Books: Nouveaux Contes a Ninon
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Emile Zola >> Nouveaux Contes a Ninon
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NOUVEAUX CONTES A NINON
EMILE ZOLA
TABLE DES MATIÈRES
A NINON
CONTES
Un bain
Les fraises
Le grand Michu
Le jeûne
Les épaules de la marquise
Mon voisin Jacques
Le paradis des chats
Lili
La légende du Petit-Manteau bleu de l'amour
Le forgeron
Le chômage
Le petit village
SOUVENIRS
LES QUATRE JOURNÉES DE JEAN GOURDON
I.--Printemps
II.--Été
III.--Automne
IV.--Hiver
A NINON
Il y a juste dix ans, ma chère âme, que je t'ai conté mes premiers
contes. Quels beaux amoureux nous étions alors! J'arrivais de cette
terre de Provence, où j'ai grandi si libre, si confiant, si plein de
tous les espoirs de la vie. J'étais à toi, à toi seule, à ta
tendresse, à ton rêve.
Te souviens-tu, Ninon? Le souvenir est aujourd'hui l'unique joie où
mon coeur se repose. Jusqu'à vingt ans, nous avons battu ensemble les
sentiers. J'entends tes petits pieds sur la terre dure; j'aperçois des
bouts de ta jupe blanche au ras des herbes folles; je sens ton haleine
parmi de lointains souffles de sauge, qui m'arrivent comme des
bouffées de jeunesse. Et les heures charmantes se précisent: c'était
un matin, sur la berge, au bord de l'eau réveillée à peine, toute
pure, toute rosé des premières rougeurs du ciel; c'était une
après-midi, dans les arbres, dans un trou de feuilles, avec la
campagne écrasée, dormant autour de nous, sans un frisson; c'était un
soir, au milieu d'un pré, lentement noyé sous le flot bleuâtre du
crépuscule, qui coulait des coteaux; c'était une nuit, marchant le
long d'une route interminable, allant tous deux à l'inconnu,
insoucieux des étoiles elles-mêmes, au seul bonheur de laisser la
ville, de nous perdre loin, très-loin, au fond de l'ombre discrète. Te
souviens-tu, Ninon?
Quelle vie heureuse! Nous étions lâchés dans l'amour, dans l'art, dans
le songe. Il n'est pas de buisson qui n'ait caché nos baisers, étouffé
nos causeries. Je t'emmenais, je te promenais, comme la vivante poésie
de mon enfance. A nous deux, nous avions le ciel, la terre, et les
arbres, et les eaux, jusqu'aux roches nues qui fermaient l'horizon. Il
me semblait, à cet âge, qu'en ouvrant les bras, j'allais prendre toute
la campagne sur ma poitrine, pour lui donner un baiser de paix. Je me
sentais des forces, des désirs, des bontés de géant. Nos courses de
gamins échappés, nos amours d'oiseaux libres, m'avaient inspiré un
grand mépris du monde, une tranquille croyance aux seules énergies de
la vie. Oui, c'est dans tes tendresses de toutes les heures, mon amie,
que j'ai fait jadis cette provision de courage, dont mes compagnons,
plus tard, se sont si souvent étonnés. Les illusions de nos coeurs
étaient des armures d'acier fin, qui me protègent encore.
Je te quittai, je quittai cette Provence dont tu étais l'âme, et ce
fut toi que, dès la veille de la lutte, j'invoquais comme une bonne
sainte. Tu eus mon premier livre. Il était tout plein de ton être,
tout parfumé du parfum de tes cheveux. Tu m'avais envoyé au combat,
avec un baiser au front, en amante brave qui veut la victoire du
soldat qu'elle aime. Et moi, je ne me souvenais toujours que de ce
baiser, je ne pensais qu'à toi, je ne pouvais parler que de toi.
