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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Books: Nouveaux Contes a Ninon

E >> Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon

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Françoise a la tête ronde et rieuse d'une fille d'Europe. Ses grands
yeux, d'un vert pâle, tiennent tout son visage. Son nez et ses lèvres
roses sont enduits de carmin. On la dirait peinte comme une vierge
folle de son corps. Elle est grasse, potelée, Parisienne jusqu'au bout
des griffes. Elle s'affiche en marchant, prenant des airs engageants,
retroussant la queue avec le frémissement brusque d'une petite dame
qui relève la traîne de sa robe.

Catherine a la tête pointue et fine d'une déesse égyptienne. Ses yeux,
jaunes comme des lunes d'or, ont la fixité, la dureté impénétrable des
prunelles d'une idole barbare. Aux coins de ses lèvres minces, rit
l'éternelle ironie silencieuse des sphinx. Quand elle s'accroupit sur
ses pattes de derrière, la tête haute et immobile, elle est une
divinité de marbre noir, la grande Pacht hiératique des temples de
Thèbes.

______

Elles passent toutes deux leurs journées sur le sable jaune du jardin.

Françoise se vautre, le ventre en l'air, toute à sa toilette, se
léchant les pattes avec le soin délicat d'une coquette qui se
blanchirait les mains dans de l'huile d'amande douce. Elle n'a pas
trois idées dans la tête. Cela se devine, à son air fou de grande
mondaine.

Catherine songe. Elle songe, regardant sans voir, pénétrant du regard
dans le monde inconnu des dieux. Pendant des heures, elle demeure
droite, implacable, souriant de son étrange sourire de bête sacrée.

______

Quand je caresse Françoise de la main, elle arrondit le dos, en
poussant un miaulement léger de béatitude. Elle est si heureuse qu'on
s'occupe d'elle! Elle lève la tête, d'un mouvement câlin, me rendant
ma caresse en frottant son nez contre ma joue. Ses poils frémissent,
sa queue a de lentes ondulations. Et elle finit par se pâmer, les yeux
clos, ronronnant d'une façon douce.

Quand je veux caresser Catherine, elle évite ma main. Elle préfère
vivre solitaire, au fond de son rêve religieux. Elle a une pudeur de
déesse qu'irrite et blesse tout contact humain. Si je parviens à la
prendre sur mes genoux, elle s'aplatit, la tête allongée, les yeux
fixes, prête à s'échapper d'un bond. Ses membres nerveux, son corps
maigre reste inerte sous mes doigts qui la flattent. Elle ne daigne
point descendre à la joie d'amour d'une mortelle.

______

Et c'est ainsi que Françoise est une fille de Paris, lorette ou
marquise, créature légère et charmante qui se vendrait pour un
compliment sur sa robe blanche; c'est ainsi que Catherine est une
fille de quelque cité en ruines, je ne sais où, là-bas, du côté du
soleil. Elles sont de deux civilisations, poupée moderne, idole d'une
nation morte.

Ah! si je pouvais lire dans leurs yeux! Je les prends dans mes bras,
je les regarde fixement, pour qu'elles me content leur secret. Elles
ne baissent pas les paupières, et ce sont elles qui m'étudient. Je ne
lis rien dans la transparence vitreuse de ces yeux qui s'ouvrent comme
des trous sans fond, comme des puits de clarté pâle où nagent des
étincelles ardentes.

Et Françoise ronronne plus tendrement, tandis que les regards jaunes
de Catherine me pénètrent comme des tiges de laiton.

______

Dernièrement, Françoise est devenue mère. Cette écervelée a un
excellent coeur. Elle soigne avec des tendresses exquises le petit
qu'on lui a laissé. Elle le prend délicatement par la peau du cou,
pour le promener dans toutes les armoires de la maison.

Catherine la regarde faire, perdue dans de profondes réflexions. Le
petit l'intéresse. Elle a, en face de lui, des attitudes de philosophe
ancien songeant à la vie et à la mort des créatures, bâtissant dans le
rêve tout un système de philosophie.

