Books: Nouveaux Contes a Ninon
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Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon
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La palissade entoure sept ou huit tentes, ménageant entre elles une
sorte de rue. Des chevaux étiques, petits et nerveux, broutent l'herbe
roussie, derrière les tentes. Sous des lambeaux de vieilles bâches, on
aperçoit les roues basses des voitures.
Au dedans, règne une puanteur insupportable de saleté et de misère. Le
sol est déjà battu, émietté, purulent. Sur les pointes des palissades,
la literie prend l'air, des paillots, des couvertures déteintes, des
matelas carrés où deux familles doivent dormir à l'aise, tout le
déballage de quelque hôpital de lépreux séchant au soleil. Dans les
tentes, dressées à la mode arabe, très-hautes et s'ouvrant comme les
rideaux d'un ciel de lit, des chiffons s'entassent, des selles, des
harnais, un bric-à-brac sans nom, des objets qui n'ont plus ni
couleur, ni forme, qui dorment là dans une couche de crasse superbe,
chaude de ton et faite pour ravir un peintre.
Pourtant, j'ai cru découvrir la cuisine, au bout du campement, dans
une tente plus étroite que les autres. Il y avait là quelques marmites
de fer et des trépieds; j'ai même reconnu une assiette. D'ailleurs,
pas la moindre apparence de pot-au-feu. Les marmites servent peut-être
à préparer la bouillie du sabbat.
Les hommes sont grands, forts, la face ronde, les cheveux très-longs,
bouclés, d'un noir lisse et huileux. Ils sont vêtus de toutes les
défroques ramassées en chemin. Un d'eux se promenait, drapé dans un
rideau de cretonne à grands ramages jaunes. Un autre avait une veste
qui devait provenir de quelque habit noir dont on avait arraché la
queue. Plusieurs ont des jupons de femme. Ils sourient dans leurs
longues barbes, claires et soyeuses. Leurs coiffures de prédilection
paraissent être des fonds de vieux chapeaux de feutre, dont ils ont
fait des calottes en en coupant les ailes.
Les femmes sont également grandes et fortes. Les vieilles, séchées,
hideuses avec leurs maigreurs nues et leurs cheveux dénoués,
ressemblent à des sorcières cuites aux feux de l'enfer. Parmi les
jeunes, il y en a de très-belles, sous leur couche de crasse, la peau
cuivrée, avec de grands yeux noirs d'une douceur exquise. Celles-là
font les coquettes; elles ont les cheveux nattés en deux grosses
nattes tombantes, rattachées derrière les oreilles, étranglées de
place en place par des bouts de chiffons rouges. Dans leur jupon de
couleur, les épaules couvertes d'un châle noué à la ceinture, coiffées
d'un mouchoir qui les serre au front, elles ont un grand air de reines
barbares tombées dans la vermine.
Et les enfants, tout un troupeau d'enfants, grouillent. J'en ai vu un
en chemise, avec un gilet d'homme immense qui lui battait les mollets;
il tenait un beau cerf-volant bleu. Un autre, un tout petit, deux ans
au plus, allait nu, absolument nu, très-grave, au milieu des rires
bruyants des filles curieuses du quartier. Et il était si sale, le
cher petit, si vert et si rouge, qu'on l'aurait pris pour un bronze
florentin, une de ces charmantes figurines de la Renaissance.
______
Toute la bande reste impassible devant la curiosité bruyante de la
foule. Des hommes et des femmes dorment sous les tentes. Une mère
allaite, le sein nu et noir comme une gourde brunie par l'usage, un
poupon tout jaune, qui a l'air d'être en cuivre. D'autres femmes,
accroupies, regardent sérieusement ces Parisiens étranges qui furètent
dans la saleté. J'ai demandé à une d'elles ce qu'elle pensait de nous;
elle a souri faiblement, sans répondre.
