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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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PHILADELPHIA, Pa. -- The Philadelphia literary world will celebrate the launch of two new players today, April 10th: Kay Square Press, a new publishing company focused on Philadelphia-area artists, their stories, and their art; and Kay Square's first release, 'With the Rich and Mighty: Emlen Etting of Philadelphia' (ISBN: 978-0-9815129-0-7), a critical biography by Kenneth C. Kaleta.

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NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Books: Nouveaux Contes a Ninon

E >> Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon

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Alors, doucement, avec de précautions infinies, je parvins à me mettre
sur le ventre. J'appuyai ma tête sur une grosse pierre tout
éclaboussée, et je tirai de ma poitrine la lettre de mon oncle Lazare.
Je la posai devant mes yeux; mes larmes m'empêchaient de la lire.

Et le soleil me brûlait le dos, des odeurs âcres de sang me prenaient
à la gorge. Je sentais autour de moi la plaine navrante, j'étais comme
roidi par la rigidité des morts. C'était dans le silence chaud et
nauséabond du meurtre que mon pauvre coeur pleurait.

L'oncle Lazare m'écrivait:

«Mon cher enfant,

«J'apprends que la guerre est déclarée, et j'espère encore que tu
recevras ton congé avant l'ouverture de la campagne. Chaque matin, je
prie Dieu de t'épargner de nouveaux dangers; il m'exaucera, il voudra
bien que tu puisses un jour me fermer les yeux.

«Ah! mon pauvre Jean, je deviens vieux, j'ai grand besoin de ton bras.
Depuis ton départ, je ne sens plus à mon côté ta jeunesse qui me
rendait mes vingt ans. Te souviens-tu de nos promenades du matin dans
l'allée de chênes? Maintenant, je n'ose plus aller sous ces arbres; je
suis seul, j'ai peur. La Durance pleure. Viens vite me consoler,
apaiser mes inquiétudes...»

Les sanglots me suffoquaient, je ne pus continuer. A ce moment, un cri
déchirant se fit entendre à quelques pas de moi; je vis un soldat se
dresser brusquement, la face contractée; il leva les bras avec
angoisse, et s'abattit sur le sol, où il se tordit dans des
convulsions effroyables; puis, il ne bougea plus.

«J'ai mis mon espoir en Dieu, continuait mon oncle, il te ramènera à
Dourgues sain et sauf, nous recommencerons notre douce vie. Laisse-moi
rêver tout haut, te dire mes projets d'avenir. Tu n'iras plus à
Grenoble, tu resteras près de moi; je ferai de mon enfant un fils de
la terre, un paysan qui vivra gaiement au milieu des travaux de la
campagne.

«Et moi, je me retirerai dans ta ferme. Mes mains tremblantes ne
pourront bientôt plus tenir l'hostie. Je ne demande au ciel que deux
années d'une pareille existence. Ce sera la récompense des quelques
bonnes oeuvres que j'ai pu faire. Alors tu me conduiras parfois dans
les sentiers de notre chère vallée, où chaque rocher, chaque haie me
rappellera ta jeunesse que j'ai tant aimée...»

Je dus m'arrêter de nouveau. J'éprouvai à l'épaule une douleur si
vive, que je faillis m'évanouir une seconde fois. Une inquiétude
terrible venait de me prendre; il me semblait que le bruit de la
fusillade se rapprochait, et je me disais avec terreur que notre armée
reculait peut-être, que dans sa fuite elle allait descendre me passer
sur le corps. Mais je ne voyais toujours que les minces nuages de
fumée qui traînaient sur les coteaux.

Mon oncle Lazare ajoutait:

«Et nous serons trois à nous aimer. Ah! mon bien-aimé Jean, comme tu
as eu raison de lui donner à boire, un matin, au bord de la Durance.
Moi, je redoutais Babet, j'étais de méchante humeur, et maintenant je
suis jaloux, car je vois bien que jamais je ne pourrais t'aimer autant
qu'elle t'aime. «Dites-lui, me répétait-elle hier en rougissant, que
s'il se fait tuer, j'irai me jeter dans la rivière, à l'endroit où il
m'a donné à boire.»

