Books: Nouveaux Contes a Ninon
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Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon
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Elle est fort jolie, cette dame. Vingt-cinq ans au plus. Un menton
ravissant avec une fossette qui doit se creuser quand elle rit. Je
voudrais la faire rire, pour voir. Ce diable de cocher est bienheureux
de la promener dans sa boîte. Elle doit aimer la violette. Je suis sûr
que son linge est parfumé à la violette. C'est exquis. Je roule au
fond de sa malle pendant des heures, pendant des jours. J'ai creusé
mon trou dans le coin à gauche, entre le paquet des chemises et un
grand carton qui me gêne un peu. J'ai eu la curiosité de soulever le
couvercle du carton; il contenait deux chapeaux, un petit portefeuille
plein de lettres, puis des choses que je n'ai pas voulu voir. J'ai mis
le carton sous ma tête et m'en suis fait un oreiller. Je roule, je
roule. Les bas sont à ma droite; j'ai sous moi trois costumes, et je
sens, à ma gauche, des objets plus résistants que je crois reconnaître
pour des paires de petites bottes. Mon Dieu, qu'on est donc bien, dans
tous ces chiffons musqués!
Où pouvons-nous aller comme ça? Nous arrêterons-nous en Bourgogne?
Ferons-nous un détour vers la Suisse, ou descendrons-nous jusqu'à
Marseille? Je rêve que nous allons jusqu'au trou de rochers, vous
savez, celui où l'on se déshabille comme dans une cabine et où les
vagues viennent vous chercher. Elle se baignera. On est à cent lieues
des imbéciles. Au fond, le golfe s'arrondit, avec l'immense
bleuissement de la Méditerranée. Il y a trois vins, en haut, au bord
du trou. Et, pieds nus, sur les larges plaques de pierre jaune qui
dallent la mer, nous arracherons des arapèdes, du bout de nos
couteaux. Elle n'a pas l'air pimbêche. Elle aimera le grand air, et
nous ferons les gamins. Si elle ne sait pas nager, je lui apprendrai.
La malle est rudement secouée. Nous devons monter la rue de Lyon. Et
que ce sera délicieux lorsque, arrivée à Marseille, elle ouvrira sa
malle! Elle sera bien surprise de me trouver là, dans le coin, à
gauche. Pourvu que je ne lui chiffonne pas trop tous ces volants sur
lesquels je suis couché!--«Comment, monsieur, vous êtes-là, vous
avez osé!--Mais certainement, madame; on ose tout pour sortir de
prison....» Et je lui expliquerai, et elle me pardonnera.
Ah! nous voilà arrivés à la gare. Je crois qu'on m'enregistre....
______
Hélas! hélas! il pleut, et la dame au chapeau rose s'en va toute seule
par la pluie, avec sa grande malle, bâiller chez quelque vieille tante
de province, où elle grelottera, dans la mauvaise humeur du printemps
frileux.
II
Il faut avoir vécu dans une ville dévote et aristocratique, une de ces
petites villes où l'herbe pousse et où les cloches des couvents
sonnent les heures dans l'air endormi, pour savoir ce que sont encore
les processions de la Fête-Dieu.
A Paris, quatre prêtres font le tour de la Madeleine. En Provence,
pendant huit jours, la rue appartient au clergé. Tout le moyen âge
ressuscite par les claires après-midi, et s'en va, chantant des
cantiques, promenant des cierges, avec deux gendarmes en tête, et le
maire, sanglé de son écharpe, à la queue.
______
Je me souviens. C'étaient des jours de joie pour nous collégiens, qui
ne demandions pas mieux que de courir les rues. S'il faut tout dire,
dans ces villes amoureuses, les processions font les affaires des
amants. Tout le long du cortège, les filles montrent leurs robes
neuves. La robe neuve est de rigueur. Il n'est pas si pauvre
demoiselle qui, ces jours-là, n'étrenne quelque indienne. Et le soir,
les églises sont noires, bien des mains se rencontrent.
