Books: Nouveaux Contes a Ninon
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--Restez, je vous l'ordonne, cria Adeline d'une voix terrifiée....
Rentrez dans l'eau, rentrez dans l'eau bien vite!
--Mais, madame, répondit-il en rentrant dans l'eau jusqu'au cou, c'est
qu'il y a plus d'une heure que je suis là.
--Ça ne fait rien, monsieur, je ne veux pas que vous sortiez, vous
comprenez.... Nous attendrons.
Elle perdait la tête, la pauvre baronne. Elle parlait d'attendre, sans
trop savoir, l'imagination détraquée par les éventualités terribles
qui la menaçaient. Octave eut un sourire.
--Mais, hasarda-t-il, il me semble qu'en tournant le dos....
--Non, non, monsieur! Vous ne voyez donc pas la lune!
Il était de fait que la lune avait marché et qu'elle éclairait en
plein le bassin. C'était une lune superbe. Le bassin luisait, pareil à
un miroir d'argent, au milieu du noir des feuilles; les joncs, les
nénufars des bords, faisaient sur l'eau des ombres finement dessinées,
comme lavées au pinceau, avec de l'encre de Chine. Une pluie chaude
d'étoiles tombait dans le bassin par l'étroite ouverture des
feuillages. Le filet d'eau coulait derrière Adeline, d'une voix plus
basse et comme moqueuse. Elle hasarda un coup d'oeil dans la grotte,
elle vit l'Amour de plâtre qui lui souriait d'un air d'intelligence.
--La lune, certainement, murmura le comte, pourtant en tournant le
dos...
--Non, non, mille fois non. Nous attendrons que la lune ne soit plus
là.... Vous voyez, elle marche. Quand elle aura atteint cet arbre,
nous serons dans l'ombre....
--C'est qu'il y en a pour une bonne heure, avant qu'elle soit derrière
cet arbre!
--Oh! trois quarts d'heure au plus.... Ça ne fait rien. Nous
attendrons.... Quand la lune sera derrière l'arbre, vous pourrez vous
en aller.
Le comte voulut protester; mais, comme il faisait des gestes en
parlant, et qu'il se découvrait jusqu'à la ceinture, elle poussa de
petits cris de détresse si aigus, qu'il dut, par politesse, rentrer
dans le bassin jusqu'au menton. Il eut la délicatesse de ne plus
remuer. Alors, ils restèrent tous les deux là, en tête-à-tête, on peut
le dire. Les deux têtes, cette adorable tête blonde de la baronne,
avec les grands yeux que tu sais, et cette tête fine du comte, aux
moustaches un peu ironiques, demeurèrent bien sagement immobiles, sur
l'eau dormante, à une toise au plus l'une de l'autre. L'Amour de
plâtre, sous la draperie de lierre, riait plus fort.
V.
Adeline s'était jetée en plein dans les nénufars. Quand la fraîcheur
de l'eau l'eut remise, et qu'elle eut pris ses dispositions pour
passer là une heure, elle vit que l'eau était d'une limpidité vraiment
choquante. Au fond, sur le sable, elle apercevait ses pieds nus. Il
faut dire que cette diablesse de lune se baignait, elle aussi, se
roulait dans l'eau, l'emplissait des frétillements d'anguilles de ses
rayons. C'était un bain d'or liquide et transparent. Peut-être le
comte voyait-il les pieds nus sur le sable, et s'il voyait les pieds
et la tête.... Adeline se couvrit, sous l'eau, d'une ceinture de
nénufars. Doucement, elle attira de larges feuilles rondes qui
nageaient, et s'en fit une grande collerette. Ainsi habillée, elle se
sentit plus tranquille.
Cependant, le comte avait fini par prendre la chose stoïquement.
N'ayant pas trouvé une racine pour s'asseoir, il s'était résigné à se
tenir à genoux. Et pour ne pas avoir l'air tout à fait ridicule, avec
de l'eau au menton, comme un homme perdu dans un plat à barbe
colossal, il avait lié conversation avec la comtesse, évitant tout ce
qui pouvait rappeler le désagrément de leur position respective.
