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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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Books: Nouveaux Contes a Ninon

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Dès lors, ce fut une jouissance céleste. Toutes les dévotes se
pâmaient.



II


Cependant, le vicaire disait quelque chose; sa musique accompagnait
des paroles. Il prêchait sur le jeûne, il disait combien étaient
agréables à Dieu les mortifications de la créature. Penché au bord de
la chaire, dans son attitude de grand oiseau blanc, il soupirait:

--L'heure est venue, mes frères et mes soeurs, où nous devons tous,
comme Jésus, porter notre croix, nous couronner d'épines, monter notre
calvaire, les pieds nus sur les rocs et dans les ronces.

La petite baronne trouva sans doute la phrase mollement arrondie, car
elle cligna doucement les yeux, comme chatouillée au coeur. Puis, la
symphonie du vicaire la berçant, tout en continuant à suivre les
phrases mélodiques, elle se laissa aller y une demi-rêverie pleine de
voluptés intimes.

En face d'elle, elle voyait une des longues fenêtres du choeur, grise
de brouillard. La pluie ne devait pas avoir cessé. La chère enfant
était venue au sermon par un temps atroce. Il faut bien pâtir un peu,
quand on a de la religion. Son cocher avait reçu une averse
épouvantable, et elle-même, en sautant sur le pavé, s'était légèrement
mouillé le bout des pieds. Son coupé, d'ailleurs, était excellent,
clos, capitonné comme une alcôve. Mais c'est si triste de voir, au
travers des glaces humides, une file de parapluies affairés courir sur
chaque trottoir! Et elle pensait que, s'il avait fait beau, elle
aurait pu venir en victoria. C'eût été beaucoup plus gai.

Au fond, sa grande crainte était que le vicaire ne dépêchât trop
vivement son sermon. Il lui faudrait alors attendre sa voiture, car
elle ne consentirait certes pas à patauger par un temps pareil. Et
elle calculait que, du train dont il allait, jamais le vicaire
n'aurait de la voix pour deux heures; son cocher arriverait trop tard.
Cette anxiété lui gâtait un peu ses joies dévotes.



III


Le vicaire, avec des colères brusques qui le redressaient, les cheveux
secoués, les poings en avant, comme un homme en proie à l'esprit
vengeur, grondait:

--Et surtout malheur à vous, pécheresses, si vous ne versez pas sur
les pieds de Jésus le parfum de vos remords, l'huile odorante de vos
repentirs. Croyez-moi, tremblez et tombez à deux genoux sur la pierre.
C'est en venant vous enfermer dans le purgatoire de la pénitence,
ouvert par l'Église pendant ces jours de contrition universelle; c'est
en usant les dalles sous vos fronts pâlis par le jeûne, en descendant
dans les angoisses de la faim et du froid, du silence et de la nuit,
que vous mériterez le pardon divin, au jour fulgurant du triomphe!

La petite baronne, tirée de sa préoccupation par ce terrible éclat,
dodelina de la tête, lentement, comme étant tout à fait de l'avis du
prêtre courroucé. Il fallait prendre des verges, se mettre dans un
coin bien noir, bien humide, bien glacial, et là se donner le fouet;
cela ne faisait pas de doute pour elle.

Puis, elle retomba dans ses songeries; elle se perdit au fond d'un
bien-être, d'une extase attendrie. Elle était assise à l'aise sur une
chaise basse, à large dossier, et elle avait sous les pieds un coussin
brodé, qui lui empêchait de sentir le froid de la dalle. A demi
renversée, elle jouissait de l'église, de ce grand vaisseau où
traînaient des vapeurs d'encens, dont les profondeurs, pleines
d'ombres mystérieuses, s'emplissaient d'adorables visions. La nef,
avec ses tentures de velours rouge, ses ornements d'or et de marbre,
avec son air d'immense boudoir plein de senteurs troublantes, éclairé
de clartés tendres de veilleuse, clos et comme prêt pour des amours
surhumains, l'avait peu à peu enveloppée du charme de ses pompes.
C'était la fête de ses sens. Sa jolie personne grasse s'abandonnait,
flattée, bercée, caressée. Et sa volupté venait surtout de se sentir
si petite dans une si grande béatitude.

