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New Philadelphia Book Publisher Highlights Local Talent
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FlatSigned Press Alleges Don Imus Remarks Damage Legacy of President Gerald R. Ford
NEW YORK, N.Y. -- Nathan Yungerberg, an accomplished model scout and professional child photographer is launching a nation-wide casting call to find the cover model for his highly anticipated book release, 'The Model Child: A Parents Guide to the Child Modeling Industry' (ISBN: 978-0-9817018-0-6).


Books: Nouveaux Contes a Ninon

E >> Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon

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Babet eut grand'peur. Elle devint rouge, elle se sauva en balbutiant:

--Merci, monsieur Jean, je vous remercie bien.

Moi, essuyant mes mains mouillées, je restai confus, immobile devant
mon oncle Lazare.

Le digne homme, les bras pliés, ramenant un coin de sa soutane,
regarda Babet qui remontait le sentier en courant, sans tourner la
tête. Puis, lorsqu'elle eut disparu derrière les haies, il abaissa ses
regards vers moi, et je vis sa bonne figure sourire tristement.

--Jean, me dit-il, viens dans la grande allée. Le déjeuner n'est pas
prêt. Nous avons une demi-heure à perdre.

Il se mit à marcher de son pas un peu pesant, évitant les touffes
d'herbe mouillées de rosée. Sa soutane, dont un bout traînait sur les
graviers, avait de petits claquements sourds. Il tenait son bréviaire
sous le bras; mais il avait oublié sa lecture du matin, et il
s'avançait, la tête baissée, rêvant, ne parlant point.

Son silence m'accablait. Il était bavard d'ordinaire. A chaque pas,
mon inquiétude croissait. Pour sûr, il m'avait vu donner à boire à
Babet. Quel spectacle, Seigneur! La jeune fille, riant et rougissant,
me baisait le bout des doigts, tandis que moi, me dressant sur les
pieds, tendant les bras, je me penchais comme pour l'embrasser. C'est
alors que mon action me parut épouvantable d'audace. Et toute ma
timidité revint. Je me demandai comment j'avais pu oser me faire
baiser les doigts d'une façon si douce.

Et mon oncle Lazare qui ne disait rien, qui marchait toujours à petits
pas devant moi, sans avoir un seul regard pour les vieux arbres qu'il
aimait! Il préparait sûrement un sermon. Il ne m'emmenait dans la
grande allée qu'afin de me gronder à l'aise. Nous en aurions au moins
pour une heure: le déjeuner serait froid, je ne pourrais revenir au
bord de l'eau et rêver aux tièdes brûlures que les lèvres de Babet
avaient laissées sur mes mains.

Nous étions dans la grande allée. Cette allée, large et courte,
longeait la rivière; elle était faite de chênes énormes, aux troncs
crevassés, qui allongeaient puissamment leurs hautes branches. L'herbe
fine tendait un tapis sous les arbres, et le soleil, criblant les
feuillages, brodait ce tapis de rosaces d'or. Au loin, tout autour,
s'élargissaient des prairies d'un vert cru.

Mon oncle, sans se retourner, sans changer son pas, alla jusqu'au bout
de l'allée. Là, il s'arrêta, et je me tins à son côté, comprenant que
le moment terrible était venu.

La rivière tournait brusquement; un petit parapet faisait du bout de
l'allée une sorte de terrasse. Cette voûte d'ombre donnait sur une
vallée de lumière. La campagne s'agrandit largement devant nous, à
plusieurs lieues. Le soleil montait dans le ciel, où les rayons
d'argent du matin s'étaient changés en un ruissellement d'or; des
clartés aveuglantes coulaient de l'horizon, le long des coteaux,
s'étalant dans la plaine avec des lueurs d'incendie.

Après un instant de silence, mon oncle Lazare se tourna vers moi.

--Bon Dieu, le sermon! pensai-je.

Et je baissai la tête. D'un geste large, mon oncle me montra la
vallée; puis, se redressant:

--Regarde, Jean, me dit-il d'une voix lente, voilà le printemps. La
terre est en joie, mon garçon, et je t'ai amené ici, en face de cette
plaine de lumière, pour te montrer les premiers sourires de la jeune
saison. Vois quel éclat et quelle douceur! Il monte de la campagne des
senteurs tièdes qui passent sur nos visages comme des souffles de vie.