--Il a fait bien chaud aujourd'hui, madame.
--Oui, monsieur, une chaleur accablante. Heureusement que ces ombrages
donnent quelque fraîcheur.
--Oh! certainement.... Cette brave tante est une digne personne,
n'est-ce pas?
--Une digne personne, en effet.
Puis, ils parlèrent des dernières courses et des bals qu'on annonce
déjà pour l'hiver prochain. Adeline, qui commençait à avoir froid,
réfléchissait que le comte devait l'avoir vue pendant qu'elle
s'attardait sur la rive. Cela était tout simplement horrible.
Seulement, elle avait des doutes sur la gravité de l'accident. Il
faisait noir sous les arbres, la lune n'était pas encore là; puis,
elle se rappelait, maintenant, qu'elle se tenait derrière le tronc
d'un gros chêne. Ce tronc avait dû la protéger. Mois, en vérité, ce
comte était un homme abominable. Elle le haïssait, elle aurait voulu
que le pied lui glissât, qu'il se noyât. Certes, ce n'est pas elle qui
lui aurait tendu la main. Pourquoi, quand il l'avait vue venir, ne lui
avait-il pas crié qu'il était là, qu'il prenait un bain? La question
se formula si nettement en elle, qu'elle ne put la retenir sur ses
lèvres. Elle interrompit le comte, qui parlait de la nouvelle forme
des chapeaux.
--Mais je ne savais pas, répondit-il; je vous assure que j'ai eu
très-peur. Vous étiez toute blanche, j'ai cru que c'était la
Belle-au-Bois-dormant qui revenait, vous savez, cette fille qui a été
enfermée ici.... J'avais si peur, que je n'ai pas pu crier.
Au bout d'une demi-heure, ils étaient bons amis, Adeline s'était dit
qu'elle se décolletait bien dans les bals, et qu'en somme elle pouvait
montrer ses épaules. Elle était sortie un peu de l'eau, elle avait
échancré la robe montante qui la serrait au cou. Puis, elle avait
risqué les bras. Elle ressemblait à une fille des sources, la gorge
nue, les bras libres, vêtue de toute cette nappe verte qui s'étalait
et s'en allait derrière elle comme une large traîne de satin.
Le comte s'attendrissait. Il avait obtenu de faire quelques pas pour
se rapprocher d'une racine. Ses dents claquaient un peu. Il regardait
la lune avec un intérêt très-vif.
--Hein! elle marche lentement? demanda Adeline.
--Eh! non, elle a des ailes, répondit-il avec un soupir.
Elle se mit à rire, en ajoutant:
--Nous en avons encore pour un gros quart d'heure.
Alors, il profita lâchement de la situation: il lui fit une
déclaration. Il lui expliqua qu'il l'aimait depuis deux ans, et que
s'il la taquinait, c'était qu'il avait trouvé cela plus drôle que de
lui dire des fadeurs. Adeline, prise d'inquiétude, remonta sa robe
verte jusqu'au cou, fourra les bras dans les manches. Elle ne passait
plus que le bout de son nez rose sous les nénufars; et, comme elle
recevait en plein la lune dans les yeux, elle était tout étourdie,
tout éblouie. Elle ne voyait plus le comte, quand elle entendit un
grand barbottement et qu'elle sentit l'eau s'agiter et lui monter aux
lèvres.
--Voulez-vous bien ne pas remuer! cria-t-elle; voulez-vous bien ne pas
marcher comme cela dans l'eau!
--Mais je n'ai pas marché, dit le comte, j'ai glissé... Je vous aime!
--Taisez-vous, ne remuez plus, nous parlerons de tout cela, quand il
fera noir... Attendons que la lune soit derrière l'arbre...
VII
La lune se cacha derrière l'arbre. L'Amour de plâtre éclata de rire.