Mais à son insu, ce qui la chatouillait encore le plus délicieusement,
c'était l'haleine tiède de la bouche de chaleur ouverte presque sous
ses jupes. Elle était très-frileuse, la petite baronne. La bouche de
chaleur soufflait discrètement ses caresses chaudes le long de ses bas
de soie. Des assoupissements la prenaient, dans ce bain d'une
souplesse molle.



IV


Le vicaire était toujours en plein courroux. Il plongeait toutes les
dévotes présentes dans l'huile bouillante de l'enfer.

--Si vous n'écoutez pas la voix de Dieu, si vous n'écoutez pas ma voix
qui est celle de Dieu lui-même, je vous le dis en vérité, vous
entendrez un jour vos os craquer d'angoisse, vous sentirez votre chair
se fendre sur des charbons ardents, et alors c'est en vain que vous
crierez: «Pitié, Seigneur, pitié, je me repens!» Dieu sera sans
miséricorde, et du pied vous rejettera dans l'abîme!

A ce dernier trait, il y eut un frisson dans l'auditoire. La petite
baronne, qu'endormait décidément l'air chaud qui courait dans ses
jupes, sourit vaguement. Elle connaissait beaucoup le vicaire, la
petite baronne. La veille, il avait dîné chez elle. Il adorait le pâté
de saumon truffé, et le pomard était son vin favori. C'était, certes,
un bel homme, trente-cinq à quarante ans, brun, le visage si rond et
si rose, qu'on eût volontiers pris ce visage de prêtre pour la face
réjouie d'une servante de ferme. Avec cela, homme du monde, belle
fourchette, langue bien pendue. Les femmes l'adoraient, la petite
baronne en raffolait. Il lui disait d'une voix si adorablement sucrée:
«Ah! madame, avec une telle toilette, vous damneriez un saint.»

Et il ne se damnait pas, le cher homme. Il courait débiter à la
comtesse, à la marquise, à ses autres pénitentes, la même galanterie,
ce qui en faisait l'enfant gâté de ces dames.

Quand il allait dîner chez la petite baronne, le jeudi, elle le
soignait en chère créature que le moindre courant d'air pourrait
enrhumer, et à laquelle un mauvais morceau donnerait infailliblement
une indigestion. Au salon, son fauteuil était au coin de la cheminée;
à table, les gens de service avaient ordre de veiller particulièrement
sur son assiette, de verser à lui seul un certain pomard, âgé de douze
ans, qu'il buvait en fermant les yeux de ferveur, comme s'il eût
communié.

Il était si bon, si bon, le vicaire! Tandis que, du haut de la chaire,
il parlait d'os qui craquent et de membres qui grillent, la petite
baronne, dans l'état de demi-sommeil où elle était, le voyait à sa
table, s'essuyant béatement les lèvres, lui disant: «Voici, chère
madame, une bisque qui vous ferait trouver grâce auprès de Dieu le
Père, si votre beauté ne suffisait déjà pas pour vous assurer le
paradis.»



V


Le vicaire, quand il eut usé de la colère et de la menace, se mit à
sangloter. C'était, d'habitude, sa tactique. Presque à genoux dans la
chaire, ne montrant plus que les épaules, puis, tout d'un coup, se
relevant, se pliant, comme abattu par la douleur, il s'essuyait les
yeux, avec un grand froissement de mousseline empesée, il jetait ses
bras en l'air, à droite, à gauche, prenant des poses de pélican
blessé. C'était le bouquet, le final, le morceau à grand orchestre, la
scène mouvementée du dénoûment.

--Pleurez, pleurez, larmoyait-il, la parole expirante; pleurez sur
vous, pleurez sur moi, pleurez sur Dieu....