Hier, pendant que la mère était sortie, elle est venue s'accroupir à
côté de l'enfant. Elle l'a senti, l'a retourné avec la patte. Puis,
brusquement, elle l'a emporté dans un coin obscur. Là, se croyant bien
cachée, elle s'est posée devant le petit, avec les yeux luisants,
l'échine frémissante d'une prêtresse s'apprêtant pour un sacrifice.
Elle allait, je crois, broyer d'un coup de dents la tête de la
victime, lorsque je me suis hâté d'intervenir et de la chasser. Elle
m'a jeté, en s'enfuyant, des regards diaboliques, souple, silencieuse,
sans un jurement.

______

Eh bien! j'aime toujours Catherine; je l'aime parce qu'elle est
perfide et cruelle, comme une bête de l'enfer. Que m'importent les
grâces légères de Françoise, ses moues délicieuses, ses allures de
vierge folle! Toutes nos filles d'Ève ont sa blancheur ronronnante.
Mais je n'ai pu encore trouver une soeur à Catherine, une créature
perverse et froide, une idole noire qui vive dans le songe éternel du
mal.



IV


Les rosiers, dans les cimetières, épanouissent des fleurs larges,
d'une blancheur de lait, d'un rouge sombre. Les racines vont, au fond
des bières, prendre la pâleur des poitrines virginales, l'éclat
sanglant des coeurs meurtris. Cette rose blanche, c'est la floraison
d'une enfant morte à seize ans; cette rose rouge, c'est la dernière
goutte de sang d'un homme tombé dans la lutte.

O fleurs éclatantes, fleurs vivantes, où il y a un peu de nos morts!

______

A la campagne, les pruniers et les abricotiers poussent gaillardement
derrière l'église, le long des murs croulants du petit cimetière. Le
grand soleil dore les fruits, le grand air leur donne une saveur
exquise. Et la gouvernante du curé fait des confitures qui sont
renommées à plus de dix lieues à la ronde. J'en ai mangé. On dirait,
selon l'heureuse expression des paysans, qu'on avale «la culotte de
velours du bon Dieu.»

Je connais un de ces cimetières étroits de village où il y a des
groseilliers superbes, hauts comme des arbres. Les groseilles, rouges
sous les feuilles vertes, ressemblent à des grappes de cerises. Et
j'ai vu le bedeau venir, le matin, avec une miche de pain sous le
bras, et déjeuner tranquillement, assis sur le coin d'une vieille
pierre tombale. Une bande de moineaux l'entouraient. Il cueillait les
groseilles, il jetait des mies de pain aux moineaux; tout ce petit
monde-là mangeait avec un grand appétit sur la tête des morts.

C'est une fête pour le cimetière. L'herbe pousse, drue et forte. Dans
un coin, des touffes de coquelicots mettent une nappe rouge. L'air
vient largement de la plaine, soufflant toutes les bonnes odeurs des
foins coupés. A midi, les abeilles bourdonnent dans le soleil; les
petits lézards gris se pâment, la gueule ouverte, buvant la chaleur,
au bord de leur trou. Les morts ont chaud; et ce n'est plus un
cimetière, c'est un coin de la vie universelle, où l'âme des morts
passe dans le tronc des arbres, où il n'y a plus qu'un vaste baiser de
ce qui était hier et de ce qui sera demain. Les fleurs, ce sont les
sourires des filles; les fruits, ce sont les besognes des hommes.

Là, il n'y a pas crime à cueillir les bleuets et les coquelicots. Les
enfants viennent faire des bouquets. Le curé ne se fâche que quand ils
montent dans les pruniers. Les pruniers sont au curé, mais les fleurs
sont à tout le monde. Parfois, on est obligé de faucher le cimetière;
l'herbe est si haute, que les croix de bois noir sont noyées; alors,
c'est la jument du curé qui mange le foin. Le village n'y entend pas
malice, et pas un des paroissiens ne songe à accuser la jument de
mordre à l'âme des morts.

