A B C D E F G H I J K L M N O P R S T U V W Y Z

New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
Book and Publishing News from Publishers Newswire(tm)

Looking for Child to be on Cover of a New Book, 'The Model Child'
PHILADELPHIA, Pa. -- The Philadelphia literary world will celebrate the launch of two new players today, April 10th: Kay Square Press, a new publishing company focused on Philadelphia-area artists, their stories, and their art; and Kay Square's first release, 'With the Rich and Mighty: Emlen Etting of Philadelphia' (ISBN: 978-0-9815129-0-7), a critical biography by Kenneth C. Kaleta.

FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Books: Nouveaux Contes a Ninon

E >> Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13



Ah! que le mou de votre tante était loin: Je bus aux gouttières, et
jamais lait sucré ne m'avait semblé si doux. Tout me parut bon et
beau. Une chatte passa, une ravissante chatte, dont la vue m'emplit
d'une émotion inconnue. Mes rêves seuls m'avaient jusque-là montré ces
créatures exquises dont l'échine a d'adorables souplesses. Nous nous
nous précipitâmes à la rencontre de la nouvelle venue, mes trois
compagnons et moi. Je devançai les autres, j'allais faire mon
compliment à la ravissante chatte, lorsqu'un de mes camarades me
mordit cruellement au cou. Je poussai un cri de douleur.

--Bah! me dit le vieux matou en m'entraînant, vous en verrez bien
d'autres.



II


Au bout d'une heure de promenade, je me sentis un appétit féroce.

--Qu'est-ce qu'on mange sur les toits? demandai-je à mon ami le matou.

--Ce qu'on trouve, me répondit-il doctement.

Cette réponse m'embarrassa, car j'avais beau chercher, je ne trouvais
rien. J'aperçus enfin, dans une mansarde, une jeune ouvrière qui
préparait son déjeuner. Sur la table, au-dessous de la fenêtre,
s'étalait une belle côtelette, d'un rouge appétissant.

--Voilà mon affaire, pensai-je en toute naïveté.

Et je sautai sur la table, où je pris la côtelette. Mais l'ouvrière
m'ayant aperçu, m'asséna sur l'échine un terrible coup de balai. Je
lâchai la viande, je m'enfuis, en jetant un juron effroyable.

--Vous sortez donc de votre village? me dit le matou. La viande qui
est sur les tables, est faite pour être désirée de loin. C'est dans
les gouttières qu'il faut chercher.

Jamais je ne pus comprendre que la viande des cuisines n'appartînt pas
aux chats. Mon ventre commençait à se fâcher sérieusement. Le matou
acheva de me désespérer en me disant qu'il fallait attendre la nuit.
Alors nous descendrions dans la rue, nous fouillerions les tas
d'ordures. Attendre la nuit! Il disait cela tranquillement, en
philosophe endurci. Moi, je me sentais défaillir, à la seule pensée de
ce jeûne prolongé.



IV


La nuit vint lentement, une nuit de brouillard qui me glaça. La pluie
tomba bientôt, mince, pénétrante, fouettée par des souffles brusques
de vent. Nous descendîmes par la baie vitrée d'un escalier. Que la rue
me parut laide! Ce n'était plus cette bonne chaleur, ce large soleil,
ces toits blancs de lumière où l'on se vautrait si délicieusement. Mes
pattes glissaient sur le pavé gras. Je me souvins avec amertume de ma
triple couverture et de mon coussin de plume.

A peine étions-nous dans la rue, que mon ami le matou se mit à
trembler. Il se fit petit, petit, et fila sournoisement le long des
maisons, en me disant de le suivre au plus vite. Dès qu'il rencontra
une porte cochère, il s'y réfugia à la hâte, en laissant échapper un
ronronnement de satisfaction. Comme je l'interrogeais sur cette fuite:

--Avez-vous vu cet homme qui avait une hotte et un crochet? me
demanda-t-il.

--Oui.

--Eh bien! s'il nous avait aperçus, il nous aurait assommés et mangés
à la broche!