Dix ans se sont écoulés. Ah! ma chère âme, que de tempêtes ont grondé,
que d'eau noire, que de débâcles ont passé depuis ce temps sous les
ponts croulants de mes rêves! Dix ans de travaux forcés, dix ans
d'amertume, de coups donnés et reçus, d'éternel combat! J'ai le coeur
et le cerveau tout balafrés de blessures. Si tu voyais ton amoureux de
jadis, ce grand garçon souple qui rêvait de déplacer les montagnes
d'une chiquenaude, si tu le voyais passer dans le jour blafard de
Paris, la face terreuse, alourdi de lassitude, tu grelotterais, ma
pauvre Ninon, en regrettant les clairs soleils, les midis ardents,
éteints à jamais. Certains soirs, je suis si brisé, que j'ai une envie
lâche de m'asseoir au bord de la route, quitte à m'endormir pour
toujours dans le fossé. Et sais-tu, Ninon, ce qui me pousse sans cesse
en avant, ce qui me rend du coeur, à chaque faiblesse? C'est ta voix,
ma bien-aimée, ta voix lointaine, ton filet de voix pure qui me crie
mes serments.
Certes, je te sais fille de courage. Je puis te montrer mes plaies, tu
ne m'en aimeras que mieux. Cela me soulagera de me plaindre à toi, qui
me consoleras. Je n'ai pas quitté la plume un seul jour, mon amie; je
me suis battu en soldat qui a son pain à gagner; si la gloire vient,
elle m'empêchera de manger mon pain sec. Que de besogne mauvaise, et
dont j'ai encore le dégoût à la gorge! Pendant dix ans, j'ai alimenté
comme tant d'autres du meilleur de moi la fournaise du journalisme. De
ce labeur colossal, il ne reste rien, qu'un peu de cendre. Feuilles
jetées au vent, fleurs tombées à la boue, mélange de l'excellent et du
pire, gâché dans l'auge commune. J'ai touché à toutes choses, je me
suis sali les mains dans ce torrent de médiocrité trouble qui coule à
pleins bords. Mon amour de l'absolu saignait, au milieu de ces
niaiseries, si grosses d'importance le matin, si oubliées le soir.
Lorsque je rêvais quelque coup de pouce éternel donné dans le granit,
quelque oeuvre de vie plantée debout à jamais, je soufflais des bulles
de savon que crevait l'aile des mouches ronflantes au soleil. J'aurais
glissé à l'hébétement d'un métier si, dans mon amour de la force, je
n'avais eu une consolation, celle de cette production incessante, qui
me rompait à toutes les fatigues.
Puis, mou amie, j'étais armé en guerre. Tu ne saurais croire les
soulèvements de colère que la sottise produisait en moi. J'avais la
passion de mes opinions, j'aurais voulu enfoncer mes croyances dans la
gorge des autres. Un livre me rendait malade, un tableau me
désespérait comme une catastrophe publique; je vivais dans une
bataille continue d'admiration et de mépris. En dehors des lettres, en
dehors de l'art, le monde n'était plus. Et quels coups de plume, quels
chocs furieux pour faire la place nette! Aujourd'hui, je hausse les
épaules. Je suis un vieil endurci dans le mal, j'ai gardé ma foi, je
crois même être plus intraitable encore; mais je me contente de
m'enfermer et de travailler. C'est la seule façon de discuter
sainement; car les oeuvres ne sont que des arguments, dans l'éternelle
discussion du beau.
Tu penses bien que je ne suis pas sorti intact de la bataille. J'ai
des cicatrices un peu partout, je te l'ai dit, au cerveau et au coeur.
Je ne riposte plus, j'attends qu'on s'habitue à mon air. Peut-être
ainsi pourrai-je te revenir entier. C'est que, mon amie, j'ai quitté
nos galants sentiers d'amoureux, où les fleurs poussent, où l'on ne
cueille que des sourires. J'ai pris la grand'route, grise de
poussière, aux arbres maigres; je me suis même, je le confesse, arrêté
curieusement devant des chiens crevés, au coin des bornes; j'ai parlé
de vérité, j'ai prétendu qu'on pouvait tout écrire, j'ai voulu prouver
que l'art est dans la vie et non ailleurs. Naturellement, on m'a
poussé au ruisseau. Moi, Ninon, moi qui ai employé ma jeunesse à
glaner pour ton corsage les paquerettes et les bluets!