J'appartenais à une société musicale qui était de toutes les
solennités. J'ai de gros pèches sur la conscience. Je m'accuse
d'avoir, à cette époque, donné l'aubade à plus d'un fonctionnaire
revenant de Paris avec le ruban rouge. Je m'accuse d'avoir promené le
bon Dieu officiel, les Saints qui font pleuvoir, les saintes Vierges
qui guérissent du choléra. J'ai même aidé au déménagement d'un couvent
de nonnes cloîtrées. Les pauvres filles, enveloppées dans de larges
toiles grises, pour qu'on ne pût rien voir de leur visage ni de leurs
membres, trébuchaient, se soutenaient, comme des fantômes de
trépassées surpris par l'aube. Et des petites mains blanches, des
mains d'enfant, passaient, au bord des toiles grises.
Hélas! oui, j'ai mangé les collations des sacristies. On ne nous
payait pas, on nous offrait quelques gâteaux. Je me rappelle que, le
jour des recluses, arrivés au nouveau couvent, nous fûmes servis au
moyen d'un tour. Les bouteilles, les assiettes de petits fours, se
succédaient dans le mur, comme par enchantement. Et quelles
bouteilles, grands dieux! des bouteilles de toutes formes, de toutes
couleurs, de toutes liqueurs. J'ai souvent rêvé à l'étrange cave qui
avait pu fournir une si curieuse variété de vins fins. C'était la
confusion dans la douceur.
Depuis ces jours d'erreur, j'ai longuement fait pénitence, et je crois
être pardonné.
______
Dès le matin, on pavoise les rues que doit suivre la procession.
Chaque fenêtre a son lambeau. Dans les quartiers riches, ce sont de
vieilles tapisseries à grands personnages mythologiques, tout l'Olympe
païen, nu et blafard, venant regarder passer l'Olympe catholique, les
vierges blanches, les christs saignants; ce sont encore des
courtes-pointes de soie prises au lit de quelque marquise, des rideaux
de damas décrochés des tringles du salon, des tapis de velours, toutes
sortes d'étoffes riches qui émerveillent les passants. Les bourgeois
mettent leurs mousselines brodées, leurs toiles les plus fines. Et,
dans les quartiers pauvres, les bonnes femmes, plutôt que de ne rien
étaler, pendent leurs fichus, des foulards qu'elles ont cousus
ensemble. Alors, les rues sont dignes du bon Dieu.
On a balayé. Dans certains coins, on a dressé des reposoirs. Ces
reposoirs sont le sujet de grandes jalousies, de haines qui durent de
longs mois. Si le reposoir du quartier des Chartreux est plus beau que
celui du quartier Saint-Marc, cela suffit pour faire blanchir les
cheveux des dévotes. Tout le quartier contribue au reposoir. Tel a
apporté les flambeaux, tel les vases dorés, tel les fleurs, tel les
dentelles. C'est un pied-à-terre que le quartier offre au ciel.
Cependant, le long des minces trottoirs, on a aligné deux rangs de
chaises. Les curieux attendent, très-tapageurs, riant de ce rire
provençal qui a des sonneries de clairon. Les fenêtres se garnissent.
La grande chaleur tombe. Et, dans les souffles légers qui se lèvent,
passent au loin des volées de cloches, des roulements de tambours.
C'est la procession qui sort de l'église.
______
En avant marchent tous les beaux jeunes gens de la ville. C'est une
promenade réglementaire. Ils viennent là pour voir et pour être vus.
Les filles sont sur les portes. Il y a de discrets saluts, des
sourires, des paroles chuchotées entre camarades. Les jeunes gens font
ainsi le tour de la ville, entre les deux rangées de croisées
pavoisées, uniquement pour passer devant une certaine fenêtre. Ils
lèvent la tête, et c'est tout. L'après-midi est douce; les cloches
sonnent; des enfants jettent, dans les ruisseaux et sur les pavés, des
poignées de fleurs de genêts et des poignées de roses effeuillées.
