Books: Nouveaux Contes a Ninon
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Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon
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Puis, souvent, je passais ma journée à la forge. L'hiver surtout, par
les temps de pluie, j'ai vécu toutes mes heures là. Je m'intéressais à
l'ouvrage. Cette lutte continue du Forgeron contre ce fer brut qu'il
pétrissait à sa guise, me passionnait comme un drame puissant. Je
suivais le métal du fourneau sur l'enclume, j'avais de continuelles
surprises à le voir se ployer, s'étendre, se rouler, pareil à une cire
molle, sous l'effort victorieux de l'ouvrier. Quand la charrue était
terminée, je m'agenouillais devant elle, je ne reconnaissais plus
l'ébauche informe de la veille, j'examinais les pièces, rêvant que des
doigts souverainement forts les avaient prises et façonnées ainsi sans
le secours du feu. Parfois, je souriais en songeant à une jeune fille
que j'avais aperçue, autrefois, pendant des journées entières, en face
de ma fenêtre, tordant de ses mains fluettes des tiges de laiton, sur
lesquelles elle attachait, à l'aide d'un fil de soie, des violettes
artificielles.
Jamais le Forgeron ne se plaignait. Je l'ai vu, après avoir battu le
fer pendant des journées de quatorze heures, rire le soir de son bon
rire, en se frottant les bras d'un air satisfait. Il n'était jamais
triste, jamais las. Il aurait soutenu la maison sur son épaule, si la
maison avait croulé. L'hiver, il disait qu'il faisait bon dans sa
forge. L'été, il ouvrait la porte toute grande et laissait entrer
l'odeur des foins. Quand l'été vint, à la tombée du jour, j'allais
m'asseoir à côté de lui, devant la porte. On était à mi-côte; on
voyait de là toute la largeur de la vallée. Il était heureux de ce
tapis immense de terres labourées, qui se perdait à l'horizon dans le
lilas clair du crépuscule. Et le Forgeron plaisantait souvent. Il
disait que toutes ces terres lui appartenaient, que la forge, depuis
plus de deux cents ans, fournissait des charrues à tout le pays.
C'était son orgueil. Pas une moisson ne poussait sans lui. Si la
plaine était verte en mai et jaune en juillet, elle lui devait cette
soie changeante. Il aimait les récoltes comme ses filles, ravi des
grands soleils, levant le poing contre les nuages de grêle qui
crevaient. Souvent, il me montrait au loin quelque pièce de terre qui
paraissait moins large que le dos de sa veste, et il me racontait en
quelle année il avait forgé une charrue pour ce carré d'avoine ou de
seigle. A l'époque du labour, il lâchait parfois ses marteaux; il
venait au bord de la route; la main sur les yeux, il regardait. Il
regardait la famille nombreuse de ses charrues mordre le sol, tracer
leurs sillons, en face, à gauche, à droite. La vallée en était toute
pleine. On eût dit, à voir les attelages filer lentement, des
régiments en marche. Les socs des charrues luisaient au soleil, avec
des reflets d'argent. Et lui, levait les bras, m'appelait, me criait
de venir voir quelle «sacrée besogne» elles faisaient.
Toute cette ferraille retentissante qui sonnait au-dessous de moi, me
mettait du fer dans le sang. Cela me valait mieux que les drogues des
pharmacies. J'étais accoutumé à ce vacarme, j'avais besoin de cette
musique des marteaux sur l'enclume pour m'entendre vivre. Dans ma
chambre tout animée par les ronflements du soufflet, j'avais retrouvé
ma pauvre tête. Toc, toc,--toc, toc,--c'était là comme le balancier
joyeux qui réglait mes heures de travail. Au plus fort de l'ouvrage,
lorsque le Forgeron se fâchait, que j'entendais le fer rouge craquer
sous les bonds des marteaux endiablés, j'avais une fièvre de géant
dans les poignets, j'aurais voulu aplatir le monde d'un coup de ma
plume. Puis, quand la forge se taisait, tout faisait silence dans mon
crâne; je descendais, et j'avais honte de ma besogne, à voir tout ce
métal vaincu et fumant encore.