Tu me pardonneras mes infidélités d'amant. Les hommes ne peuvent
rester toujours dans les jupes des filles. Il vient une heure où vos
fleurs sont trop douces. Tu te rappelles la pâle soirée d'automne, la
soirée de nos adieux? C'est au sortir de tes bras frêles, que la
vérité m'a emporté dans ses dures mains. J'ai été fou d'analyse
exacte. Après les travaux courants, je prenais mes nuits, j'écrivais
page à page les livres qui me hantaient. Si j'ai un orgueil, j'ai
celui de cette volonté, dont l'effort m'a tiré lentement des besognes
du métier. J'ai mangé, sans rien vendre de mes croyances. Je te devais
ces confidences, à toi qui as le droit de savoir quel homme est devenu
l'enfant dont tu as protégé les débuts.
Aujourd'hui, ma seule souffrance est d'être seul. Le monde finit à la
grille de mon jardin. Je me suis enfermé chez moi pour ne mettre que
le travail dans ma vie, et je me suis si bien enfermé, que personne ne
vient plus. C'est pourquoi, ma chère âme, j'ai évoqué ton souvenir, au
milieu de la lutte. J'étais trop seul, après dix ans de séparation; je
voulais te revoir, te baiser les cheveux, te dire que je t'aime
toujours. Cela me soulage. Viens, et n'aie point peur, je ne suis pas
si noir qu'on me fait. Je t'assure, je t'aime toujours, je rêve
d'avoir encore des rosés, pour en mettre un bouquet à ton sein. J'ai
des envies de laitage. Si je ne craignais de faire rire, je
t'emmènerais sous quelque charmille, avec un mouton blanc, pour nous
dire tous les trois des choses tendres.
Et sais-tu ce que j'ai fait, Ninon, pour te retenir auprès de moi
toute cette nuit? Je te le donne en mille. J'ai fouillé le passé, j'ai
cherché dans ces centaines de pages écrites un peu partout, si je n'en
trouverais pas d'assez délicates pour tes oreilles. Au beau milieu de
mes rudesses, il m'a plu de mettre cette douceur. Oui, j'ai voulu ce
régal pour nous deux. Nous redevenons enfants, nous goûtons sur
l'herbe. Ce sont des contes, rien que des contes, de la confiture dans
de la porcelaine de gamins. N'est-ce pas charmant? trois groseilles,
deux grains de raisin sec, suffiront à notre faim, et nous nous
griserons avec cinq gouttes de vin dans de l'eau claire. Écoute,
curieuse. J'ai d'abord quelques contes assez décents; certains même
ont un commencement et une fin; d'autres, il est vrai, vont pieds nus,
après avoir jeté leur bonnet par-dessus les toits. Mais, je dois
t'avertir que, plus loin, nous entrerons dans des fantaisies qui
battent absolument la campagne. Dame! j'ai tout glané, il fallait bien
te retenir la nuit entière. Là, je chante la chanson des «t'en
souviens-tu?» Ce sont nos souvenirs à la queue-leu-leu, ma fille; tout
ce qu'il y a de plus doux pour nous, le meilleur de nos amours. Si
cela ennuie les autres, tant pis! ils n'ont pas besoin de venir mettre
le nez dans nos affaires. Puis, pour te garder encore. j'entamerai une
longue histoire, la dernière, celle qui nous mènera, je l'espère,
jusqu'au matin. Elle est tout au bout des autres, placée à dessein
pour t'endormir dans mes bras. Nous laisserons tomber le volume, et
nous nous embrasserons.
Ah! Ninon, quelle débauche de blanc et de rose! Je ne promets pas
cependant que, malgré tous mes soins à enlever les épines, il ne reste
pas quelque goutte de sang dans ma botte de fleurs. Je n'ai plus les
mains assez pures pour nouer des bouquets sans danger. Mais ne
t'inquiète point: si tu te piques, je baiserai tes doigts, je boirai
ton sang. Ce sera moins fade.
Demain, j'aurai rajeuni de dix ans. Il me semblera que j'arrive de la
veille, du fond de notre jeunesse, avec le miel de ton baiser aux
lèvres. Ce sera le recommencement de ma tâche. Ah! Ninon, je n'ai rien
fait encore. Je pleure sur cette montagne de papier noirci; je me
désole à penser que je n'ai pu étancher ma soif du vrai, que la grande
nature échappe à mes bras trop courts. C'est l'âpre désir, prendre la
terre, la posséder dans une étreinte, tout voir, tout savoir, tout
dire. Je voudrais coucher l'humanité sur une page blanche, tous les
êtres, toutes les choses; une oeuvre qui serait l'arche immense.