--Mangés à la broche! m'écriai-je. Mais la rue n'est donc pas à nous?
On ne mange pas, et l'on est mangé!



V


Cependant, on avait vidé les ordures devant les portes. Je fouillai
les tas avec désespoir. Je rencontrai deux ou trois os maigres qui
avaient traîné dans les cendres. C'est alors que je compris combien le
mou frais est succulent. Mon ami le matou grattait les ordures en
artiste. Il me fit courir jusqu'au matin, visitant chaque pavé, ne se
pressant point. Pendant près de dix heures je reçus la pluie, je
grelottai de tous mes membres. Maudite rue, maudite liberté, et comme
je regrettai ma prison!

Au jour, le matou, voyant que je chancelais:

--Vous en avez assez? me demanda-t-il d'un air étrange.

--Oh! oui, répondis-je.

--Vous voulez rentrer chez vous?

--Certes, mais comment retrouver la maison?

--Venez. Ce matin, en vous voyant sortir, j'ai compris qu'un chat gras
comme vous n'était pas fait pour les joies âpres de la liberté. Je
connais votre demeure, je vais vous mettre à votre porte.

Il disait cela simplement, ce digne matou. Lorsque nous fûmes arrivés:

--Adieu, me dit-il, sans témoigner la moindre émotion.

--Non, m'écriai-je, nous ne nous quitterons pas ainsi. Vous allez
venir avec moi. Nous partagerons le même lit et la même viande. Ma
maîtresse est une brave femme...

Il ne me laissa pas achever.

--Taisez-vous, dit-il brusquement, vous êtes un sot. Je mourrais dans
vos tiédeurs molles. Votre vie plantureuse est bonne pour les chats
bâtards. Les chats libres n'achèteront jamais au prix d'une prison
votre mou et votre coussin de plume... Adieu.

Et il remonta sur ses toits. Je vis sa grande silhouette maigre
frissonner d'aise aux caresses du soleil levant.

Quand je rentrai, votre tante prit le martinet et m'administra une
correction que je reçus avec une joie profonde. Je goûtai largement la
volupté d'avoir chaud et d'être battu. Pendant qu'elle me frappait, je
songeais avec délices à la viande qu'elle allait me donner ensuite.



VI


Voyez-vous,--a conclu mon chat, en s'allongeant devant la braise,--le
véritable bonheur, le paradis, mon cher maître, c'est d'être enfermé
et battu dans une pièce où il y a de la viande.

Je parle pour les chats.




LILI



I


Tu arrives des champs, Ninon, des vrais champs, aux senteurs âpres,
aux horizons larges. Tu n'es pas assez sotte pour aller t'enfermer
dans un Casino, au bord de quelque plage mondaine. Tu vas où ne va pas
la foule, dans un trou de feuillage, en pleine Bourgogne. Ta retraite
est une maison blanche, cachée comme un nid au milieu des arbres.
C'est là que tu vis tes printemps, dans la santé de l'air libre. Aussi
quand tu me reviens pour quelques jours, tes bonnes amies sont-elles
étonnées de tes joues aussi fraîches que tes aubépines, de tes lèvres
aussi rouges que les églantiers.

Mais ta bouche est toute sucrée, et je jurerais qu'hier encore tu
mangeais des cerises. C'est que tu n'es pas une petite maîtresse qui
craint les guêpes et les ronces. Tu marches bravement au grand soleil,
sachant bien que le hâle de ton cou a des transparences d'ambre fin.
Et tu cours les champs en robe de toile, sous ton large chapeau, comme
une paysanne amie de la terre. Tu coupes les fruits avec tes petits
ciseaux de brodeuse, faisant une maigre besogne, il est vrai, mais
travaillant de tout ton coeur et rentrant au logis, fière des
égratignures roses que les chardons ont laissées sur tes mains
blanches.