Mathurine avait planté un rosier sur la tombe de son promis, et tous
les dimanches, en mai, Mathurine allait cueillir une rose qu'elle
mettait à son fichu. Elle passait le dimanche dans le parfum de son
amour disparu. Quand elle baissait les yeux sur son fichu, il lui
semblait que son promis lui souriait.

______

J'aime les cimetières, quand le ciel est bleu. J'y vais tête nue,
oubliant mes haines, comme dans une ville sainte où l'on est tout
amour et tout pardon.

Un de ces derniers matins, je suis allé au Père-Lachaise. Le
cimetière, sur la limpidité bleue de l'horizon, étageait ses rangs de
tombes blanches. Des masses d'arbres montaient sur la hauteur,
laissant voir, sous la dentelle encore tendre de leurs feuilles, les
coins éclatants des grands tombeaux. Le printemps est doux pour les
champs déserts où reposent nos morts bien-aimés; il sème de gazon les
molles allées que suivent à pas lents les jeunes veuves; il blanchit
les marbres d'une gaieté enfantine et claire. De loin, le cimetière
ressemblait à un énorme bouquet de verdure, piqué ça et là d'une
touffe d'aubépine. Les tombeaux sont comme les fleurs virginales des
herbes et des feuillages.

______

J'ai suivi lentement les allées. Quel silence frissonnant, quelles
senteurs pénétrantes, quels souffles tièdes, venus on ne sait d'où,
comme des haleines caressantes de femmes qu'on ne voit pas! On sent
que tout un peuple dort dans cette terre émue et douloureuse sous le
pied du promeneur. Il s'échappe de chaque arbuste des massifs, de
chaque fente des dalles, une respiration régulière et douce comme
celle d'un enfant, qui se traîne au ras du sol, avec toute la paix du
dernier sommeil.

Des hivers nouveaux ont passé sur le marbre de Musset. Je l'ai
retrouvé plus pâle, plus attendri. Les dernières pluies lui ont mis
une robe neuve. Un rayon, tombant d'un arbre voisin, éclairait d'une
clarté vivante le profil fin et nerveux du poète. Ce médaillon, avec
son éternel sourire, a une grâce qui attriste.

D'où vient donc l'étrange puissance de Musset sur ma génération? Il
est peu de jeunes hommes qui, après l'avoir lu, n'ait gardé au coeur
une douceur éternelle. Et pourtant Musset ne nous a appris ni à vivre
ni à mourir; il est tombé à chaque pas; il n'a pu, dans son agonie,
que se relever sur les genoux, pour pleurer comme un enfant.
N'importe, nous l'aimons; nous l'aimons d'amour, ainsi qu'une
maîtresse qui nous féconderait le coeur en le meurtrissant.

C'est qu'il a jeté le cri de désespérance du siècle; c'est qu'il a été
le plus jeune et le plus saignant de nous.

Le saule que des mains pieuses ont planté devant son tombeau, est
toujours languissant. Jamais ce saule, à l'ombre duquel il a voulu
dormir, n'a poussé, vigoureux et libre, dans la force de sa sève. Son
feuillage jeune pend tristement, ses tiges retombent comme des larmes
lourdes et lasses. Peut-être ses racines vont-elles boire, dans le
coeur du mort, toutes les amertumes d'une vie gaspillée.

Longtemps, je suis resté rêveur. Là-bas, Paris grondait. Ici, un cri
d'oiseau, le susurrement d'un insecte, le craquement subit d'une
branche. Puis, des silences profonds, dans lesquels l'haleine des
tombes s'entendait plus forte. Seul, un habitant du quartier, quelque
petit rentier, suivait doucement l'allée, les pieds dans des
pantoufles, les mains derrière le dos, en bon bourgeois qui hume les
premières tiédeurs de l'air.