Et ne m'attends pas de longtemps au rendez-vous que je t'ai donné, en
Provence, après la tâche achevée. Il y a trop à faire. Je veux le
roman, je veux le drame, je veux la vérité partout. Ne m'apporte plus
ton cher souvenir que la nuit; viens sur le rayon de lune qui glisse
entre mes rideaux, à l'heure où je pourrai pleurer avec toi sans être
vu. J'ai besoin de toute ma virilité. Plus tard, oh! plus tard, ce
sera moi qui irai te retrouver dans les campagnes tièdes encore de nos
tendresses. Nous serons bien vieux; mais nous nous aimerons toujours.
Tu me mèneras en pèlerinage sur la berge, au bord de l'eau, réveillée
à peine; dans les trous de feuilles, avec la campagne ardente dormant
autour de nous; au milieu des prés, lentement noyés sous le flot
bleuâtre du crépuscule; le long de la route interminable, insoucieux
des étoiles, au seul bonheur de nous perdre dans l'ombre. Et les
arbres, les brins d'herbe, jusqu'aux cailloux, nous reconnaîtront de
loin, à nos baisers, et nous souhaiteront la bien-venue.
Écoute, pour que nous ne nous cherchions pas je veux te dire derrière
quelle haie j'irai te prendre. Tu sais l'endroit où la rivière fait un
coude, après le pont, plus bas que le lavoir, juste en face du grand
rideau de peupliers? Souviens-toi, nous nous y sommes baisé les mains,
un matin de mai. Eh bien! à gauche, il y a une haie d'aubépines, ce
mur de verdure au pied duquel nous nous couchions pour ne plus voir
que le bleu du ciel. C'est derrière la haie d'aubépines, ma chère âme,
que je te donne rendez-vous, à des années, un jour de soleil pâle,
lorsque ton coeur me saura dans les environs.
ÉMILE ZOLA.
Paris, 1er octobre 1874.
CONTES
UN BAIN
Je te le donne en mille, Ninon. Cherche, invente, imagine: un vrai
conte bleu, quelque chose de terrifiant et d'invraisemblable... Tu
sais, la petite baronne, cette excellente Adeline de C***, qui avait
juré... Non, tu ne devinerais pas, j'aime mieux te tout dire.
Eh bien! Adeline se remarie, positivement. Tu doutes, n'est-ce pas? Il
faut que je sois au Mesnil-Rouge, à soixante-sept lieues de Paris,
pour croire à une pareille histoire. Ris, le mariage ne s'en fera pas
moins. Cette pauvre Adeline, qui était veuve à vingt-deux ans, et que
la haine et le mépris des hommes rendaient si jolie! En deux mois de
vie commune, le défunt, un digne homme, certes, pas trop mal conservé,
qui eût été parfait sans les infirmités dont il est mort, lui avait
enseigné toute l'école du mariage. Elle avait juré que l'expérience
suffisait. Et elle se remarie! Ce que c'est que de nous, pourtant!
Il est vrai qu'Adeline a eu de la malechance. On ne prévoit pas une
aventure pareille. Et si je te disais qui elle épouse! Tu connais le
comte Octave de R***, ce grand jeune homme qu'elle détestait si
parfaitement. Ils ne pouvaient se rencontrer sans échanger des
sourires pointus, sans s'égorger doucement avec des phrases aimables.
Ah! les malheureux! si tu savais où ils se sont rencontrés une
dernière fois... Je vois bien qu'il faut que je te conte ça. C'est
tout un roman. Il pleut ce matin. Je vais mettre la chose en
chapitres.
I
Le Château est à six lieues de Tours. Du Mesnil-Rouge, j'en vois les
toits d'ardoise, noyés dans les verdures du parc. On le nomme le
Château de la Belle-au-Bois-dormant, parce qu'il fut jadis habité par
un seigneur qui faillit y épouser une de ses fermières. La chère
enfant y vécut cloîtrée, et je crois que son ombre y revient. Jamais
pierres n'ont eu une telle senteur d'amour.
La Belle qui y dort aujourd'hui est la vieille comtesse de M***, une
tante d'Adeline. Il y a trente ans qu'elle doit venir passer un hiver
à Paris. Ses nièces et ses neveux lui donnent chacun une quinzaine, à
la belle saison. Adeline est très-ponctuelle. D'ailleurs, elle aime le
Château, une ruine légendaire que les pluies et les vents émiettent,
au milieu d'une forêt vierge.