Que feras-tu en décembre prochain? Rien. Tu t'ennuieras, n'est-ce pas?
Tu n'es pas mondaine. Te souviens-tu de ce bal où je l'ai conduite, un
soir? Tu avais les épaules nues, tu grelottais dans la voiture. Il
faisait une chaleur étouffante, à ce bal, sous la lumière crue des
lustres. Tu es restée au fond de ton fauteuil, bien sage, étouffant de
légers bâillements derrière ton éventail. Ah! quel ennui! Et, lorsque
nous sommes rentrés, tu as murmuré, en me montrant ton bouquet fané:

--Regarde ces pauvres fleurs. Je mourrais comme elles, si je vivais
dans cet air chaud. Mon cher printemps, où êtes-vous?

Nous n'irons plus au bal, Ninon. Nous resterons chez nous, au coin de
notre cheminée. Nous nous aimerons; et, quand nous serons las, nous
nous aimerons encore.

Je me rappelle ton cri de l'autre jour: «Vraiment une femme est bien
oisive.» J'ai songé jusqu'au soir à cet aveu. L'homme a pris tout le
travail, et vous a laissé la rêverie dangereuse. La faute est au bout
des longues songeries. A quoi penser quand on brode la journée
entière? On bâtit des châteaux où l'on s'endort comme la
Belle-au-Bois-dormant, dans l'attente des baisers du premier chevalier
qui passera sur la route.

--Mon père, m'as-tu dit souvent, était un brave homme qui m'a laissée
grandir chez lui. Je n'ai point appris le mal à l'école de ces
délicieuses poupées qui cachent, en pension, les lettres de leurs
cousins dans leurs livres de messe. Jamais je n'ai confondu le bon
Dieu avec Croquemitaine, et j'avoue que j'ai toujours plus redouté de
faire du chagrin à mon père que d'aller cuire dans les marmites du
diable. Il faut te dire encore que je salue naturellement, sans avoir
étudié l'art des révérences; mon maître à danser ne m'a pas exercée
davantage à baisser les yeux, à sourire, à mentir du visage; je suis
d'une ignorance crasse sur le chapitre de ces grimaces de coquettes
qui constituent le plus clair d'une éducation de jeune fille bien née.
J'ai poussé librement, comme une plante vigoureuse. C'est pourquoi
j'étouffe dans l'air de Paris.



II


Dernièrement, par une de ces rares belles après-midi que le printemps
nous ménage, je me trouvais assis aux Tuileries, dans l'ombre jeune
des grands marronniers. Le jardin était presque vide. Quelques dames
brodaient, par petits groupes, au pied des arbres. Des enfants
jouaient, coupant de rires aigus le sourd murmure des rues voisines.

Mes regards finirent par s'arrêter sur une petite fille de six ou sept
ans, dont la jeune mère causait avec une amie, à quelques pas de moi.
C'était une enfant blonde, haute comme ma botte, qui prenait déjà des
airs de grande demoiselle. Elle portait une de ces délicieuses
toilettes dont les Parisiennes seules savent attifer leurs bébés: une
jupe de soie rose bouffante, laissant voir les jambes couvertes de bas
gris-perle; un corsage décolleté garni de dentelles; un toquet à
plumes blanche; des bijoux, un collier et un bracelet de corail. Elle
ressemblait à madame sa mère, avec un peu de coquetterie en plus.

Elle avait réussi à lui prendre son ombrelle, et elle se promenait
gravement, l'ombrelle ouverte, bien qu'il n'y eût pas sous les arbres
le moindre filet de soleil. Elle s'étudiait à marcher légèrement, en
glissant avec grâce, comme elle avait vu faire aux grandes personnes.
Elle ne se savait pas observée; elle répétait son rôle en toute
conscience, essayant des mines, des moues gracieuses, apprenant des
tours de tête, des regards, des sourires. Elle finit par rencontrer le
tronc d'un vieux marronnier, devant lequel elle tira sérieusement une
demi-douzaine de grandes révérences.

C'était une petite femme. Je fus vraiment terrifié de son aplomb et de
sa science. Elle n'avait pas sept ans, et elle savait déjà son métier
d'enchanteresse. C'est à Paris seulement qu'on trouve des fillettes si
précoces, connaissant la danse avant de connaître leurs lettres. Je me
rappelle les enfants de province; ils sont gauches et lourds; ils se
traînent bêtement par terre. Ce n'est pas Lili qui irait gâter sa
belle toilette; elle préfère ne pas jouer; elle se tient bien droite
dans ses jupes empesées, mettant sa joie à être regardée, à entendre
dire autour d'elle: «Ah! la charmante enfant!»