LES FRAISES
I
Un matin de juin, en ouvrant la fenêtre, je reçus au visage un souffle
d'air frais. Il avait fait pendant la nuit un violent orage. Le ciel
paraissait comme neuf, d'un bleu tendre, lavé par l'averse jusque dans
ses plus petits coins. Les toits, les arbres dont j'apercevais les
hautes branches entre les cheminées, étaient encore trempés de pluie,
et ce bout d'horizon riait sous le soleil jaune. Il montait des
jardins voisins une bonne odeur de terre mouillée.
--Allons, Ninette, criai-je gaiement, mets ton chapeau, ma fille...
Nous partons pour la campagne.
Elle battit des mains. Elle eut terminé sa toilette en dix minutes, ce
qui est très-méritoire pour une coquette de vingt ans.
A neuf heures, nous étions dans les bois de Verrières.
II
Quels bois discrets, et que d'amoureux y ont promené leurs amours!
Pendant la semaine, les taillis sont déserts, on peut marcher côte à
côte, les bras à la taille, les lèvres se cherchant, sans autre danger
que d'être vus par les fauvettes des buissons. Les allées s'allongent,
hautes et larges, à travers les grandes futaies; le sol est couvert
d'un tapis d'herbe fine, sur lequel le soleil, trouant les feuillages,
jette des palets d'or. Et il y a des chemins creux, des sentiers
étroits, très-sombres, où l'on est obligé de se serrer l'un contre
l'autre. Et il y a encore des fourrés impénétrables, où l'on peut se
perdre, si les baisers chantent trop haut.
Ninon quittait mon bras, courait comme un jeune chien, heureuse de
sentir les herbes frôler ses chevilles. Puis elle revenait et se
pendait à mon épaule, lasse, caressante. Toujours le bois s'étendait,
mer sans fin aux vagues de verdure. Le silence frissonnant, l'ombre
vivante qui tombait des grands arbres nous montaient à la tête, nous
grisaient de toute la sève ardente du printemps. On redevient enfant,
dans le mystère des taillis.
--Oh! des fraises, des fraises! cria Ninon en sautant un fossé comme
une chèvre échappée, et en fouillant les broussailles.
III
Des fraises, hélas! non, mais des fraisiers, toute une nappe de
fraisiers qui s'étalait sous les ronces.
Ninon ne songeait plus aux bêtes dont elle avait une peur horrible.
Elle promenait gaillardement les mains au milieu des herbes, soulevant
chaque feuille, désespérée de ne pas rencontrer le moindre fruit.
--On nous a devancés, dit-elle avec une moue de dépit... Oh! dis,
cherchons bien, il y en a sans doute encore.
Et nous nous mîmes à chercher avec une conscience exemplaire. Le corps
plié, le cou tendu, les yeux fixés à terre, nous avancions à petits
pas prudents, sans risquer une parole, de peur de faire envoler les
fraises. Nous avions oublié la forêt, le silence et l'ombre, les
larges allées et les sentiers étroits. Les fraises, rien que les
fraises. A chaque touffe que nous rencontrions, nous nous baissions,
et nos mains frémissantes se touchaient sous les herbes.
Nous fîmes ainsi plus d'une lieue, courbés, errant à droite, à gauche.
Pas la plus petite fraise. Des fraisiers superbes, avec de belles
feuilles d'un vert sombre. Je voyais les lèvres de Ninon se pincer et
ses yeux devenir humides.
IV
Nous étions arrivés en face d'un large talus, sur lequel le soleil
tombait droit, avec des chaleurs lourdes. Ninon s'approcha de ce
talus, décidée à ne plus chercher ensuite. Brusquement, elle poussa un
cri aigu. J'accourus, effrayé, croyant qu'elle s'était blessée. Je la
trouvai accroupie; l'émotion l'avait assise par terre, et elle me
montrait du doigt une petite fraise, à peine grosse comme un pois,
mûre d'un côté seulement.
--Cueille-la, toi, me dit-elle d'une voix basse et caressante.
Je m'étais assis près d'elle, au bas du talus.