«Pour l'amour de Dieu! ménage ta vie. Il est des choses que je ne puis
comprendre, mais je sens bien que le bonheur t'attend ici. J'appelle
déjà Babet ma fille; je la vois à ton bras, dans l'église, lorsque je
bénirai votre union. Je veux que ce soit là ma dernière messe.

«Babet est une grande et belle fille maintenant. Elle t'aidera dans
tes travaux...»

Le bruit de la fusillade s'était éloigné. Je pleurais des larmes
douces. Il y avait des plaintes sourdes parmi les soldats qui râlaient
entre les roues des canons. J'en apercevais un qui faisait des efforts
pour se débarrasser d'un de ses camarades, blessé comme lui, dont le
corps lui écrasait la poitrine; et, comme ce blessé se déballait en se
plaignant, le soldat le repoussa brutalement, le fit rouler sur la
pente du monticule, où le misérable hurla de douleur. A ce
gémissement, une rumeur monta de l'entassement des cadavres. Le
soleil, qui baissait, avait des rayons d'un blond fauve. Le bleu du
ciel était plus doux.

J'achevai la lettre de mon oncle Lazare.

«Je voulais simplement, disait-il encore, te donner de nos nouvelles,
te supplier de venir au plus tôt nous rendre heureux. Et voilà que je
pleure, que je bavarde comme un vieil enfant. Espère, mon pauvre Jean,
je prie, et Dieu est bon.

«Réponds-moi vite, fixe-moi, s'il est possible, l'époque de ton
retour. Nous comptons les semaines, Babet et moi. A bientôt, bonne
espérance.»

L'époque de mon retour!... Je baisai la lettre en sanglotant, je crus
un instant que j'embrassais Babet et mon oncle. Jamais, sans doute, je
ne les reverrais. J'allais mourir comme un chien, dans la poussière,
sous le soleil de plomb. Et c'était dans cette plaine désolée, au
milieu de râles d'agonie, que mes chères affections me disaient adieu.
Un silence bourdonnant m'emplissait les oreilles; je regardais la
terre blanche tachée de sang, qui s'étendait déserte jusqu'aux lignes
grises de l'horizon. Je répétais: «Il faut mourir.» Alors, je fermai
les yeux, j'évoquai le souvenir de Babet et de mon oncle Lazare.

Je ne sais combien je passai de temps dans une sorte de somnolence
douloureuse. Mon coeur souffrait autant que ma chair. Des larmes
coulaient sur mes joues, lentes et chaudes. Au milieu des cauchemars
que me donnait la fièvre, j'entendais un râle pareil à la plainte
continue d'un enfant qui souffre. Par instants, je m'éveillais, je
regardais le ciel avec étonnement.

Je compris enfin que c'était M. de Montrevert, gisant à quelques pas,
qui râlait ainsi. Je l'avais cru mort. Il était couché la face contre
terre, les bras écartés. Cet homme avait été bon pour moi; je me dis
que je ne pouvais le laisser mourir ainsi, le visage dans la terre, et
je me mis à ramper doucement vers lui.

Deux cadavres nous séparaient. J'eus un instant la pensée de passer
sur le ventre de ces morts pour abréger le chemin; car, à chaque
mouvement, mon épaule me faisait horriblement souffrir. Mais je n'osai
pas. J'avançai sur les genoux, m'aidant d'une main. Quand je fus
arrivé auprès du colonel, je poussai un soupir de soulagement; il me
sembla que j'étais moins seul; nous allions mourir ensemble, et cette
mort partagée ne m'épouvantait plus.

Je voulais qu'il vît le soleil, je le retournai le plus délicatement
possible. Quand les rayons tombèrent sur son visage, il souffla
fortement; il ouvrit les yeux. Penché sur lui, j'essayai de lui
sourire. Il abaissa de nouveau les paupières; à ses lèvres qui
tremblaient, je compris qu'il avait conscience de ses souffrances.

--C'est vous, Gourdon, me dit-il enfin d'une voix faible; la bataille
est-elle gagnée?