Cependant, Lili saluait toujours le tronc du vieux marronnier.
Brusquement, je la vis se redresser et se mettre sous les armes:
l'ombrelle penchée, le sourire aux lèvres, l'air un peu fou. Je
compris bientôt. Une autre petite fille, une brune en jupe verte,
venait par la grande allée. C'était une amie, et il s'agissait de
s'aborder en toute élégance.

Les deux bambines se touchèrent légèrement la main, firent les
grimaces d'usage entre femmes du même monde. Elles avaient ce sourire
heureux qu'il est de bon ton d'avoir en pareille circonstance. Quand
elles eurent achevé leurs politesses, elle se mirent à marcher côte à
côte, causant d'une voix fluette. Il ne fut pas question du tout de
jouer.

--Vous avez là une jolie robe.

--C'est de la valencienne, n'est-ce pas? cette garniture.

--Maman a été indisposée, ce matin. J'ai bien craint de ne pouvoir
venir, ainsi que je vous l'avais promis.

--Avez-vous vu la poupée de Thérèse? Elle a un trousseau magnifique.

--Est-ce à vous cette ombrelle? Elle est charmante.

Lili devint très-rouge. Elle faisait des grâces avec l'ombrelle de sa
mère, voyant qu'elle écrasait son amie qui n'avait pas d'ombrelle. La
question de celle-ci l'embarrassa, elle comprit qu'elle était vaincue,
si elle disait la vérité.

--Oui, répondit-elle gracieusement. C'est papa qui m'en a fait cadeau.

C'était le comble. Elle savait mentir, comme elle savait être belle.
Elle pouvait grandir: elle n'ignorait rien de ce qui fait une jolie
femme. Avec de telles éducations, comment voulez-vous que les pauvres
maris dorment tranquilles?

A ce moment un petit garçon de huit ans passa, traînant une charrette
chargée de cailloux. Il poussait des _hue_! terribles; il faisait le
charretier; il jouait de tout son coeur; en passant, il manqua heurter
Lili.

--Que c'est brutal un homme! dit-elle avec dédain. Voyez donc comme
cet enfant est débraillé!

Ces demoiselles eurent un rire passablement méprisant. L'enfant, en
effet, devait leur paraître bien petit garçon de faire ainsi le
cheval. Dans vingt ans d'ici, si une d'elle l'épouse, elle le traitera
toujours avec la supériorité d'une femme qui a su jouer de l'ombrelle
à sept ans, lorsqu'à cet âge il ne savait encore que déchirer ses
culottes.

Lili s'était remise à marcher, après avoir rétabli soigneusement les
plis de sa jupe.

--Regardez donc, reprit-elle, cette grande bête de fille en robe
blanche qui s'ennuie toute seule là-bas. L'autre jour, elle m'a fait
demander si je voulais bien qu'elle me fût présentée. Imaginez-vous,
ma chère, qu'elle est fille d'un petit employé. Vous comprenez, je
n'ai pas voulu: on ne doit pas se compromettre.

Lili avait une moue de princesse outragée. Son amie était décidément
battue: elle n'avait pas d'ombrelle, et personne encore ne sollicitait
la faveur de lui être présenté. Elle pâlissait en femme qui assiste au
triomphe d'une rivale. Elle avait passé le bras autour de la taille de
Lili, cherchant à la chiffonner par derrière, sans qu'elle s'en
aperçût. Et elle lui souriait, d'ailleurs, d'un adorable sourire, avec
de petites dents blanches, prêtes à mordre.

Comme elles s'éloignaient de leurs mères, elles s'aperçurent enfin que
je les observais. Dès lors, elles se firent plus sucrées: elles eurent
des coquetteries de demoiselles qui veulent mériter et retenir
l'attention. Un monsieur était là qui les regardait. Ah! filles d'Ève,
le diable vous tente au berceau!