La petite baronne dormait tout à fait, les yeux ouverts. La chaleur,
l'encens, l'ombre croissante, l'avaient comme engourdie. Elle s'était
pelotonnée, elle s'était renfermée dans les sensations voluptueuses
qu'elle éprouvait; et, sournoisement, elle rêvait des choses
très-agréables.

A côté d'elle, dans la chapelle des Saints-Anges, il y avait une
grande fresque, représentant un groupe de beaux jeunes hommes, à demi
nus, avec des ailes dans le dos. Ils souriaient, d'un sourire d'amants
transis, tandis que leurs attitudes penchées, agenouillées, semblaient
adorer quelque petite baronne invisible. Les beaux garçons, lèvres
tendres, peau de satin, bras musculeux! Le pis était qu'un d'entre eux
ressemblait absolument au jeune duc de-P..., un des bons amis de la
petite baronne. Dans son assoupissement, elle se demandait si le duc
serait bien nu, avec des ailes dans le dos. Et, par moment, elle
s'imaginait que le grand chérubin rose portait l'habit noir du duc.
Puis, le rêve se fixa: ce fut véritablement le duc, très-court vêtu,
qui, du fond des ténèbres, lui envoyait des baisers.



VI


Quand la petite baronne se réveilla, elle entendit le vicaire qui
disait la phrase sacramentelle:

--Et c'est la grâce que je vous souhaite.

Elle resta un instant étonnée; elle crut que le vicaire lui souhaitait
les baisers du jeune duc.

Il y eut un grand bruit de chaises. Tout le monde s'en alla; la petite
baronne avait deviné juste, son cocher n'était point encore au bas des
marches. Ce diable de vicaire avait dépêché son sermon, volant à ses
pénitentes au moins vingt minutes d'éloquence.

Et, comme la petite baronne s'impatientait dans une nef latérale, elle
rencontra le vicaire qui sortait précipitemment de la sacristie. Il
regardait l'heure à sa montre, il avait l'air, affairé d'un homme qui
ne veut point manquer un rendez-vous.

--Ah! que je suis en retard! chère madame, dit-il. Vous savez, on
m'attend chez la comtesse. Il y a un concert spirituel, suivi d'une
petite collation.




LES ÉPAULES DE LA MARQUISE



I


La marquise dort dans son grand lit, sous les larges rideaux de satin
jaune. A midi, au timbre clair de la pendule, elle se décide à ouvrir
les yeux.

La chambre est tiède. Les tapis, les draperies des portes et des
fenêtres, en font un nid moelleux, où le froid n'entre pas. Des
chaleurs, des parfums traînent. Là, règne l'éternel printemps.

Et, dès qu'elle est bien éveillée, la marquise semble prise d'une
anxiété subite. Elle rejette les couvertures, elle sonne Julie.

--Madame a sonné?

--Dites, est-ce qu'il dégèle?

Oh! bonne marquise! Comme elle a fait cette question d'une voix émue!
Sa première pensée est pour ce froid terrible, ce vent du nord qu'elle
ne sent pas, mais qui doit souffler si cruellement dans les taudis des
pauvres gens. Et elle demande si le ciel a fait grâce, si elle peut
avoir chaud sans remords, sans songer à tous ceux qui grelottent.

--Est-ce qu'il dégèle, Julie?

La femme de chambre lui offre le peignoir du matin, qu'elle vient de
faire chauffer devant un grand feu.

--Oh! non, madame, il ne dégèle pas. Il gèle plus fort, au
contraire.... On vient de trouver un homme mort de froid sur un
omnibus.

La marquise est prise d'une joie d'enfant; elle tape ses mains l'une
contre l'autre, en criant:

--Ah! tant mieux! j'irai patiner cette après-midi.



II


Julie tire les rideaux, doucement, pour qu'une clarté brusque ne
blesse pas la vue tendre de la délicieuse marquise.

Le reflet bleuâtre de la neige emplit la chambre d'une lumière toute
gaie. Le ciel est gris, mais d'un gris si joli qu'il rappelle à la
marquise une robe de soie gris-perle qu'elle portait, la veille, au
bal du ministère. Cette robe était garnie de guipures blanches,
pareilles à ces filets de neige qu'elle aperçoit au bord des toits,
sur la pâleur du ciel.