La rue est rose; les fleurs de genêts font, sur ce carmin pâle, des
nappes d'or. Et ce sont d'abord les deux gendarmes qui se montrent.
Puis, vient la file des enfants assistés, des pensionnats, des
confréries, des vieilles dames, des vieux messieurs. Un christ se
balance au bout des bras d'un bedeau. Un moine trapu porte un emblème
compliqué où sont représentés tous les instruments de la Passion.
Quatre grosses gaillardes, dont la santé fait crever les robes
blanches, soutiennent avec des rubans une immense bannière, où dort
innocemment un petit mouton. Puis, au-dessus des têtes, dans la lueur
des cierges que le plein jour effare, des encensoirs d'argent montent,
jetant un éclair, laissant un flot de fumée épaisse, dont la blancheur
roule un instant, comme un lambeau envolé de toutes ces robes de
mousseline qui se suivent.
La procession va lentement. C'est un piétinement sourd, qui laisse
entendre le bruit étouffé des voix. Un éclat de cymbale retentit, des
cuivres sonnent. Puis, ce sont des voix aiguës qui se perdent, minces
et frêles, dans le grand air. Des balbutiements de lèvres passent. Et,
brusquement, de grands silences se font. Ce n'est plus qu'un
glissement discret, une chapelle ardente perdue en plein soleil. Au
loin, les tambours battent une marche.
______
Je me souviens des pénitents. Il y en a encore de toutes les couleurs,
les blancs, les gris, les bleus. Ces derniers se sont donné la rude
mission d'enterrer les suppliciés. Ils comptent parmi eux les plus
illustres noms de la ville. Vêtus d'une robe de serge bleue, coiffés
d'une cagoule à bonnet pointu, à long voile percé de deux trous pour
les yeux, ils sont vraiment farouches. Les trous sont souvent trop
espacés, les yeux louchent sous ce masque terrifiant. Au bord de la
robe, passent des pantalons gris perle et des bottines vernies.
Les pénitents sont la grande curiosité. Une procession sans pénitents
est un pauvre régal. Et, enfin, vient le clergé. Parfois, des petits
enfants portent des palmes, des épis de blé sur des coussins, des
couronnes, des pièces d'orfèvrerie. Mais les dévotes retournent leurs
chaises, s'agenouillent, regardent en dessous. C'est le dais qui
approche. Il est monumental, tendu de velours rouge, surmonté de
panaches, échafaudé sur des bâtons dorés. J'ai vu des sous-préfets
porter cette litière immense, dans laquelle la religion malade se fait
promener au soleil de juin. Une bande d'enfants de choeur marchent à
reculons, les encensoirs balancés à toute volée. On n'entend que la
psalmodie des prêtres et le bruit argentin des chaînes des encensoirs,
à chaque secousse.
C'est le catholicisme écloppé qui se traîne sous le ciel bleu des
vieilles croyances. Le soleil se couche; des lueurs roses s'éteignent
sur les toits; une grande douceur tombe avec le crépuscule; et, dans
cet air limpide du Midi, la procession s'en va avec des voix
mourantes, effacement mélancolique de tout un âge qui descend dans la
terre.
Les autorités suivent en costume, les tribunaux, les Facultés, sans
compter les marguilliers, avec des lanternes sculptées et dorées. Et
la vision disparaît. Les roses effeuillées, les genêts d'or sont
meurtris. Il ne monte plus des pavés que l'odeur âcre de toutes ces
fleurs fanées.
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Parfois, la nuit surprend la procession, à l'heure où elle rentre par
les rues tortueuses du vieux quartier. Les robes blanches ne sont plus
que des pâleurs vagues; les pénitents se perdent en file sombre, le
long des trottoirs; les petites flammes des cierges mettent, dans
l'étranglement noir des maisons, des follets dansants, des étoiles
filant avec lenteur. Et les voix ont comme un frisson de peur, au
milieu de ces croix, de ces bannières, de ce dais, dont on distingue à
peine les bras morts dans les ténèbres.
