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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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PHILADELPHIA, Pa. -- The Philadelphia literary world will celebrate the launch of two new players today, April 10th: Kay Square Press, a new publishing company focused on Philadelphia-area artists, their stories, and their art; and Kay Square's first release, 'With the Rich and Mighty: Emlen Etting of Philadelphia' (ISBN: 978-0-9815129-0-7), a critical biography by Kenneth C. Kaleta.

FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Books: Nouveaux Contes a Ninon

E >> Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon

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Peu à peu, les cris s'adoucirent, ce ne fut plus qu'un murmure
douloureux, une voix d'enfant qui s'endort en pleurant. Puis, un grand
silence se fit. Bientôt ce silence me causa une épouvante indicible.
La maison me paraissait vide, maintenant que Babet ne sanglotait plus.
J'allais monter, lorsque la sage-femme ouvrit sans bruit la fenêtre.
Elle se pencha, et, me faisant signe de la main:

--Venez, me dit-elle.

Je montai lentement, goûtant des joies plus profondes à chaque marche.
Mon oncle Lazare frappait déjà à la porte, que j'étais encore au
milieu de l'escalier, prenant une sorte de plaisir étrange à retarder
le moment où j'embrasserais ma femme.

Sur le seuil je m'arrêtai, le coeur battant à grands coups. Mon oncle
était penché sur le berceau. Babet, toute blanche, les yeux fermés,
semblait dormir. J'oubliai l'enfant, j'allai droit à Babet, je pris sa
chère tête entre mes mains. Les larmes n'avaient pas séché sur ses
joues, et ses lèvres, encore frémissantes, souriaient, trempées de
pleurs. Elle leva paresseusement les paupières. Elle ne me parla pas,
mais je l'entendis me dire: «J'ai bien souffert, mon brave Jean, mais
j'étais si heureuse de souffrir! Je te sentais en moi.»

Alors, je me penchai, je baisai les yeux de Babet, je bus ses larmes.
Elle riait doucement, elle s'abandonnait avec une langueur caressante.
La fatigue la tenait endolorie. Elle dégagea lentement ses mains du
drap de lit, et, me prenant par le cou, approchant sa bouche de mon
oreille:

--C'est un garçon, murmura-t-elle d'une voix faible, avec un air de
triomphe.

Ce furent là les premiers mots qu'elle prononça après la terrible
crise qui venait de la secouer.

--Je savais bien que ce serait un garçon, continua-t-elle, je voyais
l'enfant chaque nuit... Donne-le moi, couche-le à mon côté.

Je me tournai, et je vis la sage-femme et mon oncle se quereller. La
sage-femme avait toutes les peines du monde à empêcher l'oncle Lazare
de prendre le petit entre ses bras. Il voulait le bercer.

Je regardai l'enfant que la mère m'avait fait oublier. Il était tout
rose. Babet disait avec conviction qu'il me ressemblait; la sage-femme
trouvait qu'il avait les yeux de sa mère; moi je ne savais pas,
j'étais ému jusqu'aux larmes, j'embrassai le cher petit comme du pain,
croyant encore embrasser Babet.

Je posai l'enfant sur le lit. Il poussait des cris continus qui nous
semblaient être une musique céleste. Je m'assis sur le bord de la
couche, mon oncle se mit dans un grand fauteuil, et Babet, lasse et
sereine, couverte jusqu'au menton, resta les paupières levées, les
yeux souriants.

La fenêtre était ouverte toute grande. L'odeur du raisin entrait avec
les tiédeurs de la douce après-midi d'automne. On entendait les
piétinements des vendangeurs, les secousses des charrettes, les
claquements des fouets; par moments, montait la chanson aiguë d'une
servante qui traversait la cour. Tous ces bruits s'adoucissaient dans
la sérénité de cette chambre, encore émue des sanglots de Babet. Et la
fenêtre taillait en plein ciel et en pleine campagne une large bande
de paysage. Nous apercevions l'allée de chênes dans sa longueur; puis
la Durance, comme un ruban de satin blanc, passait au milieu de l'or
et de la pourpre des feuillages; tandis que, au-dessus de ce coin de
terre, un ciel pâle, bleu et rose, creusait ses limpides profondeurs.