Ah! que je l'ai vu superbe, parfois, le forgeron, pendant les chaudes
après-midi! Il était nu jusqu'à la ceinture, les muscles saillants et
tendus, semblable à une de ces grandes figures de Michel-Ange, qui se
redressent dans un suprême effort. Je trouvais, à le regarder, la
ligne sculpturale moderne, que nos artistes cherchent péniblement dans
les chairs mortes de la Grèce. Il m'apparaissait comme le héros grandi
du travail, l'enfant infatigable de ce siècle, qui bat sans cesse sur
l'enclume l'outil de notre analyse, qui façonne dans le feu et par le
fer la société de demain. Lui, jouait avec ses marteaux. Quand il
voulait rire, il prenait «la demoiselle,» et, à toute volée, il
tapait. Alors il faisait le tonnerre chez lui, dans l'halétement rose
du fourneau. Je croyais entendre le soupir du peuple à l'ouvrage.
C'est là, dans la forge, au milieu des charrues, que j'ai guéri à
jamais mon mal de paresse et de doute.
LE CHOMAGE
I
Le matin, quand les ouvriers arrivent à l'atelier, ils le trouvent
froid, comme noir d'une tristesse de ruine. Au fond de la grande
salle, la machine est muette, avec ses bras maigres, ses roues
immobiles; et elle met là une mélancolie de plus, elle dont le souffle
et le branle animent toute la maison, d'ordinaire, du battement d'un
coeur de géant, rude à la besogne.
Le patron descend de son petit cabinet. Il dit d'un air triste aux
ouvriers:
--Mes enfants, il n'y a pas de travail aujourd'hui.... Les commandes
n'arrivent plus; de tous les côtés, je reçois des contre-ordres, je
vais rester avec de la marchandise sur les bras. Ce mois de décembre,
sur lequel je comptais, ce mois de gros travail, les autres années,
menace de ruiner les maisons les plus solides... Il faut tout
suspendre.
Et comme il voit les ouvriers se regarder entre eux avec la peur du
retour au logis, la peur de la faim du lendemain, il ajoute d'un ton
plus bas:
--Je ne suis pas égoïste, non, je vous le jure... Ma situation est
aussi terrible, plus terrible peut-être que la vôtre. En huit jours,
j'ai perdu cinquante mille francs. J'arrête le travail aujourd'hui,
pour ne pas creuser le gouffre davantage; et je n'ai pas le premier
sou de mes échéances du 15... Vous voyez, je vous parle en ami, je ne
vous cache rien. Demain, peut-être, les huissiers seront ici. Ce n'est
pas notre faute, n'est-ce pas? Nous avons lutté jusqu'au bout.
J'aurais voulu vous aider à passer ce mauvais moment; mais c'est fini,
je suis à terre; je n'ai plus de pain à partager.
Alors, il leur tend la main. Les ouvriers la lui serrent
silencieusement. Et, pendant quelques minutes, ils restent là, à
regarder leurs outils inutiles, les poings serrés. Les autres matins,
dès le jour, les limes chantaient, les marteaux marquaient le rhythme;
et tout cela semble déjà dormir dans la poussière de la faillite.
C'est vingt, c'est trente familles qui ne mangeront pas la semaine
suivante. Quelques femmes qui travaillaient dans la fabrique ont des
larmes au bord des yeux. Les hommes veulent paraître plus fermes. Ils
font les braves, ils disent qu'on ne meurt pas de faim dans Paris.
Puis, quand le patron les quitte, et qu'ils le voient s'en aller,
voûté en huit jours, écrasé peut-être par un désastre plus grand
encore qu'il ne l'avoue, ils se retirent un à un, étouffant dans la
salle, la gorge serrée, le froid au coeur, comme s'ils sortaient de la
chambre d'un mort. Le mort, c'est le travail, c'est la grande machine
muette, dont le squelette est sinistre dans l'ombre.