Une belle fille d'une vingtaine d'années se promène au milieu des
badauds, tente les dames en chapeau et en robe de soie, auxquelles
elle offre de dire la bonne aventure. Je l'ai vue opérer. Elle a pris
la main d'une jeune femme, la gardant dans la sienne, d'une façon
caline, si bien que la main a fini par s'abandonner à elle. Alors,
elle a fait entendre qu'il fallait mettre une pièce de monnaie dans la
main; une pièce de dix sous n'a pas suffi, elle en a voulu deux, et
même elle parlait de cinq francs. Au bout de quelques secondes, après
avoir promis une longue vie, des enfants, beaucoup de bonheur, elle a
pris les deux pièces de dix sous, s'en est servie pour faire des
signes de croix sur le bord du chapeau de la jeune femme, et au mot:
_Amen_, les a fait disparaître dans sa poche, une poche immense, où
j'ai entrevu des poignées de monnaie blanche.
Il est vrai qu'elle vend un talisman. Elle casse, entre les dents, un
petit morceau d'une matière rougeâtre, qui ressemble à de l'écorce
d'orange séchée; elle noue ce morceau dans le coin du mouchoir de la
personne à laquelle elle vient de dire la bonne aventure; puis, elle
lui recommande d'ajouter au talisman du pain, du sel et du sucre. Cela
doit empêcher toutes les maladies et conjurer le mauvais esprit.
Et la diablesse fait son métier avec une gravité étonnante. Si on lui
reprend une des pièces de monnaie qu'elle a fait mettre dans la main,
elle jure que ses bons souhaits se tourneront en des maux effroyables.
C'est naïf, mais le geste et l'accent sont excellents.
______
Dans la petite ville provençale où j'ai grandi, les Bohémiens sont
tolérés; mais ils ne soulèvent pas une telle émeute de curiosité. On
les accuse de manger les chiens et les chats perdus, ce qui les fait
regarder de travers par les bourgeois. Les gens comme il faut tournent
la tête, quand ils ont à passer dans leur voisinage.
Ils arrivent avec leur maison roulante, s'installent dans le coin de
quelque terrain abandonné des faubourgs. Certains coins, d'un bout de
l'année à l'autre, sont habités par des tribus d'enfants déguenillés,
d'hommes et de femmes vautrés au soleil. J'y ai vu des créatures
belles à ravir. Nous autres galopins, qui n'avions pas les dégoûts des
gens comme il faut, nous allions regarder au fond des voitures où ces
gens dorment l'hiver. Et je me souviens qu'un jour, ayant sur le coeur
quelque gros chagrin d'écolier, je fis le rêve de monter dans une de
ces voitures qui partaient, de m'en aller avec ces grandes belles
filles dont les yeux noirs me faisaient peur, de m'en aller bien loin,
au bout du monde, roulant à jamais le long des routes.
X
Un jeune chimiste de mes amis me dit, un matin:
--Je connais un vieux savant qui s'est retiré dans une petite maison
du boulevard d'Enfer, pour y étudier en paix la cristallisation des
diamants. Il a déjà obtenu de jolis résultats. Veux-tu que je te mène
chez lui?
J'ai accepté avec une secrète terreur. Un sorcier m'aurait moins
effrayé, car j'ai une peur médiocre du diable; mais je crains
l'argent, et j'avoue que l'homme qui trouvera un de ces jours la
pierre philosophale me frappera d'une respectueuse épouvante.
______
En chemin, mon ami me donna quelques détails sur la fabrication des
pierres précieuses. Nos chimistes s'en occupent depuis longtemps. Mais
les cristaux qu'ils ont déjà obtenus, sont si petits, et les frais de
fabrication s'élèvent si haut, que les expériences ont dû rester à
l'état de simples curiosités scientifiques. La question en est là. Il
s'agit uniquement de trouver des agents plus puissants, des procédés
plus économiques, pour pouvoir fabriquer à bas prix.