C'est dans le calme de cet horizon, dans les exhalaisons de la cuve,
dans les joies du travail et de l'enfantement, que nous causions tous
trois, Babet, l'oncle Lazare et moi, en regardant le cher petit
nouveau-né.

--Oncle Lazare, disait Babet, quel nom donnerez-vous à l'enfant?

--La mère de Jean s'appelait Jacqueline, répondit l'oncle, je nommerai
l'enfant Jacques.

--Jacques, Jacques, répéta Babet... Oui, c'est un joli nom... Et,
dites-moi, que ferons-nous de ce petit homme: un curé ou un soldat, un
monsieur ou un paysan?

Je me mis à rire.

--Nous avons le temps de songer à cela, lui dis-je.

--Mais non, reprit Babet presque fâchée, il grandira vite. Vois comme
il est fort. Ses yeux parlent déjà.

Mon oncle Lazare pensait absolument comme ma femme. Il reprit d'un ton
grave:

--N'en faites ni un prêtre ni un soldat, à moins que le garçon n'ait
une vocation irrésistible... En faire un monsieur, cela est grave...

Babet, anxieuse, me regardait. La chère femme n'avait pas un brin
d'orgueil pour elle; mais, comme toutes les mères, elle eût voulu être
humble et fière devant son fils. J'aurais juré qu'elle le voyait déjà
notaire ou médecin. Je l'embrassai, je lui dis doucement:

--Je désire que l'enfant habite notre chère vallée. Un jour, il
trouvera, au bord de la Durance, une Babet de seize ans, à laquelle il
offrira à boire. Souviens-toi, mon amie... La campagne nous a donné la
paix: notre fils sera paysan comme nous, heureux comme nous.

Babet, tout émue, m'embrassa à son tour. Elle regarda par la fenêtre
les feuillages et la rivière, les prairies et le ciel; puis, en
souriant:

--Tu as raison, Jean, me dit-elle. Ce pays a été bon pour nous, il le
sera pour notre petit Jacques... Oncle Lazare, vous serez le parrain
d'un fermier.

L'oncle Lazare, approuva de la tête, d'un signe las et affectueux.
Depuis un instant, je l'examinais, et je voyais ses yeux se voiler,
ses lèvres pâlir. Renversé dans le fauteuil, en face de la fenêtre
ouverte, il avait posé ses mains blanches sur ses genoux, il regardait
fixement le ciel d'un air d'extase recueillie.

Je fus pris d'inquiétude.

--Souffrez-vous, oncle Lazare? lui demandai-je. Qu'avez-vous?...
Répondez, par grâce.

Il leva doucement une de ses mains, comme pour me prier de parler plus
bas; puis il la laissa retomber, et, d'une voix faible:

--Je suis brisé, dit-il. A mon âge, le bonheur est mortel... Ne faites
pas de bruit... Il me semble que ma chair est devenue toute légère: je
ne sens plus mes jambes ni mes bras.

Babet, effrayée, se souleva, regardant l'oncle Lazare. Je me mis à
genoux devant lui, le contemplant avec anxiété. Lui, souriait.

--Ne vous épouvantez pas, reprit-il. Je n'éprouve aucune souffrance;
une douceur descend en moi, je crois que je vais m'endormir d'un
sommeil juste et bon... Cela vient de me prendre tout d'un coup, et je
remercie Dieu. Ah! mon pauvre Jean, j'ai trop couru dans le sentier du
coteau, l'enfant m'a donné trop de joie.

Et comme nous comprenions, comme nous éclations en sanglots, l'oncle
Lazare continua, sans cesser de regarder le ciel:

--Ne gâtez pas ma joie, je vous en supplie... Si vous saviez combien
je suis heureux de m'endormir pour toujours dans ce fauteuil! Jamais
je n'ai osé rêver une mort si consolante. Toutes mes tendresses sont
là, à mes côtés... Et voyez quel ciel bleu! Dieu m'envoie une belle
soirée.