______

Mes souvenirs s'éveillaient. Ils me parlaient de ma jeunesse, de cette
époque heureuse où je courais les sentiers de ma chère Provence.
Musset était alors mon compagnon. Je l'emportais dans mon carnier; et,
derrière le premier buisson j'oubliais mon fusil sur l'herbe, je
lisais le poète, dans cette ombre chaude du Midi, parfumée de sauge et
de lavande.

Je lui dois mes premiers chagrins et mes premières joies. Aujourd'hui
encore, dans la passion d'analyse exacte qui m'a pris, lorsqu'il me
monte au visage de soudaines bouffées de jeunesse, je songe à ce
désespéré, je le remercie de m'avoir enseigné à pleurer.



VII


Mai, le mois des fleurs, le mois des nids! Le soleil sourit
discrètement, ce matin, et je veux croire au soleil. Je m'en vais par
les rues, dans la blanche matinée, attentif aux seules gaietés des
moineaux.

S'il pleut ce soir, que le ciel me pardonne mon chant de joie qui
salue le printemps.

______

Au parc Monceau, ce matin, une jeune femme, une jeune épouse qui
allait être mère, était assise devant une pelouse. Elle portait une
robe de soie grise. Ses petites mains gantées, les dentelles de sa
jupe et de son corsage, la pâleur tendre de son visage, témoignaient
de l'élégante et riche oisiveté de sa vie. C'était une heureuse de ce
monde.

La jeune dame regardait deux moineaux qui sautaient gaillardement dans
l'herbe, à ses pieds. A tour de rôle, ils venaient voler un brin de
foin et se sauvaient sur un arbre voisin. Ils bâtissaient leur nid. La
femelle prenait délicatement chaque fétu, le tressait aux autres
matériaux déjà apportés, l'aplatissait sous le poids tiède et
frissonnant de sa gorge. C'était un va-et-vient furtif, une besogne
d'amour où la tendresse suppléait à la force.

L'inconnue vêtue de soie grise, contemplait les deux amants qui
préparaient en toute hâte le berceau. Elle apprenait la science des
pauvres gens qui n'ont que quelques brins de foin et la chaleur de
leurs caresses pour protéger leurs petits contre les nuits fraîches.

Elle eut un sourire d'une douceur triste, et je crus lire la rêverie
qui passait dans ses yeux songeurs.

--«Hélas! je suis riche, je dois ignorer la joie de ces oiseaux. Un
ébéniste fait en ce moment la bercelonnette de bois de rose, dans
laquelle une nourrice normande ou picarde bercera mon enfant. Un
métier fabrique quelque part les tissus de laine et de fil qui
réchaufferont ses membres délicats. Une ouvrière coud la layette. Une
sage-femme donnera les premiers soins au nouveau-né. Je ne serai qu'à
moitié la mère du cher petit; je le mettrai nu au monde, il ne tiendra
pas tout de moi. Et ces moineaux construisent le berceau, tissent et
cousent les étoffes; ils n'ont rien, ils créent tout, par un miracle
d'amour; ils changent en bercelonnette tiède le premier trou de
muraille venu. Ce sont des artisans de tendresse que les jeunes mères
envient.»

______

Aux champs, les nids poussent naturellement, dans les haies et sur les
arbres, comme des fleurs vivantes. Ils s'ouvrent, ils s'épanouissent
au premier rayon du soleil. Ils laissent échapper des gazouillements,
à l'heure où l'aubépine exhale des parfums.

Les pinsons, les chardonnerets, les bouvreuils, choisissent les
arbustes pour alcôves; les corbeaux et les pies montent jusqu'aux plus
hautes branches des peupliers; les alouettes, les fauvettes, restent à
terre, dans les blés et dans les broussailles. Il faut à ces amants,
jaloux de leurs tendresses, le grand silence de la campagne. Je sais
bien qu'il existe des misérables qui violent les nids pour plumer les
petits et pour manger les oeufs en omelette. Aussi les oiseaux, à
chaque saison, se cachent-ils davantage; ils vont au désert.