--Non, répondis-je, c'est toi qui l'as trouvée, c'est toi qui dois la
cueillir.
--Non, fais-moi ce plaisir, cueille-la.
Je me défendis tant et si bien que Ninon se décida enfin à couper la
tige de son ongle. Mais ce fut une bien autre histoire, quand il
fallut savoir lequel de nous deux mangerait cette pauvre petite fraise
qui nous coûtait une bonne heure de recherches. A toute force, Ninon
voulait me la mettre dans la bouche. Je résistai fermement; puis, je
finis par faire des concessions, et il fut arrêté que la fraise serait
partagée en deux.
Elle la mit entre ses lèvres, en me disant avec un sourire:
--Allons, prends ta part.
Je pris ma part. Je ne sais si la fraise fut partagée fraternellement.
Je ne sais même si je goûtai à la fraise, tant le miel du baiser de
Ninon me parut bon.
V
Le talus était couvert de fraisiers, et ces fraisiers-là étaient
des fraisiers sérieux. La récolte fut ample et joyeuse. Nous avions
étalé à terre un mouchoir blanc, en nous jurant solennellement d'y
déposer notre butin, sans rien en détourner. A plusieurs reprises
pourtant, il me sembla voir Ninon porter la main à sa bouche.
Quand la récolte fut faite, nous décidâmes qu'il était temps de
chercher un coin d'ombre pour déjeuner à l'aise. Je trouvai, à
quelques pas, un trou charmant, un nid de feuilles. Le mouchoir fut
religieusement placé à côté de nous.
Grands dieux! qu'il faisait bon là, sur la mousse, dans la volupté de
cette fraîcheur verte! Ninon me regardait avec des yeux humides. Le
soleil avait mis des rougeurs tendres sur son cou. Comme elle vit
toute ma tendresse dans mon regard, elle se pencha vers moi, en me
tendant les deux mains, avec un geste d'adorable abandon.
Le soleil, flambant sur les hauts feuillages, jetait des palets d'or,
à nos pieds, dans l'herbe fine. Les fauvettes elles-mêmes se taisaient
et ne regardaient pas. Quand nous cherchâmes les fraises pour les
manger, nous nous aperçûmes avec stupeur que nous étions couchés en
plein sur le mouchoir.
LE GRAND MICHU
I
Une après-midi, à la récréation de quatre heures, le grand Michu me
prit à part, dans un coin de la cour. Il avait un air grave qui me
frappa d'une certaine crainte; car le grand Michu était un gaillard,
aux poings énormes, que, pour rien au monde, je n'aurais voulu avoir
pour ennemi.
--Écoute, me dit-il de sa voix grasse de paysan à peine dégrossi,
écoute, veux-tu en être?
Je répondis carrément: «Oui!» flatté d'être de quelque chose avec le
grand Michu. Alors, il m'expliqua qu'il s'agissait d'un complot. Les
confidences qu'il me fit, me causèrent une sensation délicieuse, que
je n'ai jamais peut-être éprouvée depuis. Enfin, j'entrais dans les
folles aventures de la vie, j'allais avoir un secret à garder, une
bataille à livrer. Et, certes, l'effroi inavoué que je ressentais à
l'idée de me compromettre de la sorte, comptait pour une bonne moitié
dans les joies cuisantes de mon nouveau rôle de complice.
Aussi, pendant que le grand Michu parlait, étais-je en admiration
devant lui. Il m'initia d'un ton un peu rude, comme un conscrit dans
l'énergie duquel on a une médiocre confiance. Cependant, le
frémissement d'aise, l'air d'extase enthousiaste que je devais avoir
en l'écoutant, finirent par lui donner une meilleure opinion de moi.
Comme la cloche sonnait le second coup, en allant tous deux prendre
nos rangs pour rentrer à l'étude:
--C'est entendu, n'est-ce pas? me dit-il à voix basse. Tu es des
nôtres... Tu n'auras pas peur, au moins; tu ne trahiras pas?