Le soleil se couchait derrière l'allée de chênes. Les rayons obliques
jetaient des nappes d'or sous les arbres qui prenaient des tons de
vieux cuivre. Au loin, la campagne verte se perdait dans une sérénité
vague. L'oncle Lazare s'affaiblissait de plus en plus, en face de ce
silence attendri, de ce coucher de soleil, apaisé, entrant par la
fenêtre ouverte. Il s'éteignait lentement, comme ces lueurs légères
qui pâlissaient sur les hautes branches.

--Ah! ma bonne vallée, murmura-t-il, tu me fais de tendres adieux...
J'avais peur de mourir l'hiver, lorsque tu es toute noire.

Nous retenions nos larmes, nous ne voulions pas troubler cette mort si
sainte. Babet priait à voix basse. L'enfant jetait toujours de légers
cris.

Mon oncle Lazare entendit ces cris, dans le rêve de son agonie. Il
essaya de se tourner vers Babet, et, souriant encore:

-J'ai vu l'enfant, dit-il, je meurs bien heureux.

Alors, il regarda le ciel pâle, la campagne blonde, et, renversant la
tête, il poussa un faible soupir. Aucun frisson ne secoua le corps de
l'oncle Lazare; il entra dans la mort comme on entre dans le sommeil.

Une telle douceur s'était faite en nous, que nous restâmes muets, sans
larmes. Nous n'éprouvions qu'une tristesse sereine en face de tant de
simplicité dans la mort. Le crépuscule tombait, les adieux de l'oncle
Lazare nous laissaient confiants, ainsi que les adieux du soleil qui
meurt le soir pour renaître le matin.

Telle fut ma journée d'automne, qui me donna un fils et qui emporta
mon oncle Lazare dans la paix du crépuscule.



IV

HIVER.


Janvier a de sinistres matinées, qui glacent le coeur. Au réveil, ce
jour-là, je fus pris d'une inquiétude vague. Pendant la nuit, le dégel
était venu, et, lorsque, du seuil de la porte, je regardai la
campagne, elle m'apparut comme un immense haillon d'un gris sale,
souillé de boue, troué de déchirures.

Un rideau de brouillard cachait les horizons. Dans ce brouillard, les
chênes de l'allée dressaient lugubrement leurs bras noirs, pareils à
une rangée de spectres gardant l'abîme de vapeur qui se creusait
derrière eux. Les terres étaient défoncées, couvertes de flaques
d'eau, le long desquelles traînaient des lambeaux de neige salie. Au
loin, la grande voix de la Durance s'enflait.

L'hiver est d'une vigueur saine, lorsque le ciel est clair et que la
terre est dure. L'air pince les oreilles, on marche gaillardement dans
les sentiers gelés qui sonnent sous les pas avec des bruits d'argent.
Les champs s'élargissent, propres et nets, blancs de glace, jaunes de
soleil. Mais je ne sais rien de plus attristant que ces temps fades de
dégel; je hais les brouillards dont l'humidité pèse aux épaules.

Je frissonnai devant ce ciel cuivré; je me hâtai de rentrer, décidé à
ne point aller aux champs, ce jour-là. Il ne manquait pas de travail
dans l'intérieur de la ferme.

Jacques était levé depuis longtemps. Je l'entendais siffler sous un
hangar, où il donnait un coup de main à des hommes qui enlevaient des
sacs de blé. Le garçon avait déjà dix-huit ans; c'était un grand
gaillard, aux bras forts. Il n'avait pas eu un oncle Lazare pour le
gâter et lui apprendre le latin, il n'allait point rêver sous les
saules de la rive. Jacques était devenu un vrai paysan, un travailleur
infatigable, qui se fâchait, lorsque je touchais à quelque chose, me
disant que je me faisais vieux et que je devais me reposer.

Et, comme je le regardais de loin, un être doux et léger, qui me sauta
sur les épaules, posa ses petites mains sur mes yeux, en me demandant:

--Qui est-ce?

Je me mis à rire.

--C'est, répondis-je, la petite Marie, que sa mère vient d'habiller.