Cependant, nous étions arrivés. Mon ami, avant de sonner, me prévint
que le vieux savant n'aimant pas les curieux, allait sans doute me
recevoir fort mal. J'étais le premier profane qui pénétrait dans le
sanctuaire.
Le chimiste nous ouvrit, et je dois confesser que je lui trouvai
d'abord l'air stupide, un air de cordonnier hâve et abruti. Il
accueillit mon ami affectueusement, m'acceptant avec un sourd
grognement, comme un chien qui aurait appartenu à son jeune disciple.
Nous traversâmes un jardin laissé inculte. Au fond, se trouvait la
maison, une masure en ruines. Le locataire a abattu toutes les
cloisons pour ne faire qu'une seule pièce, vaste et haute. Il y avait
là un outillage complet de laboratoire, des appareils bizarres, dont
je n'essayai même pas de m'expliquer l'usage. Pour tout luxe, pour
tout ameublement, un banc et une table de bois noir.
C'est dans ce bouge que j'ai eu un des éblouissements les plus
aveuglants de ma vie. Le long des murs, sur le carreau, étaient rangés
des fonds de corbeilles lamentables, dont l'osier crevait, pleins à
déborder de pierres précieuses. Chaque tas était fait d'une espèce de
pierre. Les rubis, les améthystes, les émeraudes, les saphirs, les
opales, les turquoises, jetés dans les coins comme des pelletées de
cailloux au bord d'un chemin, luisaient avec des lueurs vivantes,
éclairaient la pièce du pétillement de leurs flammes. C'étaient des
brasiers, des charbons ardents, rouges, violets, verts, bleus, roses.
Et l'on eût dit des millions d'yeux de fées qui riaient dans l'ombre,
à fleur de terre. Jamais conte arabe n'a étalé un pareil trésor,
jamais femme n'a rêvé un tel paradis.
______
Je ne pas retenir un cri d'admiration:
--Quelle richesse! m'écriai-je. Il y a là des milliards.
Le vieux savant haussa les épaules. Il parut me regarder d'un air de
pitié profonde.
--Chacun de ces tas reviennent à quelques francs, me dit-il de sa voix
lente et sourde. Ils m'embarrassent. Je les sèmerai demain dans les
allées de mon jardin, en guise de graviers.
Puis se tournant vers mon ami, il continua, en prenant les pierreries
à poignées:
--Voyez donc ces rubis. Ce sont les plus beaux que j'aie encore
obtenus... Je ne suis pas satisfait de ces émeraudes; elles sont trop
pures; celles que la nature fait ont toutes quelque tache, et je ne
veux pas faire mieux que la nature... Ce qui me désespère, c'est que
je n'ai encore pu obtenir le diamant blanc. J'ai recommencé hier mes
expériences... Dès que j'aurai réussi, l'oeuvre de ma vie sera
couronné, je mourrai heureux.
L'homme avait grandi. Je ne lui trouvai plus l'air stupide; je
commençai à frissonner devant ce vieillard blême qui pouvait jeter sur
Paris une pluie miraculeuse.
--Mais vous devez avoir peur des voleurs? lui demandai-je. Je vois à
votre porte et à vos fenêtres de solides barres de fer. C'est une
précaution.
--Oui, j'ai peur parfois, murmura-t-il, peur que des imbéciles ne me
tuent avant que j'aie trouvé le diamant blanc... Ces cailloux qui
n'auront plus aucune valeur demain, pourraient aujourd'hui tenter mes
héritiers. Ce sont mes héritiers qui m'épouvantent; ils savent qu'en
me faisant disparaître, ils enseveliraient avec moi les secrets de ma
fabrication, et qu'ils conserveraient ainsi tout son prix à ce
prétendu trésor.
Il resta songeur et triste. Nous nous étions assis sur les tas de
diamants, et je le regardai, la main gauche perdue dans le panier des
rubis, la main droite faisant couler machinalement des poignées
d'émeraudes. Les enfants font ainsi couler le sable entre leurs
doigts.