La veille, elle était charmante, avec ses nouveaux diamants. Elle
s'est couchée à cinq heures. Aussi a-t-elle encore la tête un peu
lourde. Cependant, elle s'est assise devant une glace, et Julie a
relevé le flot blond de ses cheveux. Le peignoir glisse, les épaules
restent nues, jusqu'au milieu du dos.

Toute une génération a déjà vieilli dans le spectacle des épaules de
la marquise. Depuis que, grâce à un pouvoir fort, les dames de naturel
joyeux peuvent se décolleter et danser aux Tuileries, elle a promené
ses épaules dans la cohue des salons officiels, avec une assiduité qui
a fait d'elle l'enseigne vivante des charmes du second empire. Il lui
a bien fallu suivre la mode, échancrer ses robes, tantôt jusqu'à la
chute des reins, tantôt jusqu'aux pointes de la gorge; si bien que la
chère femme, fossette à fossette, a livré tous les trésors de son
corsage. Il n'y a pas grand comme ça de son dos et de sa poitrine qui
ne soit connu de la Madeleine à Saint-Thomas-d'Aquin. Les épaules de
la marquise, largement étalées, sont le blason voluptueux du règne.



III


Certes, il est inutile de décrire les épaules de la marquise. Elles
sont populaires comme le pont Neuf. Elles ont fait pendant dix-huit
ans partie des spectacles publics. On n'a besoin que d'en apercevoir
le moindre bout, dans un salon, au théâtre ou ailleurs, pour s'écrier:
«Tiens! la marquise! je reconnais le signe noir de son épaule gauche!»

D'ailleurs, ce sont de fort belles épaules, blanches, grasses,
provoquantes. Les regards d'un gouvernement ont passé sur elles en
leur donnant plus de finesse, comme ces dalles que les pieds de la
foule polissent à la longue.

Si j'étais le mari ou l'amant, j'aimerais mieux aller baiser le bouton
de cristal du cabinet d'un ministre, usé par la main des solliciteurs,
que d'effleurer des lèvres ces épaules sur lesquelles a passé le
souffle chaud du tout Paris galant. Lorsqu'on songe aux mille désirs
qui ont frissonné autour d'elles, on se demande de quelle argile la
nature a dû les pétrir pour qu'elles ne soient pas rongées et
émiettées, comme ces nudités de statues, exposées au grand air des
jardins, et dont les vents ont mangé les contours.

La marquise a mis sa pudeur autre part. Elle a fait de ses épaules une
institution. Et comme elle a combattu pour le gouvernement de son
choix! Toujours sur la brèche, partout à la fois, aux Tuileries, chez
les ministres, dans les ambassades, chez les simples millionnaires,
ramenant les indécis à coups de sourires, étayant le trône de ses
seins d'albâtre, montrant dans les jours de danger des petits coins
cachés et délicieux, plus persuasifs que des arguments d'orateurs,
plus décisifs que des épées de soldats, et menaçant, pour enlever un
vote, de rogner ses chemisettes jusqu'à ce que les plus farouches
membres de l'opposition se déclarent convaincus!

Toujours les épaules de la marquise sont restées entières et
victorieuses. Elles ont porté un monde, sans qu'une ride vint en fêler
le marbre blanc.



IV


Cette après-midi, au sortir des mains de Julie, la marquise, vêtue
d'une délicieuse toilette polonaise, est allée patiner. Elle patine
adorablement.

Il faisait, au bois, un froid de loup, une bise qui piquait le nez et
les lèvres de ces dames, comme si le vent leur eût soufflé du sable
fin au visage. La marquise riait, cela l'amusait d'avoir froid. Elle
allait, de temps à autre, chauffer ses pieds aux brasiers allumés sur
les bords du petit lac. Puis elle rentrait dans l'air glacé, filant
comme une hirondelle qui rase le sol.