II
L'ouvrier est dehors, dans la rue, sur le pavé. Il a battu les
trottoirs pendant huit jours, sans pouvoir trouver du travail. Il est
allé de porte en porte, offrant ses bras, offrant ses mains, s'offrant
tout entier à n'importe quelle besogne, à la plus rebutante, à la plus
dure, à la plus mortelle. Toutes les portes se sont refermées.
Alors, l'ouvrier a offert de travailler à moitié prix. Les portes ne
se sont pas rouvertes. Il travaillerait pour rien qu'on ne pourrait le
garder. C'est le chômage, le terrible chômage qui sonne le glas des
mansardes. La panique a arrêté toutes les industries, et l'argent,
l'argent lâche s'est caché.
Au bout des huit jours, c'est bien fini. L'ouvrier a fait une suprême
tentative, et il revient lentement, les mains vides, éreinté de
misère. La pluie tombe; ce soir-là, Paris est funèbre dans la boue. Il
marche sous l'averse, sans la sentir, n'entendant que sa faim,
s'arrêtant pour arriver moins vite. Il s'est penché sur un parapet de
la Seine; les eaux grossies coulent avec un long bruit; des
rejaillissements d'écume blanche se déchirent à une pile du pont. Il
se penche davantage, la coulée colossale passe sous lui, en lui jetant
un appel furieux. Puis, il se dit que ce serait lâche, et il s'en va.
La pluie a cessé. Le gaz flamboie aux vitrines des bijoutiers. S'il
crevait une vitre, il prendrait d'une poignée du pain pour des années.
Les cuisines des restaurants s'allument; et, derrière les rideaux de
mousseline blanche, il aperçoit des gens qui mangent. Il hâte le pas,
il remonte au faubourg, le long des rôtisseries, des charcuteries, des
pâtisseries, de tout le Paris gourmand qui s'étale aux heures de la
faim.
Comme la femme et la petite fille pleuraient, le matin, il leur a
promis du pain pour le soir. Il n'a pas osé venir leur dire qu'il
avait menti, avant la nuit tombée. Tout en marchant, il se demande
comment il entrera, ce qu'il racontera, pour leur faire prendre
patience. Ils ne peuvent pourtant rester plus longtemps sans manger.
Lui, essayerait bien, mais la femme et la petite sont trop chétives.
Et, un instant, il a l'idée de mendier. Mais quand une dame ou un
monsieur passent à côté de lui, et qu'il songe à tendre la main, son
bras se raidit, sa gorge se serre. Il reste planté sur le trottoir,
tandis que les gens comme il faut se détournent, le croyant ivre, à
voir son masque farouche d'affamé.
III
La femme de l'ouvrier est descendue sur le seuil de la porte, laissant
en haut la petite endormie. La femme est toute maigre, avec une robe
d'indienne. Elle grelotte dans les souffles glacés de la rue.
Elle n'a plus rien au logis; elle a tout porté au Mont-de-Piété. Huit
jours sans travail suffisent pour vider la maison. La veille, elle a
vendu chez un fripier la dernière poignée de laine de son matelas; le
matelas s'en est allé ainsi; maintenant, il ne reste que la toile.
Elle l'a accrochée devant la fenêtre pour empêcher l'air d'entrer, car
la petite tousse beaucoup.
Sans le dire à son mari, elle a cherché de son côté. Mais le chômage a
frappé plus rudement les femmes que les hommes. Sur son palier, il y a
des malheureuses qu'elle entend sangloter pendant la nuit. Elle en a
rencontré une tout debout au coin d'un trottoir; une autre est morte;
une autre a disparu.
Elle, heureusement, a un bon homme, un mari qui ne boit pas. Ils
seraient à l'aise, si des mortes saisons ne les avaient dépouillés de
tout. Elle a épuisé les crédits: elle doit au boulanger, à l'épicier,
à la fruitière, et elle n'ose plus même passer devant les boutiques.