La chère fillette allait avoir dix ans, et, depuis dix ans, elle était
la joie de la ferme. Venue la dernière, à une époque où nous
n'espérions plus avoir d'enfant, elle était doublement aimée. Sa santé
chancelante nous la rendait chère. On la traitait en demoiselle; sa
mère voulait absolument en faire une dame, et je n'avais pas le
courage de vouloir autre chose, tant la petite Marie était mignonne,
dans ses belles jupes de soie ornées de rubans.

Marie n'était pas descendue de mes épaules.

--Maman, maman, criait-elle, viens donc voir; je joue au cheval.

Babet, qui entrait, eut un sourire. Ah! ma pauvre Babet, comme nous
étions vieux! Je me souviens que nous grelottions de lassitude, ce
jour-là, en nous regardant d'un air triste, lorsque nous étions seuls.
Nos enfants nous rendaient notre jeunesse.

Le déjeuner fut silencieux. Nous avions été obligés d'allumer la
lampe. Les clartés rousses qui traînaient dans la pièce, étaient d'une
tristesse à mourir.

--Bah! disait Jacques, il vaut mieux cette pluie tiède qu'un grand
froid qui gèlerait nos oliviers et nos vignes.

Et il essayait de plaisanter. Mais il était inquiet comme nous, sans
savoir pourquoi. Babet avait fait de mauvais rêves. Nous écoutions le
récit de ses cauchemars, riant des lèvres, le coeur serré.

--C'est le temps qui nous met l'âme à l'envers, dis-je pour rassurer
tout le monde.

--Oui, oui, c'est le temps, se hâta de reprendre Jacques. Je vais
mettre quelques sarments dans le feu.

Une flambée joyeuse jeta de larges nappes de lumière contre les murs.
Les ceps brûlaient avec des pétillements, laissant des brasiers roses.
Nous nous étions assis devant la cheminée; l'air, au dehors, était
tiède; mais, dans l'intérieur de la ferme, il tombait des plafonds une
humidité glaciale. Babet avait pris la petite Marie sur ses genoux;
elle causait tout bas avec elle, s'égayant de son babil d'enfant.

--Venez-vous, père? me demanda Jacques. Nous allons visiter les caves
et les greniers.

Je sortis avec lui. Depuis quelques années, les récoltes devenaient
mauvaises. Nous subissions de grosses pertes: nos vignes, nos arbres
étaient surpris par les froids; la grêle hachait nos blés et nos
avoines. Et je disais parfois que je devenais vieux, que la fortune,
qui est femme, n'aime pas les vieillards. Jacques riait, en me
répondant qu'il était jeune, lui, et qu'il allait faire la cour à la
fortune.

J'en étais à l'hiver, à la saison froide. Je sentais bien que tout
mourait autour de moi. A chaque gaieté qui s'en allait, je songeais à
l'oncle Lazare, qui était resté si calme dans la mort; je demandais
des forces à son cher souvenir.

Vers trois heures, le jour tomba complètement. Nous descendîmes dans
la salle commune. Babet cousait au coin de la cheminée, la tête
penchée; la petite Marie, assise par terre, en face du feu, habillait
gravement une poupée. Jacques et moi, nous nous étions mis devant un
bureau d'acajou, qui nous venait de l'oncle Lazare; nous nous
occupions à vérifier nos comptes.

La fenêtre était comme murée; le brouillard, collé aux vitres,
bâtissait une véritable muraille de ténèbres. Derrière cette muraille,
se creusait le vide, l'inconnu. Seule, une clameur large, une voix
haute, qui emplissait l'ombre, s'élevait dans le silence.

Nous avions congédié les travailleurs, ne gardant avec nous que notre
vieille servante Marguerite. Quand je levais la tête et que
j'écoutais, il me semblait que la ferme se trouvait suspendue au
milieu d'un gouffre. Aucun bruit humain ne venait du dehors, je
n'entendais que la clameur de l'abîme. Alors je regardais ma femme et
mes enfants, j'avais les lâchetés des vieilles gens qui se sentent
trop faibles pour protéger ceux qui les entourent contre les périls
inconnus.

La clameur devint plus rauque, et il nous sembla qu'on heurtait à la
porte. Au même instant, les chevaux de l'écurie se mirent à hennir
furieusement, les bestiaux poussèrent des beuglements étouffés. Nous
nous étions tous levés, pâles d'inquiétude. Jacques se précipita vers
la porte, l'ouvrit toute grande.