______
Au bout d'un silence:
--Vous devez mener une vie intolérable! m'écriai-je. Vous vivez ici
dans la haine des hommes... N'avez-vous aucun plaisir?
Il me regarda, d'un air surpris.
--Je travaille, répondit-il simplement, je ne m'ennuie jamais... Quand
je suis en gaieté, mes jours de folie, je mets quelques-uns de ces
cailloux dans ma poche, et je vais m'installer au bout de mon jardin,
derrière une meurtrière qui donne sur le boulevard... Là, de temps à
autre, je lance un diamant au millieu de la chaussée....
Il riait encore au souvenir de cette excellente plaisanterie.
--Vous ne sauriez vous imaginer les grimaces des gens qui trouvent mes
cailloux. Ils frissonnent, ils regardent derrière eux, puis ils se
sauvent avec des pâleurs de mort. Ah! les pauvres gens, quelles bonnes
comédies ils m'ont données! J'ai passé là de joyeuses heures.
Sa voix sèche me causait un malaise inexprimable. Évidemment, il se
moquait de moi.
--Hein! jeune homme, reprit-il, j'ai là de quoi acheter bien des
femmes; mais je suis un vieux diable... Vous comprenez que, si j'avais
la moindre ambition, il y a longtemps que je serais roi quelque
part... Bah! je ne tuerais pas une mouche, je suis bon, et c'est pour
cela que je laisse vivre les hommes.
Il ne pouvait me dire plus poliment que, s'il lui en prenait la
fantaisie, il m'enverrait à l'échafaud.
______
Des pensées chaudes montaient en moi, sonnant à mes oreilles toutes
les cloches du vertige. Les yeux de fées des pierreries me regardaient
de leurs regards aigus, rouges, violets, verts, bleus, roses. J'avais
serré les mains sans le savoir, je tenais à gauche une poignée de
rubis, à droite une poignée d'émeraudes. Et, s'il faut tout dire, une
envie irrésistible me poussait à les glisser dans mes poches.
Je lâchai ces cailloux maudits, je m'en allai avec des galops de
gendarmes dans le crâne.
XI
J'étais allé à Versailles, et je montais la vaste cour des Maréchaux,
solitude de pierres qui m'a rappelé souvent la lande déserte de la
Crau, dont la mer de cailloux verdit au grand soleil.
L'hiver dernier, j'ai vu le château par des temps de neige, le toit
bleuâtre, majestueux et triste sur le gris du ciel, comme le royal
palais du froid. L'été, il est triste encore, plus mélancolique, plus
abandonné, dans les tiédeurs de l'air, au milieu des pousses
puissantes des arbres du parc. A chaque belle saison, les vieux troncs
se refont une jeunesse de feuilles. Le château agonise; la sève de la
vie ne monte plus dans ses pierres qui s'émiettent; la ruine vient,
implacable, rongeant les angles, descellant les dalles, faisant à
chaque heure son travail de mort.
Les logis, bouges ou palais, ont leurs maladies dont ils languissent
et dont ils meurent. Ce sont de grands corps vivants, des personnes
qui ont une enfance et une vieillesse, les uns robustes jusque dans la
mort, les autres las et vacillants avant l'âge. Je me souviens de
maisons entrevues de la portière d'un vagon, sur le bord des routes:
bâtiments neufs, pavillons discrets, châteaux déserts, donjons
écroulés. Et tous ces êtres de pierre me parlaient, me contaient la
santé dont ils vivaient, le mal dont ils agonisaient. Quand l'homme
ferme portes et fenêtres et qu'il part, c'est le sang de la maison qui
s'en va. Elle se traîne des années au soleil, avec la face ravagée des
moribondes; puis, par une nuit d'hiver, vient un coup de vent qui
l'emporte.