Il se tut, paraissant rêver. J'avais relevé le front, étonné,
respirant à l'aise. Mon oncle ne prêchait pas.

--C'est une belle matinée, reprit-il, une matinée de jeunesse. Tes
dix-huit ans vivent largement, au milieu de ces verdures âgées au plus
de dix-huit jours. Tout est splendeur et parfum, n'est-ce pas? la
grande vallée te semble un lieu de délices: la rivière est là pour te
donner sa fraîcheur, les arbres pour te prêter leur ombre, la campagne
entière pour te parler de tendresse, le ciel lui-même pour embraser
ces horizons que tu interroges avec espérance et désir. Le printemps
appartient aux gamins de ton âge. C'est lui qui enseigne aux garçons
la façon de faire boire les jeunes filles...

Je baissai la tête de nouveau. Décidément, mon oncle Lazare m'avait
vu.

--Un vieux bonhomme comme moi, continua-t-il, sait malheureusement à
quoi s'en tenir sur les grâces du printemps. Moi, mon pauvre Jean,
j'aime la Durance parce qu'elle arrose ces prairies et qu'elle fait
vivre toute la vallée; j'aime ces jeunes feuillages parce qu'ils
m'annoncent les fruits de l'été et de l'automne; j'aime ce ciel parce
qu'il est bon pour nous, parce que sa chaleur hâte la fécondité de la
terre. Il me faudrait te dire cela un jour ou l'autre; je préfère te
le dire aujourd'hui, à cette heure matinale. C'est le printemps
lui-même qui te fait la leçon. La terre est un vaste atelier où l'on
ne chôme jamais. Regarde cette fleur, à nos pieds: elle est un parfum
pour toi; pour moi elle est un travail, elle accomplit sa tâche en
produisant sa part de vie, une petite graine noire qui travaillera à
son tour, le printemps prochain. Et, maintenant, interroge le vaste
horizon. Toute cette joie n'est qu'un enfantement. Si la campagne
sourit, c'est qu'elle recommence l'éternelle besogne. L'entends-tu à
présent respirer fortement, active et pressée? Les feuilles soupirent,
les fleurs se hâtent, le blé pousse sans relâche; toutes les plantes,
toutes les herbes se disputent à qui grandira le plus vite; et l'eau
vivante, la rivière vient aider le travail commun, et le jeune soleil
qui monte dans le ciel, a charge d'égayer l'éternelle besogne des
travailleurs.

Mon oncle, à ce moment, me força à le regarder en face. Il acheva en
ces termes:

--Jean, tu entends ce que te dit ton ami le printemps. Il est la
jeunesse, mais il prépare l'âge mûr; son clair sourire n'est que la
gaieté du travail. L'été sera puissant, l'automne sera fécond, car le
printemps chante à cette heure, en accomplissant bravement sa tâche.

Je restai fort sot. Je comprenais mon oncle Lazare. Il me faisait bel
et bien un sermon, dans lequel il me disait que j'étais un paresseux
et que le moment de travailler était venu.

Mon oncle paraissait aussi embarrassé que moi. Après avoir hésité
pendant quelques instants:

--Jean, dit-il en balbutiant un peu, tu as eu tort de ne pas venir me
tout conter... Puisque tu aimes Babet et que Babet t'aime...

--Babet m'aime! m'écriai-je.

Mon oncle eut un geste d'humeur.

--Eh! laisse-moi dire. Je n'ai pas besoin d'un nouvel aveu... Elle me
l'a avoué elle-même.

--Elle vous a avoué cela, elle vous a avoué cela!

Et je sautai brusquement au cou de mon oncle Lazare.

--Oh! que c'est bon! ajoutai-je... Je ne lui avais jamais parlé,
vrai... Elle vous a dit ça à confesse, n'est ce pas?... Jamais je
n'aurais osé lui demander si elle m'aimait, moi, jamais je n'en aurais
rien su... Oh! que je vous remercie!