L'après-midi, elle est allée chez sa soeur pour emprunter vingt sous;
mais elle a trouvé, là aussi, une telle misère qu'elle s'est mise à
pleurer, sans rien dire, et que toutes deux, sa soeur et elle, ont
pleuré longtemps ensemble. Puis, en s'en allant, elle a promis
d'apporter un morceau de pain, si son mari rentrait avec quelque
chose.
Le mari ne rentre pas. La pluie tombe, se réfugie sous la porte; de
grosses gouttes clapotent à ses pieds, une poussière d'eau pénètre sa
mince robe. Par moments, l'impatience la prend, elle sort, malgré
l'averse, elle va jusqu'au bout de la rue, pour voir si elle
n'aperçoit pas celui qu'elle attend, au loin, sur la chaussée. Et
quand elle revient, elle est trempée; elle passe ses mains sur ses
cheveux pour les essuyer; elle patiente encore, secouée par de courts
frissons de fièvre.
Le va-et-vient des passants la coudoie. Elle se fait toute petite pour
ne gêner personne. Des hommes la regardent en face; elle sent, par
moments, des haleines chaudes qui lui effleurent le cou. Tout le Paris
suspect, la rue avec sa boue, ses clartés crues, ses roulements de
voiture, semble vouloir la prendre et la jeter au ruisseau. Elle a
faim, elle est à tout le monde. En face, il y a un boulanger, et elle
pense à la petite qui dort, en haut.
Puis, quand le mari se montre enfin, filant comme un misérable le long
des maisons, elle se précipite, elle le regarde anxieusement.
--Eh bien! balbutie-t-elle.
Lui, ne répond pas, baisse la tête. Alors, elle monte la première,
pâle comme une morte.
IV
En haut, la petite ne dort pas. Elle s'est réveillée, elle songe, en
face du bout de chandelle qui agonise sur un coin de la table. Et on
ne sait quoi de monstrueux et de navrant passe sur la face de cette
gamine de sept ans, aux traits flétris et sérieux de femme faite.
Elle est assise sur le bord du coffre qui lui sert de couche. Ses
pieds nus pendent, grelottants; ses mains de poupée maladive ramènent
contre sa poitrine les chiffons qui la couvrent. Elle sent là une
brûlure, un feu qu'elle voudrait éteindre. Elle songe.
Elle n'a jamais eu de jouets. Elle ne peut aller à l'école, parce
qu'elle n'a pas de souliers. Plus petite, elle se rappelle que sa mère
la menait au soleil. Mais cela est loin; il a fallu déménager; et,
depuis ce temps, il lui semble qu'un grand froid a soufflé dans la
maison. Alors, elle n'a plus été contente; toujours elle a eu faim.
C'est une chose profonde dans laquelle elle descend, sans pouvoir la
comprendre. Tout le monde a donc faim? Elle a pourtant tâché de
s'habituer à cela, et elle n'a pas pu. Elle pense qu'elle est trop
petite, qu'il faut être grande pour savoir. Sa mère sait, sans doute,
cette chose qu'on cache aux enfants. Si elle osait, elle lui
demanderait qui vous met ainsi au monde pour que vous ayez faim.
Puis, c'est si laid, chez eux! Elle regarde la fenêtre où bat la toile
du matelas, les murs nus, les meubles écloppés, toute cette honte du
grenier que le chômage salit de son désespoir. Dans son ignorance,
elle croit avoir rêvé des chambres tièdes avec de beaux objets qui
luisaient; elle ferme les yeux pour revoir cela; et, à travers ses
paupières amincies, la lueur de la chandelle devient un grand
resplendissement d'or dans lequel elle voudrait entrer. Mais le vent
souffle, il vient un tel courant d'air par la fenêtre qu'elle est
prise d'un accès de toux. Elle a des larmes plein les yeux.