C'est l'heure où les galopins embrassent les jeunes coquines. L'orgue
gronde au fond de l'église, le bon Dieu est rentré chez lui. Alors,
les filles s'en vont avec un baiser sur le cou et un billet doux dans
la poche.
III
Quand je passe sur les ponts, par ces soirées ardentes, la Seine
m'appelle avec des grondements d'amitié. Elle coule, large, fraîche,
pleine de lenteurs amoureuses, s'offrant, s'attardant entre les quais.
L'eau a des froissements de jupes moirées. C'est une amante souple,
dans laquelle on a des désirs irrésistibles de «piquer une tête.»
______
Les propriétaires de bains flottants qui regardaient avec
consternation tomber les continuelles pluies de mai, suent avec
béatitude sous les lourds soleils de juin. Enfin, l'eau est bonne. Dès
six heures du matin, c'est un encombrement. Les caleçons n'ont pas le
temps de sécher, et les peignoirs manquent, vers le soir.
Je me souviens de ma première visite à un de ces bains, à une de ces
grandes cuves de bois, dans lesquelles les baigneurs tournent comme
des pailles dansant au fond d'une casserole d'eau bouillante.
J'arrivais d'une petite ville, d'une petite rivière où j'avais
barbotté en toute liberté, et je fus consterné de cette auge, où l'eau
prenait des couleurs de suie. Vers six heures du soir, le grouillement
est tel, qu'il faut calculer son élan pour ne pas s'asseoir sur un dos
ou s'enfoncer dans un ventre. L'eau écume, les blancheurs des corps
l'emplissent d'un reflet blafard, tandis que les bouts de toile,
pendues à des cordes en guise de plafond, laissent tomber une clarté
louche.
Le tapage est effroyable. Par moment, sous des élans brusques, l'eau a
des rejaillissements, qui roulent avec des bruits lointains de canon.
Des mains de farceurs battent la rivière du tic-tac des moulins; et il
y en a qui s'apprennent à tomber à la renverse, de façon à faire le
plus de vacarme possible et à inonder l'établissement. Mais ce n'est
rien encore auprès des cris intolérables, de ce glapissement de voix
qui rappelle les pensionnats en récréation. L'homme redevient enfant,
dans l'eau pure. Les promeneurs graves qui suivent les quais, jettent
un regard effaré sur ces toiles volantes, entre lesquelles ils voient
gambader de grands diables nus. Les dames passent plus vite.
______
J'ai goûté pourtant là de bonnes heures, de très-grand matin, quand la
ville dort encore. Ce n'est plus le pullulement d'épaules maigres, de
têtes chauves, de ventres énormes de l'après-midi. Le bain est presque
désert. Quelques jeunes gens y nagent en baigneurs convaincus. L'eau
est plus fraîche, après le sommeil de la nuit. Elle est plus pure,
plus vierge.
Il faut y aller avant cinq heures. La ville à un réveil tiède. Rien
n'est délicieux comme de suivre les quais, en regardant l'eau, de ce
regard de convoitise des amants. Elle va être à vous. Dans le bain,
l'eau dort. C'est vous qui la réveillez. Vous pouvez la prendre entre
vos bras, en silence. Vous sentez le courant s'en aller tout du long
de votre chair, de la nuque aux talons, avec une caresse fuyante.
Le soleil levant met des bandes roses sur les linges qui pavoisent le
plafond. Puis, un frisson court sur la peau avec les baisers plus vifs
de la rivière, et il fait bon alors s'envelopper d'un peignoir et
marcher sous les galeries. Vous êtes à Athènes, les pieds nus, le cou
libre, avec une simple robe roulée à la taille. Les culottes, le
gilet, et la redingote, et les bottes, et le chapeau, sont loin. Votre
nudité s'égaye à l'aise, dans ce lambeau d'étoffe. Le rêve va jusqu'au
printemps de la Grèce, au bord du bleu éternel de l'Archipel.