--Oh! non, tu verras... C'est juré.
Il me regarda de ses yeux gris, bien en face, avec une vraie dignité
d'homme mûr, et me dit encore:
--Autrement, tu sais, je ne te battrai pas, mais je dirai partout que
tu es un traître, et personne ne te parlera plus.
Je me souviens encore du singulier effet que me produisit cette
menace. Elle me donna un courage énorme. «Bast! me disais-je, ils
peuvent bien me donner deux mille vers; du diable si je trahis Michu!»
J'attendis avec une impatience fébrile l'heure du dîner. La révolte
devait éclater au réfectoire.
II
Le grand Michu était du Var. Son père, un paysan qui possédait
quelques bouts de terre, avait fait le coup de feu en 51, lors de
l'insurrection provoquée par le coup d'État. Laissé pour mort dans la
plaine d'Uchâne, il avait réussi à se cacher. Quand il reparut, on ne
l'inquiéta pas. Seulement, les autorités du pays, les notables, les
gros et les petits rentiers ne l'appelèrent plus que ce brigand de
Michu.
Ce brigand, cet honnête homme illettré, envoya son fils au collège
d'A... Sans doute il le voulait savant pour le triomphe de la cause
qu'il n'avait pu défendre, lui, que les armes à la main. Nous savions
vaguement cette histoire, au collège, ce qui nous faisait regarder
notre camarade comme un personnage très-redoutable.
Le grand Michu était, d'ailleurs, beaucoup plus âgé que nous. Il avait
près de dix-huit ans, bien qu'il ne se trouvât encore qu'en quatrième.
Mais on n'osait le plaisanter. C'était un de ces esprits droits, qui
apprennent difficilement, qui ne devinent rien; seulement, quand il
savait une chose, il la savait à fond et pour toujours. Fort, comme
taillé à coups de hache, il régnait en maître pendant les récréations.
Avec cela, d'une douceur extrême. Je ne l'ai jamais vu qu'une fois en
colère; il voulait étrangler un pion qui nous enseignait que tous les
républicains étaient des voleurs et des assassins. On faillit mettre
le grand Michu à la porte.
Ce n'est que plus tard, lorsque j'ai revu mon ancien camarade dans mes
souvenirs, que j'ai pu comprendre son attitude douce et forte. De
bonne heure, son père avait dû en faire un homme.
III
Le grand Michu se plaisait au collège, ce qui n'était pas le moindre
de nos étonnements. Il n'y éprouvait qu'un supplice dont il n'osait
parler: la faim. Le grand Michu avait toujours faim.
Je ne me souviens pas d'avoir vu un pareil appétit. Lui qui était
très-fier, il allait parfois jusqu'à jouer des comédies humiliantes
pour nous escroquer un morceau de pain, un déjeuner ou un goûter.
Élevé en plein air, au pied de la chaîne des Maures, il souffrait
encore plus cruellement que nous de la maigre cuisine du collège.
C'était là un de nos grands sujets de conversation, dans la cour, le
long du mur qui nous abritait de son filet d'ombre. Nous autres, nous
étions des délicats. Je me rappelle surtout une certaine morue à la
sauce rousse et certains haricots à la sauce blanche qui étaient
devenus le sujet d'une malédiction générale. Les jours où ces plats
apparaissaient, nous ne tarissions pas. Le grand Michu, par respect
humain, criait avec nous, bien qu'il eût avalé volontiers les six
portions de sa table.
Le grand Michu ne se plaignait guère que de la quantité des vivres. Le
hasard, comme pour l'exaspérer, l'avait placé au bout de la table, à
côté du pion, un jeune gringalet qui nous laissait fumer en promenade.
La règle était que les maîtres d'étude avaient droit à deux portions.
Aussi, quand on servait des saucisses, fallait-il voir le grand Michu
lorgner les deux bouts de saucisses qui s'allongeaient côte à côte sur
l'assiette du petit pion.