Autrefois, elle avait peur, lorsqu'on la laissait toute seule;
maintenant, elle ne sait plus, ça lui est égal. Comme on n'a pas mangé
depuis la veille, elle pense que sa mère est descendue chercher du
pain. Alors, cette idée l'amuse. Elle taillera son pain en tout petits
morceaux; elle les prendra lentement, un à un. Elle jouera avec son
pain.
La mère est rentrée; le père a fermé la porte. La petite leur regarde
les mains à tous deux, très-surprise. Et, comme ils ne disent rien,
au bout d'un bon moment, elle répète sur un ton chantant:
--J'ai faim, j'ai faim.
Le père s'est pris la tête entre les poings, dans un coin d'ombre; il
reste là, écrasé, les épaules secouées par de rudes sanglots
silencieux. La mère, étouffant ses larmes, est venue recoucher la
petite. Elle la couvre avec toutes les bardes du logis, elle lui dit
d'être sage, de dormir. Mais l'enfant, dont le froid fait claquer les
dents, et qui sent le feu de sa poitrine la brûler plus fort, devient
très-hardie. Elle se pend au cou de sa mère; puis, doucement:
--Dis, maman, demande-t-elle, pourquoi donc avons-nous faim?
LE PETIT VILLAGE
I
Où est-il, le petit village? Dans quel pli de terrain cache-t-il ses
maisons blanches? Se groupent-elles autour de l'église, au fond de
quelque creux? ou, le long d'une grande route, s'en vont-elles
gaiement à la file? ou encore grimpent-elles sur un coteau, comme des
chèvres capricieuses, étageant et cachant à demi leurs toits rouges
dans les verdures?
A-t-il un nom doux à l'oreille, le petit village? Est-ce un nom
tendre, aisé aux lèvres françaises, ou quelque nom allemand, rude,
hérissé de consonnes, rauque comme un cri de corbeau?
Et moissonne-t-on, vendange-t-on, dans le petit village? Est-ce pays
de blés ou pays de vignobles? A cette heure, que font les habitants
dans les terres, au grand soleil? Le soir, au retour, le long des
sentiers, s'arrêtent-ils pour voir d'un coup d'oeil les larges
récoltes, en remerciant le ciel de l'année heureuse?
II
Je me l'imagine volontiers sur un coteau. Il est là, si discret dans
les arbres, que, de loin, on le prendrait pour un champ de rochers
écroulés et couverts de mousse. Mais des fumées sortent des branches;
dans un sentier qui descend la pente, des enfants poussent une
brouette. Alors, de la plaine, on le regarde avec une envie jalouse;
on passe, en emportant le souvenir de ce nid entrevu.
Non, je le crois plutôt dans un coin de la plaine, au bord d'un
ruisseau. Il est si petit qu'un rideau de peupliers le cache à tous
les yeux. Ses chaumières, pareilles à des baigneuses chastes,
disparaissent dans les oseraies de la rive. Un bout de prairie verte
lui sert de tapis; une haie vive le clôt de toutes parts, comme un
grand jardin. On passe à côté de lui sans le voir. Les voix des
laveuses sonnent, semblables à des voix de fauvettes. Pas un filet de
fumée. Il dort dans sa paix, au fond de son alcôve verte.
Aucun de nous ne le connaît. La ville voisine sait à peine qu'il
existe, et il est si humble que pas un géographe ne s'est soucié de
lui. Ce n'est personne. Son nom prononcé n'éveille aucun souvenir.
Dans la foule des villes, aux noms retentissants, il est un inconnu,
sans histoire, sans gloires et sans hontes, qui s'efface modestement.
Et c'est pour cela sans doute qu'il sourit si doucement, le petit
village. Ses paysans vivent au désert; les marmots se roulent sur la
berge; les femmes filent dans l'ombre des arbres. Lui, tout heureux de
son obscurité, s'emplit des gaietés du ciel. Il est si loin de la boue
et du tapage des grandes cités! Son rayon de soleil lui suffit; sa
joie est faite de son silence, de son humilité, de ce rideau de
peupliers qui le cache au monde entier.