Mais dès que la bande des baigneurs arrive, il faut fuir. Ils
apportent la chaleur des pavés à leurs talons. La rivière n'est plus
la vierge du petit jour; elle est la fille de midi qui se donne à
tous, qui est toute meurtrie, toute chaude des embrassements de la
foule.
______
Et quelles laideurs! Les dames font bien de hâter le pas, sur les
quais. Le musée des antiques, chargé par un artiste farceur,
n'arriverait pas à ce haut point de comique navrant.
C'est une terrible épreuve pour un homme moderne, pour un Parisien,
que de se mettre nu. Les gens prudents ne vont jamais aux bains
froids. On m'y a montré, un jour, un conseiller d'État, si piteux avec
ses épaules pointues et son pauvre ventre plat, que toutes les fois
que j'ai rencontré son nom dans quelque grave affaire, je n'ai pu
retenir un sourire.
Il y a les gros, il y a les maigres, et les grands, et les courts,
ceux qui se ballonnent sur l'eau comme des vessies, ceux qui
s'enfoncent et qui semblent se fondre comme des bâtons de sucre
d'orge. Les chairs tombent, les os s'accusent, les têtes entrent dans
les épaules ou se perchent sur des cous de poulets plumés, les bras
ont des longueurs de pattes, les jambes se ramassent pareilles à des
membres tordus de canard. Il y en a tout en derrière, d'autres tout en
ventre, et il y en a qui n'ont ni ventre ni derrière. Galerie
grotesque et lamentable, qui arrête l'éclat de rire dans la pitié.
Le pis est que ces pauvres corps gardent l'orgueil de leur habit noir
et du porte-monnaie qu'ils ont laissé au vestiaire. Les uns se
drapent, ramènent les coins de leur peignoir, avec des cambrures de
propriétaires ayant pignon sur rue. D'autres marchent dans leur nudité
extravagante avec la dignité de chefs de bureaux traversant leur
peuple d'employés. Les plus jeunes font des grâces, comme s'ils se
croyaient en veston, dans les coulisses de quelque petit théâtre; les
plus vieux oublient qu'ils ont retiré leur corset et qu'ils ne sont
point au coin du feu, chez la belle comtesse de B....
J'ai vu, pendant toute une saison, aux bains du Pont-Royal, un gros
homme, rond comme une tonne, rouge comme une tomate mûre, qui jouait
les Alcibiade. Il avait étudié les plis de son peignoir devant quelque
tableau de David. Il était à l'Agora; il fumait avec des gestes
antiques. Quand il daignait se jeter dans la Seine, c'était Léandre
traversant l'Hellespont pour rejoindre Héro. Le pauvre homme! Je me
souviens encore de son torse court où l'eau mettait des plaques
violettes. O laideur humaine!
______
Non, je préfère encore ma petite rivière. Nous ne mettions pas même de
caleçons. A quoi bon! les martins-pêcheurs et les bergeronnettes ne
rougissaient seulement pas. Et nous choisissions les trous, «les
goures,» comme on dit dans le Midi.
On traversait la rivière à pied sec, en sautant sur les grosses
pierres; mais les trous étaient tragiques. Certains de ces trous,
chaque année, dévoraient deux ou trois enfants. Il y avait des
légendes atroces, avec des poteaux pleins de menaces dont nous ne nous
inquiétions guère. Nous les prenions pour cibles, et il ne restait
souvent qu'un bout de planche tenu par un clou, que le vent balançait.
Le soir, l'eau était brûlante. Les grands soleils chauffaient l'eau
des trous, au point qu'il fallait la laisser refroidir, dans les
premières fraîcheurs du crépuscule. Nous restions nus sur le sable,
pendant des heures, luttant, jetant des pierres aux poteaux, prenant
des grenouilles avec les mains, dans la vase. La nuit tombait, un
immense soupir, un soupir de soulagement passait sur les arbres.