--Je le crois, colonel, lui répondis-je.

Il y eut un instant de silence. Puis, ouvrant les yeux et me
regardant:

--Où êtes-vous blessé? me demanda-t-il.

--A l'épaule... Et vous, colonel?

--Je dois avoir le coude broyé... Je me rappelle, c'est le même boulet
qui nous a arrangés comme cela, mon garçon.

Il fit un effort pour se remettre sur son séant.

--Ah! ça, dit-il avec une gaieté brusque, nous n'allons pas coucher
ici?

Vous ne sauriez croire combien cette bonhomie courageuse me donna des
forces et de l'espoir. Je me sentais tout autre depuis que nous étions
deux à lutter contre la mort.

--Attendez, m'écriai-je, je vais bander votre bras avec mon mouchoir,
et nous tâcherons de nous porter l'un l'autre jusqu'à la prochaine
ambulance.

--C'est ça, mon garçon... Ne serrez pas trop fort... Maintenant,
prenons-nous chacun par notre bonne main et essayons de nous lever.

Nous nous levâmes en chancelant. Nous avions perdu beaucoup de sang;
nos têtes tournaient, nos jambes se dérobaient. On nous aurait pris
pour des hommes ivres, trébuchant, nous soutenant, nous poussant,
faisant des détours pour éviter les morts. Le soleil se couchait dans
une lueur rose, et nos ombres gigantesques dansaient bizarrement sur
le champ de bataille. C'était la fin d'un beau jour.

Le colonel plaisantait; des frissons crispaient ses lèvres, ses rires
ressemblaient à des sanglots. Je sentais bien que nous allions tomber
dans un coin pour ne plus nous relever. Par instants, des vertiges
nous prenaient, nous étions obligés de nous arrêter, fermant les yeux.
Au fond de la plaine, les ambulances faisaient de petites taches
grises sur la terre sombre.

Nous heurtâmes un gros caillou, et nous fûmes renversés l'un sur
l'autre. Le colonel jura comme un païen. Nous essayâmes de marcher à
quatre pattes, en nous accrochant aux ronces. Nous fîmes ainsi, sur
les genoux, une centaine de mètres. Mais nos genoux saignaient.

--J'en ai assez, dit le colonel en se couchant; on viendra me ramasser
si l'on veut. Dormons.

J'eus encore la force de me dresser à demi et de crier de tout le
souffle qui me restait. Des hommes passaient au loin, ramassant les
blessés; ils accoururent, ils nous couchèrent côte à côte sur une
civière.

--Mon camarade, me dit le colonel pendant le trajet, la mort ne veut
pas de nous. Je vous dois la vie, je m'acquitterai de ma dette, le
jour où vous aurez besoin de moi... Donnez-moi votre main.

Je mis ma main dans la sienne, et c'est ainsi que nous arrivâmes aux
ambulances. On avait allumé des torches; les chirurgiens coupaient et
sciaient, au milieu de hurlements épouvantables; une odeur fade
s'exhalait des linges ensanglantés, tandis que les torches jetaient
dans les cuvettes des moires d'un rose sombre.

Le colonel supporta courageusement l'amputation de son bras; je vis
seulement ses lèvres blanchir et ses yeux se voiler. Quand mon tour
fut venu, un chirurgien me visita l'épaule.

--C'est un boulet qui vous a fait cela, dit-il, deux centimètres plus
bas, et vous aviez l'épaule emportée. La chair seule a été meurtrie.

Et, comme je demandais à l'aide qui me pansait si ma blessure était
grave:

--Grave! me répondit-il en riant, vous en avez pour trois semaines à
garder le lit et à vous refaire du sang.

Je me tournai contre le mur, ne voulant pas laisser voir mes larmes.
Et j'aperçus des yeux du coeur Babet et mon oncle Lazare qui me
tendaient les bras. J'en avais fini avec les luttes sanglantes de ma
journée d'été.

III

AUTOMNE.