III
Et, demain peut-être, le monde entier saura qu'il existe, le petit
village.
Ah! misère! la rivière sera rouge, le rideau de peupliers aura été
rasé par les boulets, les chaumières éventrées montreront le désespoir
muet des familles, le petit village sera célèbre.
Plus de chant de laveuses, plus de marmots se roulant sur la berge,
plus de récoltes, plus de silence, plus d'humilité heureuse. Un
nouveau nom dans l'histoire, victoire ou défaite, une nouvelle page
sanglante, un nouveau coin du pays engraissé par le sang de nos
enfants.
Il rit, il sommeille, il ignore qu'il donnera son nom à une tuerie, et
demain il sanglotera, il retentira dans l'Europe avec des râles
d'agonie. Puis, il restera sur la terre comme une tache de sang. Lui,
si gai, si tendre, il s'entourera d'un cercle d'ombre sinistre, il
verra des visiteurs blêmes passer devant ses ruines, comme on passe
devant les dalles de la Morgue. Il sera maudit.
Nous, s'il est Austerlitz ou Magenta, nous l'entendrons sonner dans
nos coeurs avec des éclats de clairons. Et, s'il est Waterloo, il
roulera lugubrement dans nos mémoires, comme le son d'un tambour voilé
d'un crêpe, menant les funérailles de la nation.
Qu'il regrettera alors ses rives solitaires, ses paysans ignorants,
son coin perdu, si loin des hommes, connu seulement des hirondelles
qui y revenaient à chaque printemps! Souillé, honteux, avec son ciel
empli d'un vol de corbeaux, et ses terres grasses puant la mort, il
vivra éternellement dans les siècles, comme un coupe-gorge, un endroit
louche où deux nations se seront égorgées.
Le nid d'amour, le nid de paix, le petit village, ne sera plus qu'un
cimetière, une fosse commune, où les mères éplorées ne pourront aller
déposer des couronnes.
IV
La France a semé le monde de ces cimetières lointains. Aux quatre
coins de l'Europe, nous pourrions nous agenouiller et prier. Nos
champs de repos ne s'appellent pas seulement le Père-Lachaise,
Montmartre, Montparnasse; ils s'appellent encore du nom de toutes nos
victoires et de toutes nos défaites. Il n'y a pas, sous le ciel, un
coin de terre où ne soit couché un Français assassiné, de la Chine au
Mexique, des neiges de la Russie aux sables de l'Égypte.
Cimetières silencieux et déserts qui dorment lourdement dans la paix
immense de la campagne. La plupart, presque tous, s'ouvrent au pied de
quelque hameau désolé dont les murs croulants sont encore pleins
d'épouvante. Waterloo n'était qu'une ferme, Magenta comptait à peine
cinquante maisons. Un vent affreux a soufflé sur ces infiniment
petits, et leurs syllabes, la veille innocentes, ont pris une telle
odeur de sang et de poudre, qu'à jamais l'humanité frissonnera, en les
sentant sur ses lèvres.
Pensif, je regardais une carte du théâtre de la guerre. Je suivais les
bords du Rhin, j'interrogeais les plaines et les montagnes. Le petit
village était-il à gauche, était-il à droite du fleuve? Fallait-il le
chercher dans les environs des places fortes, ou plus loin, dans
quelque solitude large?
Et j'essayais alors, en fermant les yeux, de m'imaginer celle paix, ce
rideau de peupliers tiré devant les maisons blanches, ce bout de
prairie que rase le vol des hirondelles, ces chansons des lavandières,
cette terre vierge que la guerre va violer, et dont les clairons
souffleront brutalement la souillure aux quatre coins de l'horizon.
Où est-il donc, le petit village?
[Le petit village était en Alsace. Il s'appelait Woerth.]
SOUVENIRS
I
Oh! l'éternelle pluie, l'ennuyeuse pluie, la pluie grise qui met un
crêpe au ciel de mai et de juin! On va à la fenêtre, on soulève un
coin de rideau. Le soleil est noyé. Entre deux ondées, il surnage,
blafard, verdi, comme un corps d'astre qui s'est suicidé de désespoir,
et que quelque marinier céleste ramène d'un coup de croc.