Puis, elles éclatèrent de rire. Un détail de ma toilette devait les
surprendre, leur paraître très-comique: mon chapeau sans doute, dont
la forme n'est plus de mode. Elles se moquaient de moi, à la lettre;
elles raillaient, la main sur les lèvres, retenant les perles de leurs
rires, comme les dames font dans les salons. Je finis par avoir honte,
par rougir, par ne plus savoir que faire de ma personne. Et je
m'enfuis, abandonnant la place à ces deux bambines qui avaient des
gaietés et des regards étranges de femmes faites.



III


Ah! Ninon, Ninon, emmène-moi ces demoiselles dans des fermes,
habille-les de toile grise et laisse-les se rouler dans la mare où
barbottent les canards. Elle reviendront bêtes comme des oies, saines
et vigoureuses comme de jeunes arbres. Quand nous les épouserons, nous
leur apprendrons à nous aimer. Elles seront assez savantes.




LA LÉGENDE DU PETIT-MANTEAU BLEU DE L'AMOUR



I


Elle naquit, la belle fille aux cheveux roux, un matin de décembre,
comme la neige tombait, lente et virginale. Il y eut, dans l'air, des
signes certains qui annoncèrent la mission d'amour qu'elle venait
accomplir; le soleil brilla, rose sur la neige blanche, et il passa
sur les toits des parfums de lilas et des chants d'oiseaux, comme au
printemps.

Elle vit le jour au fond d'un bouge, par humilité sans doute, afin de
montrer qu'elle souhaitait les seules richesses du coeur. Elle n'eut
pas de famille, elle put aimer l'humanité entière, ayant les bras
assez souples pour embrasser le monde. Dès qu'elle atteignit l'âge
d'amour, elle quitta l'ombre où elle se recueillait; elle se mit à
marcher par les chemins, à chercher les affamés qu'elle rassassiait de
ses regards.

C'était une grande et forte fille, aux yeux noirs, à la bouche rouge.
Elle avait une chair d'une pâleur mate, couverte d'un duvet léger qui
faisait de sa peau un velours blanc. Quand elle marchait, son corps
ondulait dans un rhythme tendre.

D'ailleurs, en quittant la paille où elle était née, elle avait
compris qu'il entrait dans sa mission de se vêtir de soie et de
dentelle. Elle tenait en don ses dents blanches, ses joues roses; elle
sut trouver des colliers de perles blancs comme ses dents, des jupes
de satin roses comme ses joues.

Et quand elle fut équipée, il fit bon la rencontrer dans les sentiers,
par les claires matinées de mai. Elle avait le coeur et les lèvres
ouvertes à tous venants. Lorsqu'elle trouvait un mendiant sur le bord
d'un fossé, elle le questionnait d'un sourire; s'il se plaignait des
brûlures, des fièvres âpres du coeur, toute sa bouche lui donnait une
aumône, et la misère du mendiant était soulagée.

Aussi tous les pauvres de la paroisse la connaissaient-ils. Ils se
pressaient à sa porte, attendant la distribution. Comme une soeur
charitable, elle descendait matin et soir, partageant ses trésors de
tendresse, servant à chacun sa part.

Elle était bonne et tendre comme le pain blanc. Les pauvres de la
paroisse l'avaient surnommée le Petit-Manteau bleu de l'amour.



II


Or, il advint qu'une épidémie terrible désola la contrée. Tous les
jeunes gens furent frappés, et le plus grand nombre faillit en mourir.

Les symptômes du fléau étaient terrifiants. Le coeur cessait de
battre, la tête se vidait, le moribond s'abêtissait. Les jeunes
hommes, pareils à des pantins ridicules, se promenaient en ricanant,
en achetant des coeurs à la foire, comme les enfants achètent des
bâtons de sucre d'orge. Quand l'épidémie s'attaquait à de braves
garçons, le mal se manifestait par une tristesse noire, une
désespérance mortelle. Les artistes pleuraient d'impuissance devant
leurs oeuvres, les amants inassouvis allaient se jeter dans les
rivières.