Il y avait près de quinze ans que j'avais épousé Babet dans la petite
église de mon oncle Lazare. Nous avions demandé le bonheur à notre
chère vallée. Je m'étais fait cultivateur; la Durance, ma première
amante, était maintenant pour moi une bonne mère qui semblait se
plaire à rendre mes champs gras et fertiles. Peu à peu, appliquant les
méthodes nouvelles de culture, je devenais un des plus riches
propriétaires du pays.

A la mort des parents de ma femme, nous avions acheté l'allée de
chênes et les prairies qui s'étendaient le long de la rivière. J'avais
fait bâtir sur ce terrain une habitation modeste qu'il nous fallut
bientôt agrandir; chaque année, je trouvais moyen d'arrondir nos
terres de quelque champ voisin, et nos greniers étaient trop étroits
pour nos moissons.

Ces quinze premières années furent simples et heureuses. Elles
s'écoulèrent dans une joie sereine, et elles n'ont laissé en moi que
le souvenir vague d'un bonheur calme et continu. Mon oncle Lazare
avait réalisé son rêve en se retirant chez nous; son grand âge ne lui
permettait même plus de lire chaque matin son bréviaire; il regrettait
parfois sa chère église, il se consolait en allant rendre visite au
jeune vicaire qui l'avait remplacé. Dès le lever du soleil, il
descendait de la petite chambre qu'il occupait, et souvent il
m'accompagnait aux champs, se plaisant au grand air, retrouvant une
jeunesse au milieu des senteurs fortes de la campagne.

Une seule tristesse nous faisait soupirer parfois. Dans la fécondité
qui nous entourait, Babet restait stérile. Bien que nous fussions
trois à nous aimer, certains jours, nous nous trouvions trop seuls:
nous aurions voulu avoir dans nos jambes une tête blonde qui nous eût
tourmentés et caressés.

L'oncle Lazare avait une peur terrible de mourir avant d'être
grand-oncle. Il était redevenu enfant, il se désolait de ce que Babet
ne lui donnait pas un camarade qui aurait joué avec lui. Le jour où ma
femme nous confia en hésitant que nous allions sans doute être bientôt
quatre, je vis le cher oncle tout pâle, se retenant pour ne pas
pleurer. Il nous embrassa, songeant déjà au baptême, parlant de
l'enfant comme s'il était âgé de trois ou quatre ans.

Et les mois passèrent dans une tendresse recueillie. Nous parlions bas
entre nous, attendant quelqu'un. Je n'aimais plus Babet, je l'adorais
à mains jointes, je l'adorais pour deux, pour elle et pour le petit.

Le grand jour approchait. J'avais fait venir de Grenoble une
sage-femme qui ne quittait plus la ferme. L'oncle était dans des
transes horribles; il n'entendait rien à de pareilles aventures, il
alla jusqu'à me dire qu'il avait eu tort de se faire prêtre et qu'il
regrettait beaucoup de n'être pas médecin.

Un matin de septembre, vers six heures, j'entrai dans la chambre de ma
chère Babet qui sommeillait encore. Son visage souriant reposait
paisiblement sur la toile blanche de l'oreiller. Je me penchai,
retenant mon souffle. Le ciel me comblait de ses biens. Je songeai
tout à coup à cette journée d'été où je râlais dans la poussière, et
je sentis en même temps, autour de moi, le bien-être du travail, la
paix du bonheur. Ma brave femme dormait, toute rose, au milieu de son
grand lit; tandis que la chambre entière me rappelait nos quinze
années de tendresse.

J'embrassai doucement Babet sur les lèvres. Elle ouvrit les yeux, me
sourit, sans parler. J'avais des envies folles de la prendre dans mes
bras, de la serrer contre mon coeur; mais, depuis quelque temps,
j'osais à peine lui presser la main, tant elle me semblait fragile et
sacrée.

Je m'assis sur le bord de la couche, et, à voix basse:

--Est-ce pour aujourd'hui? lui demandai-je.

--Non, je ne crois pas, me répondit-elle... Je rêvais que j'avais un
garçon: il était déjà très-grand et portait d'adorables petites
moustaches noires... L'oncle Lazare me disait hier qu'il l'avait aussi
vu en rêve.

Je commis une grosse maladresse.