Un flot d'eau trouble entra brusquement et s'étala dans la pièce.

La Durance débordait. C'était elle qui jetait la clameur s'élargissant
au loin depuis le matin. Les neiges fondaient dans les montagnes,
chaque coteau était devenu un torrent qui enflait la rivière. Le
rideau de brouillard nous avait caché cette crue soudaine.

Souvent, dans les hivers rigoureux, en temps de dégel, l'eau était
ainsi montée jusqu'à la porte de la ferme. Mais jamais le flot n'avait
grandi si rapide. Par la porte ouverte, nous apercevions la cour
transformée en lac. Nous avions déjà de l'eau jusqu'aux chevilles.

Babet avait soulevé la petite Marie, qui pleurait en serrant sa poupée
contre sa poitrine. Jacques voulait aller ouvrir les portes des
écuries et des étables; mais sa mère, le retenant par ses vêtements,
le supplia de ne point sortir. L'eau montait toujours. Je poussai
Babet vers l'escalier.

--Vite, vite, allons dans les chambres, criai-je.

Et je forçai Jacques à passer devant moi. Je quittai le
rez-de-chaussée le dernier.

Marguerite, terrifiée, descendit du grenier où elle se trouvait. Je la
fis asseoir au fond de la pièce, à côté de Babet, qui restait
silencieuse, pâle, les yeux suppliants. Nous avions couché la petite
Marie dans le lit; elle n'avait pas voulu se séparer de sa poupée,
elle s'endormait doucement, en la serrant entre ses bras. Ce sommeil
de l'enfant me soulageait; lorsque je me tournais et que je voyais
Babet, écoutant le souffle régulier de la fillette, j'oubliais le
danger, je n'entendais plus l'eau qui battait les murs.

Mais nous ne pouvions, Jacques et moi, nous empêcher de regarder le
péril en face. L'anxiété nous poussait à nous rendre compte des
progrès de l'inondation. Nous avions ouvert la fenêtre toute grande,
nous nous penchions au risque de tomber, nous interrogions la nuit. Le
brouillard, plus épais, traînait sur l'eau, suant une pluie fine qui
nous pénétrait de frissons. De vagues reflets d'acier indiquaient
seuls la nappe mouvante, au fond des ténèbres. En bas, dans la cour,
le flot clapotait, montant le long des murailles avec des ondulations
douces. Et nous n'entendions toujours que la colère de la Durance et
que l'épouvante des chevaux et des bestiaux.

Les hennissements, les beuglements de ces pauvres bêtes me fendaient
l'âme. Jacques m'interrogeait du regard; il aurait voulu tenter de les
délivrer. Bientôt leurs plaintes d'agonie devinrent lamentables, et un
grand craquement se fit entendre. Les boeufs venaient de briser les
portes de l'étable. Nous les vîmes passer devant nous, emportés par
les eaux, roulés dans le courant. Et ils disparurent dans la clameur
de la rivière.

Alors la colère me prit à la gorge, je devins comme fou, je montrai le
poing à la Durance. Debout devant la fenêtre, je l'insultais.

--Mauvaise! criai-je au milieu du vacarme des eaux, je t'ai aimée
d'amour, tu as été ma première maîtresse, et tu me voles aujourd'hui,
tu viens ébranler ma ferme et emporter mes bestiaux. Ah! maudite,
maudite!... Puis, tu m'as donné Babet, tu t'es promenée avec douceur
au bord de mes prés. Moi, je croyais que tu étais une bonne mère, je
me rappelais que l'oncle Lazare avait eu de la tendresse pour tes eaux
claires, je pensais te devoir de la reconnaissance... Tu es une
marâtre, je ne te dois que de la haine...

Mais la Durance, de sa voix de tonnerre, étouffait mes cris; et,
large, indifférente, elle étalait et poussait ses flots avec
l'entêtement tranquille des choses.

Je rentrai dans la chambre, j'allai embrasser Babet qui pleurait. La
petite Marie dormait en souriant.