Alors, c'était des baignades sans fin. Quand nous étions las, nous
nous couchions dans l'eau, sur le bord, à un endroit peu profond, la
tête sur quelque touffe d'herbe. Et nous demeurions là, avec le
continuel glissement de la rivière sur notre peau, nos jambes
flottant, comme emportées à la dérive. C'était l'heure où les pions
étaient sévèrement jugés et où les devoirs du lendemain s'en allaient
dans la fumée des premières pipes.
Bonne rivière où j'ai appris à faire la planche, eau tiède où les
petits poissons blancs cuisaient, je t'aime encore comme une maîtresse
enfantine. Tu nous as pris un camarade, un soir, dans un de ces trous
dont nous nous moquions, et c'est peut-être cette tache de sang sur
ta robe verte qui a laissé en moi des frissons de désir pour ton
maigre filet d'eau. Il y a des sanglots, dans ton babil d'innocente.
IV
Je ne connais qu'une chasse, une chasse dont les Parisiens ignorent
les charmes tranquilles. Ici, dans les champs, il y a des lièvres et
des perdrix; on ne tire pas sa poudre aux moineaux, on dédaigne les
alouettes, réservant son coup de feu aux seules grosses pièces. En
Provence, lièvres et perdrix sont rares; les chasseurs s'attardent aux
fauvettes, à tous les petits oiseaux des buissons. Quand ils ont tué
leur douzaine de becfigues, ils rentrent très-fiers au logis.
J'ai souvent couru les terres labourées, pendant des journées
entières, pour rapporter trois ou quatre culs-blancs. J'enfonçais
jusqu'aux chevilles dans le sol mouvant comme un sable fin. Le soir,
quand je ne pouvais plus me tenir sur les jambes, je rentrais, ravi.
Si, par miracle, un lièvre passait entre mes jambes, je le regardais
courir avec un saint étonnement, tant j'étais peu habitué à rencontrer
de si grosses bêtes. Je me souviens qu'un matin un vol de perdrix se
leva devant moi; je restai si abasourdi par ce grand bruit d'ailes,
que je lâchai au hasard un coup de feu qui alla cribler un poteau
télégraphique.
D'ailleurs, je confesse avoir toujours été un tireur détestable. Si
j'ai tué pas mal de pierrots dans ma vie, je n'ai jamais pu abattre
une hirondelle.
______
C'est sans doute pour cela que je préférais la chasse au poste.
Imaginez une sorte de petite construction ronde, enfoncée dans la
terre, s'élevant à peine d'un mètre au-dessus du sol. Cette cabane,
faite de pierres sèches, est recouverte de tuiles qu'on dissimule le
plus possible sous des bouts de lierre. On dirait un débris de
tourelle rasée près des fondations et perdue dans l'herbe.
A l'intérieur, l'étroite pièce prend jour par des meurtrières, que
ferment des vitres mobiles. Le plus souvent, le réduit a une cheminée
et des armoires; j'ai même connu un poste qui avait un divan. Autour
du poste sont plantés des arbres morts, des cimeaux, comme on les
nomme, au pied desquels on accroche les appeaux, les oiseaux
prisonniers chargés d'appeler les oiseaux libres.
La tactique est simple. Le chasseur, tranquillement enfermé, attend en
fumant sa pipe. Il surveille les cimeaux par les meurtrières. Puis,
quand un oiseau se pose sur quelque branche sèche, il prend son fusil
méthodiquement, en appuie le canon sur le bord d'une meurtrière et
foudroie la malheureuse bête presque à bout portant.
Les Provençaux ne chassent pas autrement aux oiseaux de passage, aux
ortolans en août, aux grives en novembre.