--Je connais l'enfant mieux que vous, repris-je. Je le vois chaque
nuit. C'est une fille...

Et comme Babet se tournait vers la muraille, près de pleurer, je
compris ma bêtise, je me hâtai d'ajouter:

--Quand je dis une fille... je ne suis pas bien sûr. Je vois l'enfant
tout petit, avec une longue robe blanche... C'est certainement un
garçon.

Babet m'embrassa pour cette bonne parole.

--Va surveiller les vendanges, reprit-elle. Je me sens calme, ce
matin.

--Tu me ferais prévenir s'il arrivait quelque chose?

--Oui, oui... Je suis très-lasse. Je vais encore dormir. Tu ne m'en
veux pas de ma paresse?...

Et Babet ferma les yeux, languissante et attendrie. Je restai penché
sur elle, recevant au visage le souffle tiède de ses lèvres. Elle
s'endormit peu à peu, sans cesser de sourire. Alors, je dégageai ma
main de la sienne avec des précautions infinies; je travaillai pendant
cinq minutes pour mener à bien cette besogne délicate. Puis, je posai
sur son front un baiser qu'elle ne sentit pas, et je me retirai,
palpitant, le coeur débordant d'amour.

Je trouvai, en bas, dans la cour, mon oncle Lazare qui regardait avec
inquiétude la fenêtre de la chambre de Babet. Dès qu'il m'aperçut:

--Eh bien! me demanda-t-il, est-ce pour aujourd'hui?

Depuis un mois il m'adressait régulièrement cette question chaque
matin.

--Il paraît que non, lui répondis-je. Venez-vous avec moi voir
vendanger?

Il alla chercher sa canne, et nous descendîmes l'allée de chênes.
Lorsque nous fûmes au bout de l'allée, sur cette terrasse qui dominait
la Durance, nous nous arrêtâmes tous deux, regardant la vallée.

De petits nuages blancs frissonnaient dans le ciel pâle. Le soleil
avait des rayons blonds qui jetaient comme une poussière d'or sur la
campagne, dont la nappe jaune s'étendait toute mûre, n'ayant plus les
lumières ni les ombres énergiques de l'été. Les feuillages doraient,
par larges plaques, la terre noire. La rivière coulait plus lente,
lasse d'avoir fécondé les champs pendant une saison. Et la vallée
restait calme et forte. Elle portait déjà les premières rides de
l'hiver, mais son flanc gardait la chaleur de ses derniers
enfantements, étalant ses formes amples, dépouillée des herbes folles
du printemps, plus orgueilleusement belle de cette seconde jeunesse de
la femme qui a fait oeuvre de vie.

Mon oncle Lazare resta silencieux; puis, se tournant vers moi:

--Te souviens-tu? Jean, me dit-il, il y a plus de vingt ans, je t'ai
conduit ici par une jeune matinée de mai. Ce jour-là, je t'ai montré
la vallée prise d'une activité folle, travaillant aux fruits de
l'automne. Regarde: la vallée vient encore une fois d'achever son
travail.

--Je me souviens, cher oncle, répondis-je. J'avais grand'peur ce
jour-là; mais vous étiez bon, et votre leçon fut convaincante. Je vous
dois toutes mes joies.

--Oui, tu en es à l'automne, tu as travaillé et tu récoltes. L'homme,
mon enfant, a été créé à l'image de la terre. Et, comme la mère
commune, nous sommes éternels: les feuilles vertes renaissent chaque
année des feuilles sèches; moi, je renais en toi, et toi, tu renaîtras
dans tes enfants. Je te dis cela pour que la vieillesse ne t'effraye
pas, pour que tu saches mourir en paix, comme meurt cette verdure, qui
repoussera de ses propres germes au printemps prochain.

J'écoutais mon oncle, et je songeais à Babet, qui dormait dans son
grand lit de toile blanche. La chère créature allait enfanter, à
l'image de ce sol puissant qui nous avait donné la fortune. Elle aussi
en était à l'automne: elle avait le sourire fort, l'ampleur sereine de
la vallée. Je croyais la voir sous le soleil blond, lasse et heureuse,
trouvant une généreuse volupté à être mère. Et je ne savais plus si
mon oncle Lazare me parlait de ma chère vallée ou de ma chère Babet.