Vous pensez que la belle enfant sut se distinguer, en cette
circonstance grave. Elle établit des ambulances, elle soigna les
malades nuit et jour, usant ses lèvres à fermer les blessures,
remerciant le ciel de la grande tâche qu'il lui donnait.

Elle fut une providence pour les jeunes hommes. Elle en sauva un grand
nombre. Ceux dont elle ne put guérir le coeur, furent ceux qui
n'avaient déjà plus de coeur. Son traitement était simple: elle
donnait aux malades ses mains secourables, son souffle tiède. Jamais
elle ne demandait un payement. Elle se ruinait avec insouciance,
faisant l'aumône à pleine bouche.

Aussi les avares du temps hochaient-ils la tête, en voyant la jeune
prodigue disperser de la sorte la grande fortune de ses grâces. Ils
disaient entre eux:

--Elle mourra sur la paille, elle qui donne le sang de son coeur, sans
jamais en peser les gouttes.



III


Un jour, en effet, comme elle fouillait son coeur, elle le trouva
vide: Elle eut un frisson de terreur: il lui restait à peine quelques
sous de tendresse. Et l'épidémie sévissait toujours.

L'enfant se révolta, ne songeant plus à l'immense fortune qu'elle
avait dissipée follement, éprouvant des besoins de charité cuisants
qui lui rendaient sa misère plus affreuse. Il était si doux, par les
beaux soleils, d'aller en quête des mendiants, si doux d'aimer et
d'être aimée! Et, maintenant, il lui fallait vivre à l'ombre, en
attendant à son tour des aumônes qui ne viendraient peut-être jamais.

Un instant, elle eut la sage pensée de garder précieusement les
quelques sous qui lui restaient et de les dépenser en toute prudence.
Mais il lui prit un tel froid, dans son isolement, qu'elle finit par
sortir, cherchant les rayons de mai.

Sur son chemin, à la première borne, elle rencontra un jeune homme
dont le coeur se mourait évidemment d'inanition. A cette vue, sa
charité ardente s'éveilla. Elle ne pouvait mentir à sa mission. Et,
rayonnante de bonté, plus grande d'abnégation, elle mit tout le reste
de son coeur sur ses lèvres, se courba doucement, donna un baiser au
jeune homme, en lui disant:

--Tiens, voilà mon dernier louis. Rends-moi la monnaie.



IV


Le jeune homme lui rendit la monnaie.

Le soir même, elle envoya à ses pauvres une lettre de faire-part, pour
leur apprendre qu'elle se voyait forcée de suspendre ses aumônes. Il
restait à la chère fille tout juste de quoi vivre dans une honnête
aisance, avec le dernier affamé qu'elle avait secouru.

La légende du Petit-Manteau bleu de l'amour n'a pas de morale.




LE FORGERON


Le Forgeron était un grand, le plus grand du pays, les épaules
noueuses, la face et les bras noirs des flammes de la forge et de la
poussière de fer des marteaux. Il avait, dans son crâne carré, sous
l'épaisse broussaille de ses cheveux, de gros yeux bleus d'enfant,
clairs comme de l'acier. Sa mâchoire large roulait avec des rires, des
bruits d'haleine qui ronflaient, pareils à la respiration et aux
gaietés géantes de son soufflet; et, quand il levait les bras, dans un
geste de puissance satisfaite,--geste dont le travail de l'enclume
lui avait donné l'habitude,--il semblait porter ses cinquante ans plus
gaillardement encore qu'il ne soulevait «la Demoiselle,» une masse
pesant vingt-cinq livres, une terrible fillette qu'il pouvait seul
mettre en danse, de Vernon à Rouen.