Mon oncle Lazare était tout rouge. Il sentait qu'il venait de
commettre une maladresse. Il avait pensé que je n'en étais pas à ma
première rencontre avec la jeune fille, et voilà qu'il me donnait une
certitude, lorsque je n'osais encore rêver une espérance. Il se
taisait maintenant; c'était moi qui parlais avec volubilité.

--Je comprends tout, continuai-je. Vous avez raison, il faut que je
travaille pour gagner Babet. Mais vous verrez comme je serai
courageux... Ah! que vous êtes bon, mon oncle Lazare, et que vous
parlez bien! J'entends ce que dit le printemps; je veux avoir, moi
aussi, un été puissant, un automne fécond. On est bien ici, on voit
toute la vallée; je suis jeune comme elle, je sens la jeunesse en moi
qui demande à remplir sa tâche...

Mon oncle me calma.

--C'est bien, Jean, me dit-il. J'ai longtemps espéré faire de toi un
prêtre, je ne t'avais donné ma science que dans ce but. Mais ce que
j'ai vu ce matin au bord de l'eau, me force à renoncer définitivement
à mon rêve le plus cher. C'est le ciel qui dispose de nous. Tu aimeras
Dieu d'une autre façon... Tu ne peux rester maintenant dans ce
village, où je veux que tu ne rentres que mûri par l'âge et le
travail. J'ai choisi pour toi le métier de typographe; ton instruction
te servira. Un de mes amis, un imprimeur de Grenoble, t'attend lundi
prochain.

Une inquiétude me prit.

--Et je reviendrai épouser Babet? demandai-je.

Mon oncle eut un imperceptible sourire. Sans répondre directement:

--Le reste est à la volonté du ciel, répondit-il.

--Le ciel, c'est vous, et j'ai foi en votre bonté. Oh! mon oncle,
faites que Babet ne m'oublie pas. Je vais travailler pour elle.

Alors mon oncle Lazare me montra de nouveau la vallée que la lumière
inondait de plus en plus, chaude et dorée.

--Voilà l'espérance, me dit-il. Ne sois pas aussi vieux que moi, Jean.
Oublie mon sermon, garde l'ignorance de cette campagne. Elle ne songe
pas à l'automne; elle est toute à la joie de son sourire; elle
travaille, insouciante et courageuse. Elle espère.

Et nous revînmes à la cure, marchant lentement dans l'herbe que le
soleil avait séchée, causant avec des attendrissements de notre
prochaine séparation. Le déjeuner était froid, comme je l'avais prévu;
mais cela m'importait peu. J'avais des larmes dans les yeux, chaque
fois que je regardais mon oncle Lazare. Et, au souvenir de Babet, mon
coeur battait à m'étouffer.

Je ne me rappelle pas ce que je fis le reste du jour. J'allai, je
crois, me coucher sous mes saules, au bord de l'eau. Mon oncle avait
raison, la terre travaillait. En appliquant l'oreille contre le gazon,
il me semblait entendre des bruits continus. Alors, je rêvais ma vie.
Enfoncé dans l'herbe, jusqu'au soir, j'arrangeai une existence toute
de travail, entre Babet et mon oncle Lazare. La jeunesse énergique de
la terre avait pénétré dans ma poitrine, que j'appuyais fortement
contre la mère commune, et je m'imaginais par instants être un des
saules vigoureux qui vivaient autour de moi. Le soir, je ne pus dîner.
Mon oncle comprit sans doute les pensées qui m'étouffaient, car il
feignit de ne pas remarquer mon peu d'appétit. Dès qu'il me fut permis
de me lever, je me hâtai de retourner respirer l'air libre du dehors.

Un vent frais montait de la rivière, dont j'entendais au loin les
clapotements sourds. Une lumière veloutée tombait du ciel. La vallée
s'étendait comme une mer d'ombre, sans rivage, douce et transparente.
Il y avait des bruits vagues dans l'air, une sorte de frémissement
passionné, comme un large battement d'ailes, qui aurait passé sur ma
tête. Des odeurs poignantes montaient avec la fraîcheur de l'herbe.