Nous montâmes lentement sur les coteaux. En bas, le long de la
Durance, étaient les prairies, de larges tapis d'un vert cru; puis
venaient des terres jaunes que, ça et là, les oliviers grisâtres et
les maigres amandiers coupaient en allées largement espacées; puis,
tout en haut, se trouvaient les vignes, des souches puissantes dont
les ceps traînaient sur le sol.

Dans le midi de la France, on traite la vigne en rude commère, et non
en délicate demoiselle, comme dans le nord. Elle pousse un peu à
l'aventure, selon le bon plaisir de la pluie et du soleil. Les
souches, alignées sur deux rangs, en longues files, jettent autour
d'elles des jets d'une verdure sombre. Dans les intervalles, on sème
du blé ou de l'avoine. Un vignoble ressemble à une immense pièce
d'étoffe rayée, faite de la bande verte des pampres et du ruban jaune
des chaumes.

Des hommes et des femmes, accroupis dans les vignes, coupaient les
grappes de raisin, qu'ils jetaient ensuite au fond de grands paniers.
Nous marchions lentement, mon oncle et moi, le long des allées de
chaume. Lorsque nous passions, les vendangeurs tournaient la tête et
nous saluaient. Mon oncle s'arrêtait parfois pour causer avec les plus
vieux des travailleurs.

--Hé! père André, disait-il, le raisin est-il bien mûr, le vin
sera-t-il bon, cette année?

Et les paysans, levant leurs bras nus, montraient au soleil de longues
grappes d'un noir d'encre, dont les grains pressés semblaient éclater
d'abondance et de force.

--Voyez, monsieur le curé, criaient-ils, ce sont là les petites. Il y
en a qui pèsent plusieurs livres. Voici dix ans que nous n'avions eu
une pareille besogne.

Puis, ils rentraient dans les feuilles. Leurs vestes brunes faisaient
des taches sur la verdure. Et les femmes, nu-tête, ayant au cou un
mince fichu bleu, se courbaient en chantant. Il y avait des enfants
qui se roulaient au soleil, dans les chaumes, poussant des rires
aigus, égayant de leur turbulence l'atelier en plein air. Au bord du
champ, de grosses charrettes immobiles attendaient le raisin; elles se
détachaient sur le ciel clair, tandis que des hommes allaient et
venaient sans cesse, portant les paniers pleins, rapportant les
paniers vides.

Je l'avoue, au milieu de ce champ, il me vint des pensées d'orgueil.
J'entendais la terre enfanter sous mes pas; la vie mûre et
toute-puissante coulait dans les veines de la vigne, et chargeait
l'air de souffles larges. Un sang chaud battait dans ma chair, j'étais
comme soulevé par la fécondation qui débordait du sol et qui montait
en moi. Le labeur de ce peuple d'ouvriers était mon oeuvre, ces vignes
étaient mes enfants; cette campagne entière devenait ma famille
plantureuse et obéissante. J'avais plaisir à sentir mes pieds
s'enfoncer dans la terre grasse.

Alors, j'embrassai d'un coup d'oeil les terrains qui descendaient
jusqu'à la Durance, et je possédai ces vignobles, ces prés, ces
chaumes, ces oliviers. La maison blanchissait à côté de l'allée de
chênes; la rivière semblait une frange d'argent posée au bord du grand
manteau vert de mes pâturages. Je crus un instant que ma taille
grandissait, qu'en étendant les bras, j'allais pouvoir serrer contre
ma poitrine la propriété entière, les arbres et les prairies, la
maison et les terres labourées.

Et comme je regardais, je vis, dans l'étroit sentier qui montait le
coteau, une de nos servantes courant à perdre haleine. Elle se
heurtait aux cailloux, emportée par son élan, agitant les deux bras,
nous appelant de ses gestes éperdus. Une émotion inexprimable me prit
à la gorge.

--Mon oncle, mon oncle! criai-je, voyez donc courir Marguerite... Je
crois que c'est pour aujourd'hui.