--Je suis deux fois plus gros que lui, me dit-il un jour, et c'est lui
qui a deux fois plus à manger que moi. Il ne laisse rien, va; il n'en
a pas de trop!
IV
Or, les meneurs avaient résolu que nous devions à la fin nous révolter
contre la morue à la sauce rousse et les haricots à la sauce blanche.
Naturellement, les conspirateurs offrirent au grand Michu d'être leur
chef. Le plan de ces messieurs était d'une simplicité héroïque: il
suffirait, pensaient-ils, de mettre leur appétit en grève, de refuser
toute nourriture, jusqu'à ce que le proviseur déclarât solennellement
que l'ordinaire serait amélioré. L'approbation que le grand Michu
donna à ce plan, est un des plus beaux traits d'abnégation et de
courage que je connaisse. Il accepta d'être le chef du mouvement, avec
le tranquille héroïsme de ces anciens Romains qui se sacrifiaient pour
la chose publique.
Songez donc! lui se souciait bien de voir disparaître la morue et les
haricots; il ne souhaitait qu'une chose, en avoir davantage, à
discrétion! Et, pour comble, on lui demandait de jeûner! Il m'a avoué
depuis que jamais cette vertu républicaine que son père lui avait
enseignée, la solidarité, le dévouement de l'individu aux intérêts de
la communauté, n'avait été mise en lui à une plus rude épreuve.
Le soir, au réfectoire,--c'était le jour de la morue à la sausse
rousse,--la grève commença avec un ensemble vraiment beau. Le pain
seul était permis. Les plats arrivent, nous n'y touchons pas, nous
mangeons notre pain sec. Et cela gravement, sans causer à voix basse,
comme nous en avions l'habitude. Il n'y avait que les petits qui
riaient.
Le grand Michu fut superbe. Il alla, ce premier soir, jusqu'à ne pas
même manger de pain. Il avait mis les deux coudes sur la table, il
regardait dédaigneusement le petit pion qui dévorait.
Cependant, le surveillant fit appeler le proviseur, qui entra dans le
réfectoire comme une tempête. Il nous apostropha rudement, nous
demandant ce que nous pouvions reprocher à ce dîner, auquel il goûta
et qu'il déclara exquis.
Alors le grand Michu se leva.
--Monsieur, dit-il, c'est la morue qui est pourrie, nous ne parvenons
pas à la digérer.
--Ah! bien, cria le gringalet de pion, sans laisser au proviseur le
temps de répondre, les autres soirs, vous avez pourtant mangé presque
tout le plat à vous seul.
Le grand Michu rougit extrêmement. Ce soir-là, on nous envoya
simplement coucher, en nous disant que, le lendemain, nous aurions
sans doute réfléchi.
V
Le lendemain et le surlendemain, le grand Michu fut terrible. Les
paroles du maître d'étude l'avaient frappé au coeur. Il nous soutint,
il nous dit que nous serions des lâches si nous cédions. Maintenant,
il mettait tout son orgueil à montrer que, lorsqu'il le voulait, il ne
mangeait pas.
Ce fut un vrai martyr. Nous autres, nous cachions tous dans nos
pupitres du chocolat, des pots de confiture, jusqu'à de la
charcuterie, qui nous aidèrent à ne pas manger tout à fait sec le pain
dont nous emplissions nos poches. Lui, qui n'avait pas un parent dans
la ville, et qui se refusait d'ailleurs de pareilles douceurs, s'en
tint strictement aux quelques croûtes qu'il put trouver.
Le surlendemain, le proviseur ayant déclaré que, puisque les élèves
s'entêtaient à ne pas toucher aux plats, il allait cesser de faire
distribuer du pain, la révolte éclata, au déjeuner. C'était le jour
des haricots à la sauce blanche.