Ah! quelle bonne partie, et comme c'est heureux que le dégel ne soit
pas encore venu! La marquise pourra patiner toute la semaine.

En revenant, la marquise a vu, dans une contre-allée des
Champs-Élysées, une pauvresse grelottant au pied d'un arbre, à demi
morte de froid.

--La malheureuse! a-t-elle murmurer d'une voix fâchée.

Et comme la voiture filait trop vite, la marquise, ne pouvant trouver
sa bourse, a jeté son bouquet à la pauvresse, un bouquet de lilas
blancs qui valait bien cinq louis.




MON VOISIN JACQUES



I


J'habitais alors, rue Gracieuse, le grenier de mes vingt ans. La rue
Gracieuse est une ruelle escarpée, qui descend la butte Saint-Victor,
derrière le jardin des Plantes.

Je montais deux étages,--les maisons sont basses en ce pays,--m'aidant
d'une corde pour ne pas glisser sur les marches usées, et je gagnais
ainsi mon taudis dans la plus complète obscurité. La pièce, grande et
froide, avait les nudités, les clartés blafardes d'un caveau. J'ai eu
pourtant des clairs-soleils dans cette ombre, les jours où mon coeur
avait des rayons.

Puis, il me venait des rires de gamine, du grenier voisin, qui était
peuplé de toute une famille, le père, la mère, et une bambine de sept
à huit ans.

Le père avait un air anguleux, la tête plantée de travers entre deux
épaules pointues. Son visage osseux était jaune, avec de gros yeux
noirs enfoncés sous d'épais sourcils. Cet homme, dans sa mine lugubre,
gardait un bon sourire timide; on eût dit un grand enfant de cinquante
ans, se troublant, rougissant comme une fille. Il cherchait l'ombre,
filait le long des murs avec l'humilité d'un forçat gracié.

Quelques saluts échangés m'en avaient fait un ami. Je me plaisais à
cette face étrange, pleine d'une bonhomie inquiète. Peu à peu, nous en
étions venus aux poignées de main.



II


Au bout de six mois, j'ignorais encore le métier qui faisait vivre mon
voisin Jacques et sa famille. Il parlait peu. J'avais bien, par pur
intérêt, questionné la femme à deux ou trois reprises; mais je n'avais
pu tirer d'elle que des réponses évasives, balbutiées avec embarras.

Un jour,--il avait plu la veille, et mon coeur était endolori,--comme
je descendais le boulevard d'Enfer, je vis venir à moi un de ces
parias du peuple ouvrier de Paris, un homme vêtu et coiffé de noir,
cravaté de blanc, tenant sous le bras la bière étroite d'un enfant
nouveau-né.

Il allait, la tête basse, portant son léger fardeau avec une
insouciance rêveuse, poussant du pied les cailloux du chemin. La
matinée était blanche. J'eus plaisir à cette tristesse qui passait. Au
bruit de mes pas, l'homme leva la tête, puis la détourna vivement,
mais trop tard: je l'avais reconnu. Mon voisin Jacques était
croque-mort.

Je le regardai s'éloigner, honteux de sa honte. J'eus regret de ne pas
avoir pris l'autre allée. Il s'en allait, la tête plus basse, se
disant sans doute qu'il venait de perdre la poignée de main que nous
échangions chaque soir.



III


Le lendemain, je le rencontrai dans l'escalier. Il se rangea
peureusement contre le mur, se faisant petit, petit, ramenant avec
humilité les plis de sa blouse, pour que la toile n'en touchât pas mon
vêtement. Il était là, le front incliné, et j'apercevais sa pauvre
tête grise tremblante d'émotion.

Je m'arrêtai, le regardant en face. Je lui tendis la main, toute
large.

Il leva la tête, hésita, me regarda en face à son tour. Je vis ses
gros yeux s'agiter et sa face jaune se tacher de rouge. Puis, me
prenant le bras brusquement, il m'accompagna dans mon grenier, où il
retrouva enfin la parole.

--Vous êtes un brave jeune homme, me dit-il; votre poignée de main
vient de me faire oublier bien des regards mauvais.