Te rappelles-tu, Ninon, la bise aigre du printemps, quand il a plu? On
a quitté Paris avec le printemps des poètes, le printemps rêvé dans le
coeur, une saison tiède, des nappes de fleurs, des crépuscules
alanguis. On arrive à la nuit tombante, Le ciel est mort, pas un brin
de braise n'allume le couchant, morne foyer de cendres froides. Il
faut enjamber les flaques des sentiers, avec l'humidité pénétrante des
feuillages sur les épaules. Et quand on entre dans la grande pièce
mélancolique, où l'hiver a mis tous ses frissons, on grelotte, on
ferme portes et fenêtres, on allume un grand feu de sarment, en
maudissant les paresses du soleil.
Pendant huit jours, la pluie vous tient au logis. Au loin, au milieu
du lac des prairies inondées, toujours le même rideau de peupliers qui
se fondent en eau, ruisselants, amaigris, vagues dans la buée qui les
noie. Puis, une mer grise, une poussière de pluie roulant et barrant
l'horizon. On bâille, on cherche à s'intéresser aux canards qui se
risquent sous l'averse, aux parapluies bleus des paysans qui passent.
On bâille plus largement. Les cheminées fument, le bois vert pleure
sans brûler, il semble que le déluge monte, qu'il gronde à la porte,
qu'il pénètre par toutes les fentes comme un sable fin. Et de
désespoir on reprend le chemin de fer, on rentre à Paris, niant le
soleil, niant le printemps.
Et pourtant rien ne me désespère plus que ces fiacres que l'on
rencontre filant vers les gares. Ils sont chargés de malles, ils
traversent la ville avec la mine souriante de prisonniers dont on
vient de lever l'écrou.
Je bats de mes pieds les trottoirs, je les regarde rouler vers les
rivières bleues, les grandes eaux, les grands monts, les grands bois.
Celui-ci va peut-être à un trou de rochers, que je connais près de
Marseille; on est bien, dans ce trou, où l'on peut se déshabiller
comme dans une cabine, et où les vagues viennent vous chercher.
Celui-là certainement court en Normandie, dans le coin de verdure que
j'aime, près du coteau qui produit ce petit vin aigre dont le bouquet
gratte si agréablement le gosier. Cet autre part sans doute pour
l'inconnu, ici ou là, quelque part où l'on sera très-bien, à l'ombre,
au soleil peut-être, je ne sais, enfin là où je brûle d'aller.
Les cochers tapent leurs rosses du bout du fouet. Ils ne semblent
guère se douter qu'ils fouettent mon rêve. Eux, se disent que les
malles sont lourdes et que les pourboires sont légers. Ils ne savent
même pas qu'ils font le deuil des pauvres garçons qui passent, en
voiture dans leurs souliers, et qui sont condamnés à roussir leurs
semelles à Paris, sur l'ardent pavé de juillet et d'août.
Oh! cette file de fiacres, chargés de malles, roulant vers les gares!
cette vision de la grande cage ouverte, des oiseaux heureux prenant
leur volée! cette raillerie cruelle de la liberté traversant les
galères de nos rues et de nos places! ce cauchemar de tous mes
printemps qui me trouble dans mon cachot, qui m'emplit du désir
inassouvi des feuillages et des cieux libres!
______
Je voudrais me faire tout petit, tout petit, et me glisser dans la
grande malle de cette dame en chapeau rose, dont le coupé se dirige
vers la gare de Lyon. On doit être très-bien, dans la malle de cette
dame. Je devine des jupes soyeuses, des linges fins, toutes sortes de
choses douces, parfumées, tièdes. Je me coucherai sur quelque soie
claire, j'aurai sous le nez des mouchoirs de batiste, et si j'ai
froid, ma foi, tant pis! je mettrai tous les jupons sur moi.
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