C'est de cet abandon que meurt le château de Versailles. Il a été bâti
trop vaste pour la vie que l'homme peut y mettre. Il faudrait tout un
peuple d'habitants pour faire couler le sang dans ces couloirs sans
fin, dans ces enfilades de pièces immenses. Il fut l'erreur colossale
de l'orgueil d'un roi, qui le voua dès l'enfance à la ruine, en le
voulant trop grand. La gloire de Louis XIV n'emplit plus même la
chambre où il couchait, chambre froide dans laquelle sa cendre royale
ne met aujourd'hui qu'un peu de poussière de plus.
______
Je montais la cour des Maréchaux, et je vis à droite, dans un coin
perdu de cette lande, la vieille femme, la Sarcleuse légendaire qui,
depuis cinquante ans, arrache l'herbe des pavés. Du matin au soir,
elle est là, au milieu du champ de pierres, luttant contre l'invasion,
contre le flot montant des giroflées sauvages et des coquelicots. Elle
marche, courbée, visitant chaque fente, épiant les brins verts, les
mousses folles. Il lui faut près d'un mois pour aller d'un bout à
l'autre de son désert. Et, derrière elle, l'herbe repousse,
victorieuse, si drue, si implacable, que, lorsqu'elle recommence son
éternelle besogne, elle retrouve les mêmes herbes poussées de nouveau,
les mêmes coins de cimetière envahis par les fleurs grasses.
La Sarcleuse connaît la flore de ces ruines. Elle sait que les
coquelicots préfèrent le côté sud, que les pissenlits poussent au
nord, que les giroflées affectionnent les fentes des piédestaux. La
mousse est une lèpre qui s'étend partout. Il y a des plantes
persistantes dont elle a beau arracher la racine et qui repoussent
toujours; une goutte de sang est peut-être tombée là, une âme mauvaise
y doit être enterrée, jetant à jamais hors de terre les pointes
rousses de ses chardons. Dans ce cimetière de la royauté, les morts
ont des floraisons étranges.
Mais il faut entendre la Sarcleuse raconter l'histoire de ces herbes.
Elles n'ont pas poussé à toutes les époques avec la même sève. Sous
Charles X, elles étaient encore timides; elles s'étendaient à peine
comme un gazon léger, tapis de verdure tendre qui amollissait les
pavés sous les pieds des dames. La cour venait encore au château, les
talons des courtisans battaient le sol, faisaient en une matinée la
besogne qui demande à la Sarcleuse un grand mois. Sous Louis-Philippe,
les herbes se durcirent; le château, peuplé des fantômes paisibles du
Musée historique, commençait à n'être plus que le palais des ombres.
Et ce fut sous le second empire que les herbes triomphèrent; elles
grandirent impudemment, prirent possession de leur proie, menacèrent
un instant de gagner les galeries, de verdir les grands et les petits
appartements.
______
J'ai rêvé, à voir la Sarcleuse s'en aller lentement, le tablier plein
d'herbe, courbée dans sa vieille jupe d'indienne. Elle est la dernière
pitié qui empêche aux orties de monter et de cacher la tombe de la
monarchie. Elle soigne, en bonne femme, cette lande où poussent les
verdures des fosses.
Je me suis imaginé qu'elle était l'ombre de quelque marquise, revenue
d'un des bosquets du parc, et qui avait la religion de ces ruines.
Elle lutte sans cesse, de ses pauvres doigts raidis, contre la mousse
impitoyable. Elle s'entête dans sa besogne vaine, sentant bien que si
elle s'arrêtait un jour, le flot des herbes déborderait et la noierait
elle-même. Parfois, quand elle se redresse, elle jette un long regard
sur le champ de pierres, elle en surveille les coins éloignés, où la
végétation est plus grasse. Et elle reste là, un instant, la face
pâle, comprenant peut-être l'inutilité de ses bons soins, heureuse de
la joie amère d'être la suprême consolatrice de ces pavés.