Mon oncle Lazare devint tout pâle. La servante était enfin arrivée sur
le plateau; elle venait à nous, en sautant par-dessus les vignes.
Quand elle fut devant moi, l'haleine lui manqua; elle étouffait,
appuyant les mains sur sa poitrine.

--Parlez donc! lui dis-je. Qu'arrive-t-il?

Elle poussa un gros soupir, fit aller les mains, put enfin prononcer
ce seul mot:

--Madame...

Je n'attendis pas davantage.

--Venez, venez vite, oncle Lazare! Ah! ma pauvre et chère Babet!

Et je descendis le sentier, lancé à me briser les os. Les vendangeurs,
qui s'étaient mis debout, me regardaient courir en souriant. L'oncle
Lazare, ne pouvant me rejoindre, agitait sa canne avec désespoir.

--Hé! Jean, que diable! criait-il, attends-moi. je ne veux pas arriver
le dernier.

Mais je n'entendais plus l'oncle Lazare, je courais toujours.

J'arrivai à la ferme, haletant, plein de terreur et d'espérance. Je
montai rapidement l'escalier, je frappai du poing à la porte de Babet,
riant, pleurant, la tête perdue. La sage-femme entrebâilla la porte,
pour me dire d'un ton fâché de ne point faire tant de bruit. Je
demeurai désespéré et honteux.

--Vous ne pouvez entrer, ajouta-t-elle. Allez attendre dans la cour.

Et comme je ne bougeais pas:

--Tout va bien, continua la sage-femme. Je vous appellerai.

La porte se referma. Je restai droit devant elle, ne me décidant pas à
descendre. J'entendais Babet se plaindre d'une voix brisée. Et, comme
j'étais là, elle poussa un cri déchirant qui me frappa comme une balle
en pleine poitrine. Il me prit une envie irrésistible d'enfoncer la
porte d'un coup d'épaule. Pour ne pas céder à cette envie, je mis les
mains à mes oreilles, je me précipitai follement dans l'escalier.

Je trouvai dans la cour mon oncle Lazare qui arrivait tout essoufflé.
Le cher homme fut obligé de s'asseoir sur la margelle du puits.

--Eh bien! me demanda-t-il, où est l'enfant?

--Je ne sais pas, répondis-je; on m'a mis à la porte... Babet souffre
et pleure.

Nous nous regardâmes, n'osant prononcer une parole. Nous tendions
l'oreille avec angoisse, nous ne quittions pas des yeux la fenêtre de
Babet, cherchant à voir au travers des petits rideaux blancs. L'oncle,
tremblant, restait immobile, les deux mains appuyées fortement sur sa
canne; moi, pris de fièvre, je marchais devant lui à grands pas. Par
moments, nous échangions des sourires inquiets.

Les charrettes des vendangeurs arrivaient une à une. Les paniers de
raisin étaient posés contre un des murs de la cour, et des hommes, les
jambes nues, foulaient les grappes sous leurs pieds, dans des auges de
bois. Les mulets hennissaient, les charretiers juraient, tandis que le
vin tombait avec des bruits sourds au fond de la cuve. Des odeurs
âcres montaient dans l'air tiède.

Et j'allais toujours de long en large, comme grisé par ces odeurs. Ma
pauvre tête éclatait, je songeais à Babet, en regardant couler le sang
du raisin. Je me disais avec une joie toute physique que mon enfant
naissait à l'époque féconde de la vendange, dans les senteurs du vin
nouveau.

L'impatience me torturait, je montai de nouveau. Mais je n'osai
frapper, je collai mon oreille contre le bois de la porte, et
j'entendis les plaintes de Babet, qui sanglotait tout bas. Alors le
coeur me manqua, je maudis la souffrance. L'oncle Lazare, qui était
doucement monté derrière moi, dut me ramener dans la cour. Il voulut
me distraire, il me dit que le vin serait excellent; mais il parlait
sans s'écouter lui-même. Et, par instants, nous nous taisions tous
deux, écoutant avec anxiété une plainte plus prolongée de Babet.

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