car ils allaient de
colonnade en colonnade, de rue en rue, d'une façon effarouchée et
inquiète.
Ce fut juste à ce moment qu'en levant les yeux je vis tout au haut du
sentier les jupes blanches de Babet se détachant sur la terre noire.
Je reconnus sa robe d'indienne grise à petites fleurs bleues. Je
m'enfonçai dans l'herbe davantage, j'entendis mon coeur qui battait
contre la terre, qui me soulevait presque par légères secousses. Ma
poitrine brûlait maintenant, je ne sentais plus les fraîcheurs de la
rosée.
La jeune fille descendait lestement. Ses jupes, rasant le sol, avaient
des balancements qui me ravissaient. Je la voyais de bas en haut,
toute droite, dans sa grâce fière et heureuse. Elle ne me savait point
là, derrière les saules; elle marchait d'un pas libre, elle courait
sans se soucier du vent qui soulevait un coin de sa robe. Je
distinguais ses pieds, trottant vite, vite, et un morceau de ses bas
blancs, qui était bien large comme la main, et qui me faisait rougir
d'une façon douce et pénible.
Oh! alors, je ne vis plus rien, ni la Durance, ni les saules, ni la
blancheur du ciel. Je me moquais bien de la vallée! Elle n'était plus
ma bonne amie; ses joies, ses tristesses me laissaient parfaitement
froid. Que m'importaient mes camarades, les cailloux et les arbres des
coteaux! La rivière pouvait s'en aller tout d'un trait si elle
voulait; ce n'est pas moi qui l'aurais regrettée.
Et le printemps, je ne me souciais nullement du printemps! Il aurait
emporté le soleil qui me chauffait le dos, ses feuillages, ses rayons,
toute sa matinée de mai, que je serais resté là, en extase, à regarder
Babet, courant dans le sentier en balançant délicieusement ses jupes.
Car Babet avait pris dans mon coeur la place de la vallée, Babet était
le printemps. Jamais je ne lui avais parlé. Nous rougissions tous les
deux, lorsque nous nous rencontrions dans l'église de mon oncle
Lazare. J'aurais juré qu'elle me détestait.
Elle causa, ce jour-là, pendant quelques minutes avec les lavandières.
Ses rires perlés arrivaient jusqu'à moi, mêlés à la grande voix de la
Durance. Puis, elle se baissa pour prendre un peu d'eau dans le creux
de sa main; mais la rive était haute, Babet, qui faillit glisser, se
retint aux herbes.
Je ne sais quel frisson me glaça le sang. Je me levai brusquement, et,
sans honte, sans rougeur, je courus auprès de la jeune fille. Elle me
regarda, effarouchée; puis, elle se mit à sourire. Moi, je me penchai,
au risque de tomber. Je réussis à remplir d'eau ma main droite, dont
je serrais les doigts. Et je tendis à Babet cette coupe nouvelle,
l'invitant à boire.
Les lavandières riaient. Babet, confuse, n'osait accepter, hésitait,
tournait la tête à demi. Enfin, elle se décida, elle appuya
délicatement les lèvres sur le bout de mes doigts; mais elle avait
trop tardé, toute l'eau s'en était allée. Alors elle éclata de rire,
elle redevint enfant, et je vis bien qu'elle se moquait de moi.
J'étais fort sot. Je me penchai de nouveau. Cette fois, je pris de
l'eau dans mes deux mains, me hâtant de les porter aux lèvres de
Babet. Elle but, et je sentis le baiser tiède de sa bouche, qui
remonta le long de mes bras jusque dans ma poitrine, qu'il emplit de
chaleur.
--Oh! que mon oncle doit dormir! me disais-je tout bas.
Comme je me disais cela, j'aperçus une ombre noire à côté de moi, et,
m'étant tourné, j'aperçus mon oncle Lazare en personne, à quelques
pas, nous regardant d'un air fâché, Babet et moi. Sa soutane
paraissait toute blanche au soleil; il y avait dans ses yeux des
reproches qui me donnèrent envie de pleurer.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 | 9 |
10 |
11 |
12 |
13