J'étais sortis pour voir Babet; je savais que, tous les soirs, elle
venait à la cure, et j'allai m'embusquer derrière une haie. Je n'avais
plus mes timidités du matin; je trouvais tout naturel de l'attendre
là, puisqu'elle m'aimait et que je devais lui annoncer mon départ.

Quand je vis ses jupes dans la nuit limpide, je m'avançai sans bruit.
Puis, à voix basse:

--Babet, murmurai-je, Babet, je suis ici.

Elle ne me reconnut pas d'abord, elle eut un mouvement de terreur.
Quand elle m'eut reconnu, elle parut plus effrayée encore, ce qui
m'étonna profondément.

--C'est vous, monsieur Jean, me dit-elle. Que faites-vous là? que
voulez-vous?

J'étais près d'elle, je lui pris la main.

--Vous m'aimez bien, n'est-ce pas?

--Moi! qui vous a dit cela?

--Mon oncle Lazare.

Elle demeura atterrée. Sa main se mit à trembler dans la mienne. Comme
elle allait se sauver, je pris son autre main. Nous étions face à
face, dans une sorte de creux que formait la haie, et je sentais le
souffle haletant de Babet qui courait tout chaud sur mon visage. La
fraîcheur, le silence frissonnant de la nuit, traînaient lentement
autour de dans.

--Je ne sais pas, balbutia la jeune fille, je n'ai jamais dit cela...
Monsieur le curé a mal entendu... Par grâce, laissez-moi, je suis
pressée.

--Non, non, repris-je, je veux que vous sachiez que je pars demain, et
que vous me promettiez de m'aimer toujours.

--Vous partez demain!

Oh! le doux cri, et que Babet y mit de tendresse! Il me semble encore
entendre sa voix alarmée, pleine de désolation et d'amour.

--Vous voyez bien, criai-je à mon tour, que mon oncle Lazare a dit la
vérité. D'ailleurs, il ne ment jamais. Vous m'aimez, vous m'aimez,
Babet! Vos lèvres, ce matin, l'avaient confié tout bas à mes doigts.

Et je la fis asseoir au pied de la haie. Mes souvenirs m'ont gardé ma
première causerie d'amour, dans sa religieuse innocence. Babet
m'écouta comme une petite soeur. Elle n'avait plus peur, elle me
confia l'histoire de son amour. Et ce furent des serments solennels,
des aveux naïfs, des projets sans fin. Elle jura de n'épouser que moi,
je jurai de mériter sa main à force de travail et de tendresse. Il y
avait un grillon derrière la haie, qui accompagnait notre causerie de
son chant d'espérance, et toute la vallée, chuchotant dans l'ombre,
prenait plaisir à nous entendre causer si doucement.

Nous nous séparâmes en oubliant de nous embrasser.

Quand je rentrai dans ma petite chambre, il me sembla que je l'avais
quittée depuis une année au moins. Cette journée si courte me
paraissait éternelle de bonheur. C'était là ma journée de printemps,
la plus tiède, la plus parfumée de ma vie, celle dont le souvenir est
aujourd'hui la voix lointaine et émue de ma jeune saison.



II

ÉTÉ.


Ce jour-là, lorsque je m'éveillai, vers trois heures du matin, j'étais
couché sur la terre dure, brisé de lassitude, le visage couvert de
sueur. Une nuit de juillet, chaude et lourde, pesait sur ma poitrine.

Autour de moi, mes compagnons dormaient, enveloppés dans leurs
capotes; ils tachaient de noir la terre grise, et la plaine obscure
haletait; il me semblait entendre la respiration forte d'une multitude
endormie. Des bruits perdus, des hennissements de chevaux, des chocs
d'armes, s'élevaient dans le silence frissonnant.

Vers minuit, l'armée avait fait halte, et nous avions reçu l'ordre de
nous coucher et de dormir. Depuis trois jours nous marchions, brûlés
par le soleil, aveuglés par la poussière. L'ennemi était enfin devant
nous, là-bas, sur les coteaux de l'horizon. Au petit jour, une
bataille décisive devait être livrée.