______
Je partais à trois heures du matin, par de glaciales matinées de
novembre. J'avais une lieue à faire dans la nuit, chargé comme un
mulet; car il faut porter les appeaux, et je vous assure qu'une
trentaine de cages ne se transportent pas facilement, dans un pays de
collines, par des sentiers à peine frayés. On pose les cages sur de
longs cadres de bois, où des ficelles les tiennent et les serrent les
unes contre les autres.
Quand j'arrivais, il faisait noir encore, le plateau s'étendait,
profond, farouche, pareil à une mer d'ombre, avec ses broussailles
grises, à l'infini. J'entendais tout autour de moi, dans les ténèbres,
ce remous des pins, cette grande voix confuse qui ressemble aux
lamentations des vagues. J'avais alors quinze ans, et je n'étais pas
toujours très-rassuré. C'était déjà une émotion, un plaisir âcre.
Mais il fallait se dépêcher. Les grives sont matinales. J'accrochais
mes cages, je m'enfermais dans le poste. Il était trop tôt encore, je
ne distinguais pas les branches des cimeaux. Et pourtant j'entendais
sur ma tête le sifflement rude des grives. Ces gueuses-là voyagent la
nuit. J'allumais du feu en grondant, je me hâtais d'obtenir un grand
brasier, qui luisait rose sur la cendre. Dès que la chasse a commencé,
il ne faut plus que le moindre filet de fumée sorte du poste. Cela
pourrait effaroucher le gibier. J'attendais le jour, en faisant
griller des côtelettes sur la braise.
Et j'allais de meurtrière en meurtrière, épiant la première lueur
pâle. Rien encore; les cimeaux dressaient leurs bras désolés,
vaguement. J'avais déjà de mauvais yeux, je craignais de lâcher un
coup de fusil sur un bout de branche noirci, comme cela m'arrivait
quelquefois. Je ne me fiais pas seulement à ma vue, j'écoutais. Dans
le silence, frissonnaient mille bruits, ces chuchotements, ces soupirs
profonds de la terre à son réveil. La clameur des pins grandissait, et
il me semblait par moments qu'un vol innombrable de grives allait
s'abattre sur le poste, en sifflant furieusement.
______
Mais les nuées devenaient laiteuses. Sur le ciel clair, les cimeaux se
détachaient en noir, avec une singulière netteté. Alors, toutes mes
facultés se tendaient, je restais plié d'anxiété.
Quel coup dans l'estomac, lorsque, brusquement, j'apercevais la longue
silhouette d'une grive sur un cimeau! La grive s'allonge, fait la
belle au premier rayon, reste droite, les yeux au soleil, dans le bain
matinal de lumière. Je prenais mon fusil avec des précautions
infinies, pour ne point heurter le canon ou la crosse. Je tirais,
l'oiseau tombait. Je n'allais pas le ramasser, cela aurait pu éloigner
d'autres victimes.
Et je reprenais mon attente, secoué par cette émotion du joueur qui a
eu un coup heureux, et qui ne sait ce que lui garde la chance. Tout le
plaisir d'une pareille chasse consiste dans l'imprévu, dans la bonne
volonté que le gibier met à venir se faire tuer. Une autre grive se
posera-t-elle sur un des cimeaux? Question troublante. Je n'étais pas
difficile, d'ailleurs: quand les grives ne venaient pas, je tuais des
pinsons.
______
Je revois aujourd'hui le petit poste, au bord du grand plateau désert.
Il vient des collines une senteur fraîche de thym et de lavande. Les
appeaux sifflent doucement dans le grand remous des pins. Le soleil
montre à l'horizon une mèche de ses cheveux flambants, et il y a là,
sur un cimeau, dans la clarté blanche, une grive immobile.
Allez courir les lièvres, et ne riez pas, car vous feriez envoler ma
grive.
V
J'ai deux chattes. L'une, Françoise, est blanche comme une matinée de
mai. L'autre, Catherine, est noire comme une nuit d'orage.
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