--Ne t'effraye pas, dis-je à ma femme. L'eau ne peut toujours
monter... Elle va certainement descendre... Il n'y a aucun danger.

--Non, il n'y a aucun danger, répétait Jacques fiévreusement. La
maison est solide.

A ce moment, Marguerite, qui s'était approchée de la fenêtre, prise de
la curiosité de la peur, se pencha comme folle, et tomba, en poussant
un cri. Je me jetai devant la fenêtre, mais je ne pus empêcher Jacques
de sauter dans l'eau. Marguerite l'avait bercé, il éprouvait pour la
pauvre vieille une tendresse de fils. Au bruit des deux chutes, Babet
s'était levée, épouvantée, les mains jointes. Elle resta là, debout,
la bouche ouverte, les yeux agrandis, regardant la fenêtre.

Je m'étais assis sur l'appui de bois, les oreilles pleines du
grondement des eaux. Je ne sais depuis combien de temps nous étions,
Babet et moi, dans cette stupeur douloureuse, lorsqu'une voix
m'appela. C'était Jacques qui se tenait au mur, sous la fenêtre. Je
lui tendis la main, et il remonta.

Babet le prit avec force dans ses bras. Elle pouvait sangloter,
maintenant; elle se soulageait.

Il ne fut pas question de Marguerite. Jacques n'osait dire qu'il
n'avait pu la retrouver, et nous n'osions le questionner sur ses
recherches.

Il me prit à part, il me ramena à la fenêtre.

--Père, me dit-il à demi-voix, il y a déjà plus de deux mètres d'eau
dans la cour, et la rivière monte toujours. Nous ne pouvons rester ici
davantage.

Jacques avait raison. La maison s'émiettait, les planches des hangars
s'en allaient une à une. Puis, cette mort de Marguerite pesait sur
nous. Babet, affolée, nous suppliait. Sur le grand lit, la petite
Marie restait seule paisible, sa poupée entre les bras, dormant avec
son bon sourire d'ange.

A chaque minute, le péril croissait. L'eau allait atteindre l'appui de
la fenêtre et envahir la chambre. On aurait dit qu'une machine de
guerre ébranlait la ferme à coups sourds, profonds, réguliers. Le
courant devait nous prendre en pleine façade. Et nous ne pouvions
espérer aucuns secours humains!

--Les minutes sont précieuses, dit Jacques avec angoisse. Nous allons
être écrasés sous les décombres... Cherchons des planches,
construisons un radeau.

Il disait cela dans la fièvre. Certes, j'aurais mille fois préféré
être au milieu de la rivière, sur quelques poutres liées ensemble, que
sous le toit de cette maison qui allait s'effondrer. Mais où prendre
les poutres nécessaires? De rage, j'arrachai les planches des
armoires, Jacques brisa les meubles, nous enlevâmes les volets, toutes
les pièces de bois que nous pûmes atteindre. Et sentant qu'il était
impossible d'utiliser ces débris, nous les jetions au milieu de la
chambre, devenus furieux, cherchant toujours.

Notre dernière espérance s'en allait, nous comprenions notre misère et
notre impuissance. L'eau montait; les voix rauques de la Durance nous
appelaient avec colère. Alors, j'éclatai en sanglots, je pris Babet
entre mes bras frémissants, je suppliai Jacques de venir près de nous.
Je voulais que nous mourions tous dans une même étreinte.

Jacques s'était remis à la fenêtre. Et, brusquement:

--Père, cria-t-il, nous sommes sauvés!... Viens voir.

Le ciel était bon. Le toit d'un hangar, arraché par le courant, venait
d'échouer devant la fenêtre. Ce toit, large de plusieurs mètres, était
fait de poutres légères et de chaume; il surnageait, il devait fermer
un excellent radeau. Je joignis les mains, j'aurais adoré ce bois et
cette paille.

Jacques sauta sur le toit, après l'avoir fortement amarré. Il marcha
sur le chaume, s'assurant de la solidité de chaque partie. Le chaume
résista; nous pouvions nous aventurer sans crainte.

--Oh! il nous portera bien tous, dit Jacques joyeusement. Vois donc
comme il s'enfonce peu dans l'eau!... La difficile sera de le diriger.