Mais il viendra un jour où les doigts de la Sarcleuse se raidiront
encore. Alors le château croulera dans un dernier hoquet du vent. Le
champ de pierres sera livré aux orties, aux chardons, à toutes les
herbes folles. Il deviendra broussaille énorme, taillis de plantes
tordues et aigres. Et la Sarcleuse se perdra dans les fourrés,
écartant des poignées de tiges plus hautes qu'elle, se frayant un
passage au milieu de brins de chiendent grands comme de jeunes
bouleaux, luttant encore, jusqu'au jour où ces brins la lieront de
toutes parts, la prendront aux membres, à la taille, à la gorge, pour
la jeter morte à cette mer qui la roulera dans le flot toujours
montant des verdures.
XII
La guerre, la guerre infâme, la guerre maudite! Nous ne la
connaissions pas, nous autres jeunes hommes qui n'avions pas vingt ans
en 1859. Nous étions encore sur les bancs du collège. Son nom
terrible, qui fait pâlir les mères, ne nous rappelait que des jours de
congé.
Et nous n'apercevions, dans nos souvenirs, que des soirées tièdes où
le peuple riait sur les trottoirs; le matin, la nouvelle d'une
victoire avait passé sur Paris comme un souffle de fête; et, dès le
crépuscule, les boutiquiers illuminaient, les gamins tiraient des
pétards d'un sou dans les rues. Sur la porte des cafés, il y avait des
messieurs qui buvaient de la bière en faisant de la politique. Tandis
que, là-bas, dans quelque coin perdu de l'Italie ou de la Russie, les
morts, étendus sur le dos, regardaient naître les étoiles avec leurs
grands yeux ouverts, vides de regard.
En 1859, le jour où la nouvelle de la bataille de Magenta se répandit,
je me souviens qu'au sortir du collège, j'allai sur la place de la
Sorbonne, pour voir, pour me promener dans cette fièvre qui courait
les rues. Là, il y avait un tas de galopins qui criaient: «Victoire!
victoire!» Nous flairions un jour de congé. Et, dans ces rires, dans
ces cris, j'entendis des sanglots. C'était un vieux savetier qui
pleurait au fond de son échoppe. Le pauvre homme avait deux enfants en
Italie.
J'ai souvent, depuis cette époque, entendu ces sanglots dans ma
mémoire. A chaque bruit de guerre, il me semble que le vieux savetier,
le peuple en cheveux blancs, pleure au loin, dans les frissons chauds
des places publiques.
______
Mais je me souviens mieux encore de l'autre guerre, de la campagne de
Crimée. J'avais alors quatorze ans, je vivais au fond de la province,
j'étais en pleine insouciance, à ce point que je ne voyais autre chose
dans la guerre que le continuel passage des troupes, dont le défilé
était devenu une de nos récréations les plus passionnées.
La petite ville du Midi que j'habitais fut, je crois, traversée par
presque tous les soldats qui allèrent en Orient. Un journal de la
localité annonçait à l'avance les régiments qui devaient passer. Les
départs avaient lieu vers cinq heures du matin. Dès quatre heures,
nous étions sur le Cours; pas un externe du collège ne manquait au
rendez-vous.
Ah! les beaux hommes! et les cuirassiers, et les lanciers, et les
dragons, et les hussards! Nous avions un faible pour les cuirassiers.
Quand le soleil se levait et que ses rayons obliques flambaient dans
les cuirasses, nous reculions, aveuglés, ravis, comme si une armée
d'astres à cheval eut passé devant nous.
Puis les clairons sonnaient. Et l'on partait.
Nous partions avec les soldats. Nous les suivions sur les grandes
routes blanches. La musique jouait alors, remerciait la ville de son
hospitalité. Et, dans l'air clair, dans la matinée limpide, c'était
une fête.