Un accablement m'avait pris. Pendant trois heures, j'étais resté comme
écrasé, sans souffle et sans rêves. L'excès même de la fatigue venait
de me réveiller. Maintenant, couché sur le dos, les yeux grands
ouverts, je songeais en regardant la nuit, je songeais à cette
bataille, à cette tuerie que le soleil allait éclairer. Depuis plus de
six ans, au premier coup de feu de chaque combat, je disais adieu à
mes chères affections, à Babet, à l'oncle Lazare. Et voilà, un mois à
peine avant ma libération, qu'il me fallait leur dire adieu encore,
cette fois pour toujours peut-être!

Puis mes pensées s'adoucirent. Les yeux fermés, je vis Babet et mon
oncle Lazare. Comme il y avait longtemps que je ne les avais
embrassés! Je me souvenais du jour de notre séparation; mon oncle
pleurait d'être pauvre, de me laisser partir ainsi, et Babet, le soir,
m'avait juré de m'attendre, de ne jamais aimer que moi. J'avais dû
tout quitter, mon patron de Grenoble, mes amis de Dourgues. De loin en
loin, quelques lettres étaient venues me dire qu'on m'aimait toujours,
que le bonheur m'attendait dans ma bien-aimée vallée. Et moi, j'allais
me battre, j'allais me faire tuer.

Je me mis à rêver le retour. Je vis mon pauvre vieil oncle sur le
seuil de la cure, tendant vers moi ses bras tremblants; et, derrière
lui, il y avait Babet toute rouge, en larmes et souriante. Je me
jetais dans leurs bras, je les embrassais en balbutiant...

Brusquement, un roulement de tambour me ramena à la terrible réalité.
L'aube était venue, la plaine grise s'élargissait dans les vapeurs du
matin. Le sol s'anima, des formes vagues surgirent de toutes parts. Un
bruit grandissant emplit l'air; c'étaient des appels de clairon, des
galops de chevaux, des roulements d'artillerie, des cris de
commandement. La guerre se dressait, menaçante, au milieu de mon rêve
de tendresse.

Je me levai péniblement; il me sembla que mes os étaient rompus et que
ma tête allait se fendre. Je réunis mes hommes à la hâte; car je dois
vous dire que j'avais atteint le grade de sergent. Nous reçûmes
bientôt l'ordre de nous porter sur la gauche et d'occuper un petit
coteau qui dominait la plaine.

Comme nous étions près de partir, le vaguemestre passa en courant, et
cria:

--Une lettre pour le sergent Gourdon!

Et il me remit une lettre froissée, maculée, qui traînait depuis huit
jours peut-être dans les sacs de cuir de l'administration des postes.
Je n'eus que le temps de reconnaître l'écriture de mon oncle Lazare.

--En avant, marche! cria le commandant.

Il me fallut marcher. Pendant quelques secondes, je tins ma pauvre
lettre à la main, la dévorant des yeux; elle me brûlait les doigts,
j'aurais donné tout au monde pour m'asseoir, pour pleurer à mon aise
en la lisant. Je dus me décider à la glisser sous ma tunique, contre
mon coeur.

Jamais je n'avais éprouvé une angoisse pareille. Je me disais, pour me
consoler, ce que mon oncle m'avait répété souvent: j'étais à l'été de
ma vie, à l'heure de la lutte ardente, et il me fallait remplir
bravement mon devoir, si je voulais avoir un automne paisible et
fécond. Mais ces raisonnements m'exaspéraient davantage; cette lettre,
qui venait me parler de bonheur, brûlait mon coeur révolté contre la
folie de la guerre. Et je ne pouvais même la lire! J'allais mourir
peut-être sans savoir ce qu'elle contenait, sans entendre une dernière
fois les bonnes paroles de mon oncle Lazare.