J'ai vécu une année chez le Forgeron, toute une année de
convalescence. J'avais perdu mon coeur, perdu mon cerveau, j'étais
parti, allant devant moi, me cherchant, cherchant un coin de paix et
de travail, où je pusse retrouver ma virilité. C'est ainsi qu'un soir,
sur la route, après avoir dépassé le village, j'ai aperçu la forge,
isolée, toute flambante, plantée de travers à la croix des
Quatre-Chemins. La lueur était telle, que la porte charretière, grande
ouverte, incendiait le carrefour, et que les peupliers, rangés en
face, le long du ruisseau, fumaient comme des torches. Au loin, au
milieu de la douceur du crépuscule, la cadence des marteaux sonnait à
une demi-lieue, semblable au galop de plus en plus rapproché de
quelque régiment de fer. Puis, là, sous la porte béante, dans la
clarté, dans le vacarme, dans l'ébranlement de ce tonnerre, je me suis
arrêté, heureux, consolé déjà, à voir ce travail, à regarder ces mains
d'homme tordre et aplatir les barres rouges.

J'ai vu, par ce soir d'automne, le Forgeron pour la première fois. Il
forgeait le soc d'une charrue. La chemise ouverte, montrant sa rude
poitrine, où les côtes, à chaque souffle, marquaient leur carcasse de
métal éprouvé, il se renversait, prenait un élan, abattait le marteau.
Et cela, sans un arrêt, avec un balancement souple et continu du
corps, avec une poussée implacable des muscles. Le marteau tournait
dans un cercle régulier, emportant des étincelles, laissant derrière
lui un éclair. C'était «la Demoiselle», à laquelle le Forgeron
donnait ainsi le branle, à deux mains; tandis que son fils, un
gaillard de vingt ans, tenait le fer enflammé au bout de la pince, et
tapait de son côté, tapait des coups sourds qu'étouffait la danse
éclatante de la terrible fillette du vieux. Toc, toc,--toc, toc, on
eût dit la voix grave d'une mère encourageant les premiers bégayements
d'un enfant. «La Demoiselle» valsait toujours, en secouant les
paillettes de sa robe, en laissant ses talons marqués dans le soc
qu'elle façonnait, chaque fois qu'elle rebondissait sur l'enclume. Une
flamme saignante coulait jusqu'à terre, éclairant les arêtes
saillantes des deux ouvriers, dont les grandes ombres s'allongeaient
dans les coins sombres et confus de la forge. Peu à peu, l'incendie
pâlit, le Forgeron s'arrêta. Il resta noir, debout, appuyé sur le
manche du marteau, avec une sueur au front qu'il n'essuyait même pas.
J'entendais le souffle de ses côtes encore ébranlées, dans le
grondement du soufflet que son fils tirait, d'une main lente.

Le soir, je couchais chez le Forgeron, et je ne m'en allais plus. Il
avait une chambre libre, en haut, au-dessus de la forge, qu'il
m'offrit et que j'acceptai. Dès cinq heures, avant le jour, j'entrais
dans la besogne de mon hôte. Je m'éveillais au rire de la maison
entière, qui s'animait jusqu'à la nuit de sa gaieté énorme. Sous moi,
les marteaux dansaient. Il semblait que «la Demoiselle» me jetât
hors du lit, en tapant au plafond, en me traitant de fainéant. Toute
la pauvre chambre, avec sa grande armoire, sa table de bois blanc, ses
deux chaises, craquait, me criait de me hâter. Et il me fallait
descendre. En bas, je trouvais la forge déjà rouge. Le soufflet
ronronnait, une flamme bleue et rose montait du charbon, où la rondeur
d'un astre semblait luire, sous le vent qui creusait la braise.
Cependant, le Forgeron préparait la besogne du jour. Il remuait du fer
dans les coins, retournait des charrues, examinait des roues. Quand il
m'apercevait, il mettait les poings aux côtes, le digne homme, et il
riait, la bouche fendue jusqu'aux oreilles. Cela l'égayait, de m'avoir
délogé du lit à cinq heures. Je crois qu'il tapait pour taper, le
matin, pour sonner le réveil avec le formidable carillon de ses
marteaux. Il posait ses grosses mains sur mes épaules, se penchait
comme s'il eût parlé à un enfant, en me disant que je me portais
mieux, depuis que je vivais au milieu de sa ferraille. Et tous les
jours, nous prenions le vin blanc ensemble, sur le cul d'une vieille
carriole renversée.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13