Seuls, les moineaux et les hirondelles osent confier leurs amours aux
murs et aux arbres de Paris. Ils vivent, ils aiment parmi nous. Nous
avons bien des serins en cage qui pondent et couvent. Mais quels
tristes amoureux! On dirait que nos serins sont mariés devant monsieur
le maire. Leur union forcée, gardée sous grille, est bête comme un
mariage. Ils ont des petits moroses et pâlots, qui ne donnent jamais
les libres coups d'ailes des enfants de l'amour.

Il faut voir les moineaux libres dans les trous des vieux murs, les
hirondelles libres au faîte des cheminées. Ceux-là s'aiment,
conçoivent en plein ciel; il n'y a parmi eux que des mariages
d'inclination.

______

Les hirondelles font de Paris leur villa d'été. Dès leur arrivée, les
voyageuses visitent les berceaux vides qu'elles ont dû abandonner aux
premiers froids. Elles réparent la frêle maison, la consolident, la
meublent de duvet. Et les poëtes, les amoureux qui passent, l'oreille
et le coeur ouverts, entendent, pendant tout l'été, leurs petits cris
de tendresse dominant le roulement des fiacres.

Mais le véritable enfant de Paris, le gamin de l'air, est le moineau
franc, le pierrot, qui porte la blouse grise du faubourien. Il est
populacier, gouailleur, effronté. Son cri semble une moquerie, son
battement d'aile un geste railleur; ses airs de tête ont je ne sais
quelle insouciance goguenarde et aggressive.

Il préfère, certes, les allées grises de poussière, les boulevards
brûlants, aux frais ombrages de Meudon et de Montmorency. Il se plaît
dans le tapage des roues, boit au ruisseau, mange du pain, se promène
tranquillement sur les trottoirs. Il a quitté les champs où il
s'ennuyait en compagnie de bêtes sottes et arriérées, pour venir vivre
parmi nous, logeant sous nos tuiles, la nuit s'éclairant au gaz, et le
jour faisant ses petites affaires dans nos rues, en promeneur ou en
homme pressé.

Le pierrot est un Parisien qui ne paye pas ses contributions. Il est
le titi de la nation ailée, et il a un faible pour le pain d'épices et
pour la civilisation moderne.

C'est surtout dans les jardins publics qu'il faut étudier, en mai, les
allures lestes et tendres des pierrots. Il y a des gens qui vont au
Jardin des Plantes pour se poser devant les grilles et regarder les
bêtes enfermées. Si vous visitez un jour la Ménagerie, regardez donc
les bêtes libres, les pierrots qui volent en plein soleil.

Les pierrots entourent les grilles d'une chanson triomphante. Il
célèbrent haut le grand air. Ils entrent impunément dans les cages,
les emplissent de leur liberté, sont l'éternel désespoir des
malheureux prisonniers. Ils volent des mies de pain aux singes et aux
ours; les singes leur montrent le poing, les ours protestent par un
balancement de tête plein d'une dédaigneuse impatience. Eux, ils se
sauvent, ils sont la créature libre et gaie, dans cette arche où
l'homme essaye d'enfermer la création.

En mai, les pierrots du Jardin des Plantes bâtissent leur nid sous les
tuiles des maisons voisines. Ils deviennent plus caressants, ils
essayent de voler un brin de laine ou de crin à la fourrure des
animaux. Un jour, j'ai vu un grand lion allongeant sa tête puissante
sur ses pattes étendues, regardant un pierrot qui sautait
gaillardement entre les barreaux de sa cage. Une rêverie douce et
poignante fermait à demi les yeux de la bête fauve. Le grand lion
songeait aux horizons libres. Il laissa le pierrot lui voler un poil
roux de sa patte.