Je me rappelle avoir fait des lieues de la sorte. Nous marchions au
pas, nos livres attachés sur le dos par une courroie, comme une
giberne. Nous ne devions jamais accompagner les soldats plus loin que
la Poudrière; puis, nous allions jusqu'au pont; puis, nous remontions
la côte; puis, nous nous accordions jusqu'au prochain village.
Et quand la peur nous prenait et que nous consentions à nous arrêter,
nous grimpions sur un coteau, et de là, au loin, entre les plis des
terrains, le long des coudes de la route, nous suivions le régiment,
nous le regardions se perdre et s'effacer, avec ses mille petites
flammes, dans la lumière éclatante de l'horizon.
Ces jours-là, on se souciait bien du collège! On faisait l'école
buissonnière, on s'amusait à tous les tas de cailloux. Et il n'était
pas rare que la bande descendît à la rivière et s'y oubliât jusqu'au
soir.
______
Dans le Midi, les soldats sont peu aimés. J'en ai vu pleurer de
lassitude et de rage, assis sur les trottoirs, leur billet de logement
à la main: les bourgeois, les petits rentiers pointus, les gros
négociants épaissis, n'avaient pas voulu les recevoir. Il fallait que
l'autorité s'en mêlât.
Chez nous, c'était la maison du bon Dieu. Ma grand'mère, qui était
Beauceronne, riait à tous ces enfants du Nord qui lui rappelaient le
pays. Elle causait avec eux, leur demandait le nom de leur village, et
quelle joie, lorsque ce village se trouvait à quelques lieues du sien!
On nous envoyait deux hommes, à chaque régiment. Nous ne pouvions les
garder, nous les mettions à l'auberge; mais ils ne s'en allaient pas,
sans que ma grand'mère leur eût fait subir son petit interrogatoire.
Je me souviens qu'un jour il en vint deux qui étaient de son pays
même. Ceux-là, elle ne voulut pas les laisser partir. Elle les fit
dîner à la cuisine. Et ce fut elle qui leur servit à boire. Moi, en
rentrant du collège, je vins voir les soldats; je crois même que je
trinquai avec eux.
Il y en avait un petit et un grand. Je me souviens bien qu'au moment
de partir les yeux du grand s'emplirent de larmes. Celui-là avait
laissé au pays une pauvre vieille femme, et il remerciait avec
effusion ma grand'mère qui lui rappelait sa chère Beauce, tout ce
qu'il abandonnait derrière lui.
--Bast! lui dit la bonne femme, vous reviendrez, et vous aurez la
croix.
Mais il hochait douloureusement la tête.
--Eh bien! reprit-elle, si vous repassez par ici, il faudra revenir me
voir. Je vous garderai une bouteille de ce vin, que vous avez trouvé
bon.
Les deux pauvres garçons se mirent à rire. Cette invitation leur fit
oublier un instant l'avenir terrible, et ils se revirent sans doute de
retour, attablés dans cette petite maison hospitalière, buvant aux
dangers passés. Ils s'engagèrent formellement à revenir boire la
bouteille.
______
Que j'ai suivi de régiments à cette époque, et que de soldats blêmes
sont venus frapper à notre porte! Toujours je me rappellerai la
procession interminable de ces hommes qui marchaient à la mort.
Parfois, en fermant les yeux, je les revois encore, je me rappelle
certaines figures, et je me demande: «Dans quel fossé perdu est-il
couché celui-là?»
Puis, les régiments devinrent plus rares, et un jour on les vit
repasser en sens inverse, écloppés, saignants, se traînant sur les
routes. Certes, nous n'allions plus les attendre, nous ne les
accompagnions plus, ces infirmes. Ce n'étaient plus nos beaux soldats.
Ils ne valaient pas le moindre pensum.
Le triste défilé dura longtemps. L'armée semait des agonisants en
chemin. Parfois, ma grand'mère disait:
--Et les deux Beaucerons, tu sais, est-ce qu'ils vont m'oublier?
Mais un soir, au crépuscule, un soldat vint frapper à la porte. Il
était seul. C'était le petit.
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