Nous étions arrivés sur le coteau. Nous devions attendre là l'ordre de
nous porter en avant. Le champ de bataille se trouvait merveilleusement
choisi pour s'égorger à l'aise. L'immense plaine s'étendait toute nue,
à plusieurs lieues, sans un arbre, sans une maison. Des haies, des
broussailles faisaient de maigres taches sur la blancheur du sol.
Jamais je n'ai revu une pareille campagne, une mer de poussière, un sol
crayeux, crevé ça et là, montrant ses entrailles brunes. Et jamais non
plus, je n'ai revu un ciel d'une pureté si ardente, une si belle et si
chaude journée de juillet; à huit heures, l'air embrasé brûlait déjà
nos visages. O la splendide matinée, et quelle plaine stérile pour tuer
et mourir!

Depuis longtemps la fusillade éclatait avec des bruits secs et
irréguliers, appuyée de la voix grave du canon. Les ennemis, des
Autrichiens aux vêtements blafards, avaient quitté les hauteurs, et la
plaine était sillonnée de longues files d'hommes qui me paraissaient
gros comme des insectes. On eût dit une fourmilière en insurrection.
Des nuages de fumée traînaient sur le champ de bataille. Par instants,
lorsque ces nuages se déchiraient, j'apercevais des soldats qui
fuyaient, pris d'une terreur panique. Il y avait ainsi des courants
d'effroi qui emportaient les hommes, des élans de honte et de courage
qui les amenaient sous les balles.

Je ne pouvais entendre les cris des blessés, ni voir couler le sang.
Je distinguais seulement, pareils à des points noirs, les morts que
les bataillons laissaient derrière eux. Je me mis à regarder avec
curiosité les mouvements des troupes, m'irritant contre la fumée qui
me cachait une bonne moitié du spectacle, trouvant une sorte de
plaisir égoïste à me savoir en sûreté, tandis que les autres
mouraient.

Vers neuf heures, on nous fit avancer. Nous descendîmes le coteau au
pas gymnastique, nous dirigeant vers le centre qui pliait. Le bruit
régulier de nos pas me parut funèbre. Les plus braves d'entre nous
haletaient, pâles, les traits tirés.

Je me suis promis de dire la vérité. Aux premiers sifflements des
balles, le bataillon s'arrêta brusquement, tenté de fuir.

--En avant, en avant! criaient les chefs.

Mais nous étions cloués au sol, baissant la tête, lorsqu'une balle
sifflait à nos oreilles. Ce mouvement est instinctif; si la honte ne
m'avait retenu, je me serais jeté à plat ventre dans la poussière.

Devant nous, il y avait un grand rideau de fumée que nous n'osions
franchir. Des éclairs rouges traversaient cette fumée. Et,
frémissants, nous n'avancions toujours pas. Mais les balles venaient
jusqu'à nous; des soldats tombaient avec un hurlement. Les chefs
criaient plus haut:

--En avant, en avant!

Les rangs de derrière, qu'ils poussaient, nous forçaient à marcher.
Alors, fermant les yeux, nous prîmes un nouvel élan, nous entrâmes
dans la fumée.

Une rage furieuse s'était emparée de nous. Lorsque retentit le cri de:
Halte! nous eûmes peine à nous arrêter. Dès qu'on reste immobile, la
peur revient, on a des envies de se sauver. La fusillade commença.
Nous tirions devant nous, sans viser, trouvant quelque soulagement à
envoyer des balles dans la fumée. Je me rappelle que je lâchais mes
coups de feu machinalement, les lèvres serrées, les yeux agrandis; je
n'avais plus peur, car, à vrai dire, je ne savais plus si j'existais.
La seule idée qui me battait dans la tête, était que je tirerais
jusqu'à ce que tout fût fini. Mon compagnon de gauche reçut une balle
en plein visage et il tomba sur moi; je le repoussai brutalement,
essuyant ma joue qu'il avait inondée de sang. Et je me remis à tirer.

Je me souviens encore d'avoir vu notre colonel, M. de Montrevert,
ferme et droit sur son cheval, regardant tranquillement du côté de
l'ennemi. Cet homme me parut gigantesque. Il n'avait pas de fusil pour
se distraire, et sa poitrine s'étalait toute large au-dessus de nous.
De temps à autre, il abaissait ses regards, il nous criait d'une voix
sèche:

--Serrez les rangs, serrez les rangs!