Et il s'assit, se confessant à moi. Il m'avoua qu'avant d'être de la
partie, il se sentait, comme les autres, pris de malaise, lorsqu'il
rencontrait un croque-mort. Mais, depuis ce temps, dans ses longues
heures de marche, au milieu du silence des convois, il avait réfléchi
à ces choses, il s'était étonné du dégoût et de la crainte qu'il
soulevait sur son passage.

J'avais vingt ans alors, j'aurais embrassé un bourreau. Je me lançai
dans des considérations philosophiques, voulant démontrer à mon voisin
Jacques que sa besogne était sainte. Mais il haussa ses épaules
pointues, se frotta les mains en silence, en reprenant de sa voix
lente et embarrassée:

--Voyez-vous, monsieur, les cancans du quartier, les mauvais regards
des passants, m'inquiètent peu, pourvu que ma femme et ma fille aient
du pain. Une seule chose me taquine. Je n'en dors pas la nuit, quand
j'y songe. Nous sommes, ma femme et moi, des vieux qui ne sentons plus
la honte. Mais les jeunes filles, c'est ambitieux. Ma pauvre Marthe
rougira de moi plus tard. A cinq ans, elle a vu un de mes collègues,
et elle a tant pleuré, elle a eu si peur, que je n'ai pas encore osé
mettre le manteau noir devant elle. Je m'habille et me déshabille dans
l'escalier.

J'eus pitié de mon voisin Jacques; je lui offris de déposer ses
vêtements dans ma chambre, et d'y venir les mettre à son aise, à
l'abri du froid. Il prit mille précautions pour transporter chez moi
sa sinistre défroque. A partir de ce jour, je le vis régulièrement
matin et soir. Il faisait sa toilette dans un coin de ma mansarde.



IV


J'avais un vieux coffre dont le bois s'émiettait, piqué par les vers.
Mon voisin Jacques en fit sa garde-robe; il en garnit le fond de
journaux, il y plia délicatement ses vêtements noirs.

Parfois, la nuit, lorsqu'un cauchemar m'éveillait en sursaut, je jetai
un regard effaré sur le vieux coffre, qui s'allongeait contre le mur,
en forme de bière. Il me semblait en voir sortir le chapeau, le
manteau noir, la cravate blanche.

Le chapeau roulait autour de mon lit, ronflant et sautant par petits
bonds nerveux; le manteau s'élargissait, et, agitant ses pans comme
des grandes ailes noires, volant dans la chambre, ample et silencieux;
la cravate blanche s'allongeait, s'allongeait, puis se mettait à
ramper doucement vers moi, la tête levée, la queue frétillante.

J'ouvrais les yeux démesurément, j'apercevais le vieux coffre immobile
et sombre dans son coin.



V


Je vivais dans le rêve, à cette époque, rêve d'amour, rêve de
tristesse aussi. Je me plaisais à mon cauchemar; j'aimais mon voisin
Jacques, parce qu'il vivait avec les morts, et qu'il m'apportait les
âcres senteurs des cimetières. Il m'avait fait des confidences.
J'écrivais les premières pages des _Mémoires d'un croque-mort_.

Le soir, mon voisin Jacques, avant de se déshabiller, s'asseyait sur
le vieux coffre pour me conter sa journée. Il aimait à parler de ses
morts. Tantôt, c'était une jeune fille,--la pauvre enfant, morte
poitrinaire, ne pesait pas lourd; tantôt, c'était un vieillard--ce
vieillard, dont le cercueil lui avait cassé le bras, était un gros
fonctionnaire qui devait avoir emporté son or dans ses poches. Et
j'avais des détails intimes sur chaque mort; je connaissais leur
poids, les bruits qui s'étaient produits dans les bières, la façon
dont il avait fallu les descendre, aux coudes des escaliers.