Le grand Michu, dont une faim atroce devait troubler la tête, se leva
brusquement. Il prit l'assiette du pion, qui mangeait à belles dents,
pour nous narguer et nous donner envie, la jeta au milieu de la salle,
puis entonna la _Marseillaise_ d'une voix forte. Ce fut comme un grand
souffle qui nous souleva tous. Les assiettes, les verres, les
bouteilles, dansèrent une jolie danse. Et les pions, enjambant les
débris, se hâtèrent de nous abandonner le réfectoire. Le gringalet,
dans sa fuite, reçut sur les épaules un plat de haricots, dont la
sauce lui fit une large collerette blanche.
Cependant, il s'agissait de fortifier la place. Le grand Michu fut
nommé général. Il fit porter, entasser les tables devant les portes.
Je me souviens que nous avions tous pris nos couteaux à la main. Et la
_Marseillaise_ tonnait toujours. La révolte tournait à la révolution.
Heureusement, on nous laissa à nous-mêmes pendant trois grandes
heures. Il paraît qu'on était allé chercher la garde. Ces trois heures
de tapage suffirent pour nous calmer.
Il y avait au fond du réfectoire deux larges fenêtres qui donnaient
sur la cour. Les plus timides, épouvantés de la longue impunité dans
laquelle on nous laissait, ouvrirent doucement une des fenêtres et
disparurent. Ils furent peu à peu suivis par les autres élèves.
Bientôt le grand Michu n'eut plus qu'une dizaine d'insurgés autour de
lui. Il leur dit alors d'une voix rude:
--Allez retrouver les autres, il suffit qu'il y ait un coupable.
Puis s'adressant à moi qui hésitais, il ajouta:
--Je te rends la parole, entends-tu!
Lorsque la garde eut enfoncé une des portes, elle trouva le grand
Michu tout seul, assis tranquillement sur le bout d'une table, au
milieu de la vaisselle cassée. Le soir même, il fut renvoyé à son
père. Quant à nous, nous profitâmes peu de cette révolte. On évita
bien pendant quelques semaines de nous servir de la morue et des
haricots. Puis, ils reparurent; seulement la morue était à la sauce
blanche, et les haricots, à la sauce rousse.
VI
Longtemps après, j'ai revu le grand Michu. Il n'avait pu continuer ses
études. Il cultivait à son tour les quelques bouts de terre que son
père lui avait laissés en mourant.
--J'aurais fait, m'a-t-il dit, un mauvais avocat ou un mauvais
médecin, car j'avais la tête bien dure. Il vaut mieux que je sois un
paysan. C'est mon affaire... N'importe, vous m'avez joliment lâché. Et
moi qui justement adorais la morue et les haricots!
LE JEUNE
I
Quand le vicaire monta en chaire, avec son large surplis d'une
blancheur angélique; la petite baronne était béatement assise à sa
place accoutumée, près d'une bouche de chaleur, devant la chapelle des
Saints-Anges.
Après le recueillement d'usage, le vicaire se passa délicatement sur
les lèvres un fin mouchoir de batiste; puis, il ouvrit les bras,
pareil à un séraphin qui va prendre son vol, pencha la tête, et parla.
Sa voix fut d'abord, dans la vaste nef, comme un murmure lointain
d'eau courante, comme une plainte amoureuse du vent au milieu des
feuillages. Et, peu à peu, le souffle grandit, la brise devint
tempête, la voix roula sous les voûtes avec de majestueux grondements
de tonnerre. Mais toujours, par instants, même au milieu de ses plus
formidables coups de foudre, la voix du vicaire se faisait subitement
douce, jetant un clair rayon de soleil au milieu du sombre ouragan de
son éloquence.
La petite baronne, dès les premiers susurrements dans les feuilles,
avait pris la pose gourmande et charmée d'une personne d'oreille
délicate qui s'apprête à goûter toutes les finesses d'une symphonie
aimée. Elle parut ravie de la douceur exquise des phrases musicales du
début; elle suivit ensuite, avec une attention de connaisseur, les
renflements de la voix, l'épanouissement de l'orage final, ménagé avec
tant de science; et quand la voix eut acquis tout son développement,
quand elle tonna, grandie par les échos de la nef, la petite baronne
ne put retenir un bravo discret, un hochement de satisfaction.
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