Nous serrions les rangs comme des moutons, marchant sur les morts,
hébétés, tirant toujours. Jusque-là, l'ennemi ne nous avait envoyé que
des balles; un éclat sourd se fit entendre, un boulet nous emporta
cinq hommes. Une batterie, qui devait être en face de nous et que nous
ne pouvions voir, venait d'ouvrir son feu. Les boulets frappaient en
plein tas, presqu'au même endroit, faisant une trouée sanglante que
nous bouchions sans cesse, avec un entêtement de brutes farouches.

--Serrez les rangs, serrez les rangs! répétait froidement le colonel.

Nous donnions de la chair humaine au canon. A chaque soldat qui
tombait, je faisais un pas de plus vers la mort, je me rapprochais de
l'endroit où les boulets ronflaient sourdement, écrasant les hommes
dont le tour était venu de mourir. Les cadavres s'amoncelaient à cette
place, et bientôt les boulets ne frappèrent plus que dans un tas de
chairs meurtries; des lambeaux de membres volaient, à chaque nouveau
coup de canon. Nous ne pouvions plus serrer les rangs.

Les soldats hurlaient, les chefs eux-mêmes furent entraînés.

--A la baïonnette, à la baïonnette!

Et, sous une pluie de balles, le bataillon courut avec rage au-devant
des boulets. Le rideau de fumée se déchira; sur un petit monticule,
nous aperçûmes la batterie ennemie rouge de flammes, qui faisait feu
sur nous de toutes les gueules de ses pièces. Mais l'élan était pris,
les boulets n'arrêtaient que les morts.

Je courais à côté du colonel Montrevert, dont le cheval venait d'être
tué, et qui se battait comme un simple soldat. Brusquement, je fus
foudroyé; il me sembla que ma poitrine s'ouvrait et que mon épaule
était emportée. Un vent terrible me passa sur la face.

Et je tombai. Le colonel s'abattit à mon côté. Je me sentis mourir, je
songeai à mes chères affections, je m'évanouis en cherchant d'une main
défaillante la lettre de mon oncle Lazare.

Lorsque je revins à moi, j'étais couché sur le flanc, dans la
poussière. Une stupeur profonde m'anéantissait. Les yeux grands
ouverts, je regardais devant moi, sans rien voir; il me semblait que
je n'avais plus de membres et que mon cerveau était vide. Je ne
souffrais pas, car la vie paraissait s'en être allée de ma chair.

Un soleil lourd, implacable, tombait sur ma face comme du plomb fondu.
Je ne le sentais pas. Peu à peu la vie me revint; mes membres
devinrent plus légers, mon épaule seule resta broyée par un poids
énorme. Alors, avec l'instinct d'une bête blessée, je voulus me mettre
sur mon séant. Je poussai un cri de douleur et je retombai sur le sol.

Mais je vivais maintenant, je voyais, je comprenais. La plaine
s'élargissait nue et déserte, toute blanche au grand soleil. Elle
étalait sa désolation sous la sérénité ardente du ciel; des tas de
cadavres dormaient dans la chaleur, et les arbres abattus semblaient
d'autres morts qui séchaient. Il n'y avait pas un souffle d'air. Un
silence effrayant sortait des tas de cadavres; puis, par instants, des
plaintes sourdes qui traversaient ce silence, lui donnaient un long
frisson. A l'horizon, sur les coteaux, de minces nuages de fumée
traînaient, tachaient seuls de gris le bleu éclatant du ciel. La
tuerie continuait sur les hauteurs.

Je pensai que nous étions vainqueurs, je goûtai un plaisir égoïste à
me dire que je pourrais mourir en paix dans cette plaine déserte.
Autour de moi, la terre était noire. En levant la tête, je vis, à
quelques mètres, la batterie ennemie sur laquelle nous nous étions
rués. La lutte avait dû être horrible; le monticule était couvert de
corps hachés et défigurés; le sang avait coulé si abondamment, que la
poussière semblait un large tapis rouge. Au-dessus des cadavres, les
canons allongeaient leurs gueules sombres. Je frissonnai, en écoutant
le silence de ces canons.

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