Il arriva que mon voisin Jacques, certains soirs, rentra plus bavard
et plus épanoui. Il s'appuyait aux murs, le manteau agrafé sur
l'épaule, le chapeau rejeté en arrière. Il avait rencontré des
héritiers généreux qui lui avaient payé «les litres et le morceau de
brie de la consolation.» Et il finissait par s'attendrir; il me
jurait de me porter en terre, lorsque le moment serait venu, avec une
douceur de main toute amicale.

Je vécus ainsi plus d'une année en pleine nécrologie.

Un matin mon voisin Jacques ne vint pas. Huit jours après, il était
mort.

Lorsque deux de ses collègues enlevèrent le corps, j'étais sur le
seuil de ma porte. Je les entendis plaisanter en descendant la bière,
qui se plaignait sourdement à chaque heurt.

L'un d'eux, un petit gras, disait à l'autre, un grand maigre:

--Le croque-mort est croqué.




LE PARADIS DES CHATS

Une tante m'a légué un chat d'Angora qui est bien la bête la plus
stupide que je connaisse. Voici ce que mon chat m'a conté, un soir
d'hiver, devant les cendres chaudes.


J'avais alors deux ans, et j'étais bien le chat le plus gras et le
plus naïf qu'on pût voir. A cet âge tendre, je montrais encore toute
la présomption d'un animal qui dédaigne les douceurs du foyer. Et
pourtant que de remercîments je devais à la Providence pour m'avoir
placé chez votre tante! La brave femme m'adorait. J'avais, au fond
d'une armoire, une véritable chambre à coucher, coussin de plume en
triple couverture. La nourriture valait le coucher; jamais de pain,
jamais de soupe, rien que de la viande, de la bonne viande saignante.

Eh bien! au milieu de ces douceurs, je n'avais qu'un désir, qu'un
rêve, me glisser par la fenêtre entr'ouverte et me sauver sur les
toits. Les caresses me semblaient fades, la mollesse de mon lit me
donnait des nausées, j'étais gras à m'en écoeurer moi-même. Et je
m'ennuyais tout le long de la journée à être heureux.

Il faut vous dire qu'en allongeant le cou, j'avais vu de la fenêtre le
toit d'en face. Quatre chats, ce jour-là, s'y battaient, le poil
hérissé, la queue haute, se roulant sur les ardoises bleues, au grand
soleil, avec des jurements de joie. Jamais je n'avais contemplé un
spectacle si extraordinaire. Dès lors, mes croyances furent fixées. Le
véritable bonheur était sur ce toit, derrière cette fenêtre qu'on
fermait si soigneusement. Je me donnais pour preuve qu'on fermait
ainsi les portes des armoires, derrière lesquelles on cachait la
viande.

J'arrêtai le projet de m'enfuir. Il devait y avoir dans la vie autre
chose que de la chair saignante. C'était là l'inconnu, l'idéal. Un
jour, on oublia de pousser la fenêtre de la cuisine. Je sautai sur un
petit toit qui se trouvait au-dessous.



II


Que les toits étaient beaux! De larges gouttières les bordaient,
exhalant des senteurs délicieuses. Je suivis voluptueusement ces
gouttières, où mes pattes enfonçaient dans une boue fine, qui avait
une tiédeur et une douceur infinies. Il me semblait que je marchais
sur du velours. Et il faisait une bonne chaleur au soleil, une chaleur
qui fondait ma graisse.

Je ne vous cacherai pas que je tremblais de tous mes membres. Il y
avait de l'épouvante dans ma joie. Je me souviens surtout d'une
terrible émotion qui faillit me faire culbuter sur les pavés. Trois
chats qui roulèrent du faîte d'une maison, vinrent à moi en miaulant
affreusement. Et comme je défaillais, ils me traitèrent de grosse
bête, ils me dirent qu'ils miaulaient pour rire. Je me mis à miauler
avec eux. C'était charmant. Les gaillards n'avaient pas ma stupide
graisse. Ils se moquaient de moi, lorsque je glissais comme une boule
sur les plaques de zinc, chauffées par le grand soleil. Un vieux matou
de la bande me prit particulièrement en amitié. Il m'offrit de faire
mon éducation, ce que j'acceptai avec reconnaissance.

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