Il regarda autour de lui et saisit au passage deux perches que le
courant emportait.

--Eh! voici les rames, continua-t-il... Père, nous nous mettrons, toi
à l'arrière, moi à l'avant, et nous conduirons aisément le radeau. Il
n'y a pas trois mètres de fond... Vite, vite, embarquez, il ne faut
pas perdre une minute.

Ma pauvre Babet tâchait de sourire. Elle enveloppa délicatement la
petite Marie dans un châle; l'enfant venait de se réveiller; toute
effrayée, elle gardait un silence coupé de gros soupirs. Je mis une
chaise devant la fenêtre, je fis monter Babet sur le radeau. Comme je
la tenais dans mes bras, je l'embrassai avec une émotion poignante; je
sentais que ce baiser était un baiser suprême.

L'eau commençait à couler dans la chambre. Nous avions les pieds
trempés. Je m'embarquai le dernier; puis, je déliai la corde. Le
courant nous collait contre le mur; il nous fallut des précautions et
des efforts infinis pour nous éloigner de la ferme.

Peu à peu, le brouillard était tombé. Lorsque nous partîmes, il
pouvait être minuit. Les étoiles se noyaient encore dans une buée; la
lune, presque au bord de l'horizon, éclairait la nuit d'une sorte
d'aurore blafarde.

C'est alors que l'inondation nous apparut dans toute son horreur
grandiose. La vallée était devenue fleuve. D'un coteau à l'autre,
entre les masses sombres des cultures, la Durance passait énorme,
seule vivante dans l'horizon mort, grondant d'une voix souveraine,
gardant dans sa colère la majesté de son jet colossal. Par endroits,
des bouquets d'arbres émergeaient, tachant la nappe pâle de marbrures
noires. Je reconnus, devant nous, les cimes des chênes de l'allée; le
courant nous poussait vers ces branches qui étaient pour nous autant
de récifs. Autour du radeau flottaient des débris, des pièces de bois,
des tonneaux vides, des paquets d'herbes; la rivière charriait les
ruines que sa colère avait faites.

A gauche, nous apercevions les lumières de Dourgues. Des lueurs de
lanternes couraient dans la nuit. L'eau n'avait pas dû monter jusqu'au
village; les terres basses seules étaient envahies. Des secours
allaient arriver sans doute. Nous interrogions les clartés qui
traînaient sur l'eau; il nous semblait, à chaque instant, entendre des
bruits de rames.

Nous étions partis à l'aventure. Dès que le radeau fut au milieu du
courant, perdu dans les tourbillons de la rivière, l'angoisse nous
reprit, nous regrettâmes presque d'avoir quitté la ferme. Je me
tournai parfois, je regardai la maison qui restait toujours debout,
grise sur l'eau blanche. Babet, accroupie au milieu du radeau, dans le
chaume du toit, tenait la petite Marie sur ses genoux, la tête contre
sa poitrine, pour lui cacher l'horreur de la rivière, toutes deux
repliées, courbées dans un embrassement, comme rapetissées par la
crainte. Jacques, debout à l'avant, appuyait de toute sa puissance sur
sa perche; il nous jetait, par instants, de rapides regards, puis se
remettait silencieusement à la besogne. Je le secondais de mon mieux,
mais nos efforts pour gagner la rive restaient sans effet. Peu à peu,
malgré nos perches que nous enfoncions dans la vase à les briser, nous
étions dérivés; une force, qui semblait venir du fond de l'eau, nous
poussait au large. Lentement, la Durance s'emparait de nous.

Luttant, baignés de sueur, nous en étions arrivés à la colère, nous
nous battions avec la rivière comme avec un être vivant, cherchant à
la vaincre, à la blesser, à la tuer. Elle nous serrait entre ses bras
de géant, et nos perches devenaient, dans nos mains, des armes que
nous lui enfoncions en pleine poitrine avec rage. Elle rugissait, elle
nous jetait sa bave au visage, elle se tordait sous nos coups. Les
dents serrées, nous résistions à sa victoire. Nous ne voulions pas
être vaincus. Et il nous prenait des envies folles d'assommer le
monstre, de le calmer à coups de poing.

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