VIII


Je suis allé aux Halles, une de ces dernières nuits. Paris est morne à
ces heures matinales. On ne lui a point encore fait un bout de
toilette. Il ressemble à quelque vaste salle à manger toute tiède,
toute grasse du repas de la veille; des os traînent, des ordures
encombrent la nappe sale des pavés. Les maîtres se sont couchés sans
faire desservir; et, le matin seulement, la servante donne un coup de
balai, met du linge propre pour le déjeuner.

Aux Halles, le vacarme est grand. C'est l'office colossal où
s'engoufre la nourriture de Paris endormi. Quand il ouvrira les yeux,
il aura déjà le ventre plein. Dans les clartés frissonnantes du matin,
au milieu du grouillement de la foule, s'entassent des quartiers
rouges de viande, des paniers de poissons qui luisent avec des éclairs
d'argent, des montagnes de légumes piquant l'ombre de taches blanches
et vertes. C'est un éboulement de mangeailles, des charrettes vidées
sur le pavé, des caisses éventrées, des sacs ouverts, laissant couler
leur contenu, un flot montant de salades, d'oeufs, de fruits, de
volailles, qui menacent de gagner les rues voisines et d'inonder Paris
entier.

J'allais curieusement au milieu de ce tohu-bohu, lorsque j'ai aperçu
des femmes qui fouillaient à pleines mains dans de larges tas
noirâtres, étalés sur le carreau. Les lueurs des lanternes dansaient,
je distinguais mal, et j'ai cru d'abord que c'était là des débris de
viande qu'on vendait au rabais.

Je me suis approché. Les tas de débris de viande étaient des tas de
roses.

______

Tout le printemps des rues de Paris traîne sur ce carreau boueux,
parmi les mangeailles des Halles. Les jours de grande fête, la vente
commence à deux heures du matin.

Les jardiniers de la banlieue apportent leurs fleurs par grosses
bottes. Les bottes, suivant la saison, ont un prix courant, comme les
poireaux et les navets. Cette vente est une oeuvre de nuit. Les
revendeuses, les petites marchandes, qui enfoncent leurs bras
jusqu'aux coudes dans des charretées de roses, ont l'air de faire un
mauvais coup, de tremper leurs mains au fond de quelque besogne
sanglante.

C'est affaire de toilette. Les boeufs éventrés qui saignent seront
lavés, tatoués de guirlandes, ornés de fleurs artificielles; les roses
qu'on foule aux pieds, montées sur des brins d'osier, auront un parfum
discret dans leur collerette de feuilles vertes.

Je m'étais arrêté devant ces pauvres fleurs expirantes. Elles étaient
humides encore, serrées brutalement par des liens qui coupaient leurs
tiges délicates. Elles gardaient l'odeur forte des choux en compagnie
desquels elles étaient venues. Et il y avait des bottes roulées dans
le ruisseau qui agonisaient.

J'ai ramassé une de ces bottes. Elle était toute boueuse d'un côté. On
la lavera dans un seau d'eau, elle retrouvera son parfum doux et
tendre. Un peu de boue, restée tout au fond des pétales, témoignera
seul de sa visite au ruisseau. Les lèvres qui la baiseront le soir
seront peut-être moins pures qu'elle.

______

Alors, au milieu de l'abominable tapage des Halles, je me suis souvenu
de cette promenade que je fis avec toi, Ninon, il y a quelque dix ans.
Le printemps naissait, les jeunes feuillages luisaient au blanc soleil
d'avril. Le petit sentier qui suivait la côte était bordé de larges
champs de violettes. Quand on passait, on sentait monter autour de soi
une odeur douce qui vous pénétrait et alanguissait votre âme.

Tu t'appuyais sur mon bras toute pâmée, comme endormie d'amour par
l'odeur douce. La campagne était claire, et il y avait de petites
mouches qui volaient dans le soleil. Un grand silence tombait du ciel.
Notre baiser fut si discret, qu'il n'effaroucha pas les pinsons des
cerisiers en fleurs.

Au détour d'un chemin, dans un champ, nous vîmes des vieilles femmes
courbées, qui cueillaient des violettes qu'elles jetaient dans de
grands paniers. J'appelai une de ces femmes.

--Vous voulez des violettes? me demanda-t-elle. Combien?... une livre?

Elle vendait ses fleurs à la livre! Nous nous sauvâmes, désolés tous
deux, croyant voir le Printemps ouvrir, dans l'amoureuse campagne, une
boutique d'épicerie. Je me glissai le long des haies, je volai
quelques violettes maigres, qui eurent pour toi un parfum de plus.
Mais voilà que dans le bois, en haut, sur le plateau, il poussait des
violettes, des violettes toutes petites qui avaient une peur terrible,
et qui savaient se cacher sous les feuilles avec une foule de ruses.

Vite, tu jetas les violettes volées, ces bêtes de violettes qui
poussaient dans de la terre labourée, et qu'on vendait à la livre. Tu
voulais des fleurs libres, des filles de la rosée et du soleil levant.
Pendant deux grandes heures, je furetai dans l'herbe. Dès que j'avais
trouvé une fleur, je courais te la vendre. Tu me l'achetais un baiser.

______

Et je songeais à ces choses lointaines, dans les odeurs grasses, dans
le vacarme assourdissant des Halles, devant les pauvres fleurs mortes
sur le carreau. Je me rappelais mon amoureuse et ce bouquet de
violettes séchées que j'ai chez moi, au fond d'un tiroir. J'ai compté,
en rentrant, les brins flétris; il y en a vingt, et j'ai senti sur mes
lèvres la brûlure douce de vingt baisers.



IX


J'ai visité un campement de Bohémiens, établi en face du poste-caserne
de la porte Saint-Ouen. Ces sauvages doivent bien rire de cette grande
bête de ville qui se dérange pour eux. Il m'a suffi de suivre la
foule; tout le faubourg se portait autour de leurs tentes, et j'ai
même eu la honte de voir des gens qui n'avaient pourtant pas l'air
tout à fait d'imbéciles, arriver en voiture découverte, avec des
valets de pied en livrée.

Quand ce pauvre Paris a une curiosité, il ne la marchande guère. Le
cas de ces Bohémiens est celui-ci. Ils étaient venus pour rétamer les
casseroles et poser des pièces aux chaudrons du faubourg. Seulement,
dès le premier jour, à voir la bande de gamins qui les dévisageaient,
ils ont compris à quel genre de ville civilisée ils avaient affaire.
Aussi se sont-ils empressés de lâcher les chaudrons et les casseroles.
Comprenant qu'on les traitait en ménagerie curieuse, ils ont consenti,
avec une bonhomie railleuse, à se montrer pour deux sous. Une
palissade entoure le campement; deux hommes se sont placés à deux
ouvertures très-étroites, où ils recueillent les offrandes des
messieurs et des dames qui veulent visiter le chenil. C'est une
poussée, un écrasement. Et il a même fallu mettre là des sergents de
ville. Les Bohémiens tournent parfois la tête pour ne pas s'égayer au
nez des braves gens qui s'oublient jusqu'à leur jeter des pièces de
monnaie blanche.

Je me les imagine, le soir, comptant la recette, quand le monde n'est
plus là. Quelles gorges chaudes! Ils ont traversé la France, dans les
rebuffades des paysans et les méfiances des gardes champêtres. Ils
arrivent à Paris, avec la crainte qu'on ne les jette au fond de
quelque basse fosse. Et ils s'éveillent au milieu de ce rêve doré de
tout un peuple de messieurs et de dames en extase devant leurs
guenilles. Eux, eux qu'on chasse de ville en ville! Il me semble les
voir se dresser sur le talus des fortifications, drapés dans leurs
loques, jetant un grand rire de mépris à Paris endormi.

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