La vieille comtesse a formellement recommandé de ne toucher ni aux
plafonds qui se lézardent, ni aux branches folles qui barrent les
allées. Elle est heureuse de ce mur de feuilles qui s'épaissit là,
chaque printemps, et elle dit, d'ordinaire, que la maison est encore
plus solide qu'elle. La vérité est que toute une aile est par terre.
Ces aimables retraites, bâties sous Louis XV, étaient, comme les
amours du temps, un déjeuner de soleil. Les plâtres se sont fendus,
les planchers ont cédé, la mousse a verdi jusqu'aux alcôves. Toute
l'humidité du parc a mis là une fraîcheur où passe encore l'odeur
musquée des tendresses d'autrefois.
Le parc menace d'entrer dans la maison. Des arbres ont poussé au pied
des perrons, dans les fentes des marches. Il n'y a plus que la grande
allée qui soit carrossable; encore faut-il que le cocher conduise ses
bêtes à la main. A droite, à gauche, les taillis restent vierges,
creusés de rares sentiers, noirs d'ombre, où l'on avance, les mains
tendues, écartant les herbes. Et les troncs abattus font des impasses
de ces bouts de chemins, tandis que les clairières rétrécies
ressemblent à des puits ouverts sur le bleu du ciel. La mousse pend
des branches, les douces-amères tendent des rideaux sous les futaies;
des pullulements d'insectes, des bourdonnements d'oiseaux qu'on ne
voit pas, donnent une étrange vie à cette énormité de feuillages. J'ai
eu souvent de petits frissons de peur, en allant rendre visite à la
comtesse; les taillis me soufflaient sur la nuque des haleines
inquiétantes.
Mais il y a surtout un coin délicieux et troublant, dans le parc:
c'est à gauche du Château, au bout d'un parterre, où il ne pousse plus
que des coquelicots aussi grands que moi. Sous un bouquet d'arbres,
une grotte se creuse, s'enfonçant au milieu d'une draperie de lierre,
dont les bouts traînent jusque dans l'herbe. La grotte, envahie,
obstruée, n'est plus qu'un trou noir, au fond duquel on aperçoit la
blancheur d'un Amour de plâtre, souriant, un doigt sur la bouche. Le
pauvre Amour est manchot, et il a, sur l'oeil droit, une tache de
mousse qui le rend borgne. Il semble garder, avec son sourire pâle
d'infirme, quelque amoureuse dame morte depuis un siècle.
Une eau vive, qui sort de la grotte, s'étale en large nappe au milieu
de la clairière; puis, elle s'échappe par un ruisseau perdu sous les
feuilles. C'est un bassin naturel, au fond de sable, dans lequel les
grands arbres se regardent; le trou bleu du ciel fait une tache bleue
au centre du bassin. Des joncs ont grandi, des nénufars ont élargi
leurs feuilles rondes. On n'entend, dans le jour verdâtre de ce puits
de verdure, qui semble s'ouvrir en haut et en bas sur le lac du grand
air, que la chanson de l'eau, tombant éternellement, d'un air de
lassitude douce. De longues mouches d'eau patinent dans un coin. Un
pinson vient boire, avec des mines délicates, craignant de se mouiller
les pattes. Un frisson brusque des feuilles donne à la mare une
pâmoison de vierge dont les paupières battent. Et, du noir de la
grotte, l'Amour de plâtre commande le silence, le repos, toutes les
discrétions des eaux et des bois, à ce coin voluptueux de nature.
II
Lorsque Adeline accorde une quinzaine à sa tante, ce pays de loups
s'humanise. Il faut élargir les allées pour que les jupes d'Adeline
puissent passer. Elle est venue, cette saison, avec trente-deux
malles, qu'on a dû porter à bras, parce que le camion du chemin de fer
n'a jamais osé s'engager dans les arbres. Il y serait resté, je te le
jure.
D'ailleurs, Adeline est une sauvage, comme tu sais. Elle est fêlée,
là, entre nous. Au couvent, elle avait des imaginations vraiment
drôles. Je la soupçonne de venir au Château de la Belle-au-Bois-dormant
pour y dépenser, loin des curieux, son appétit d'extravagances. La
tante reste dans son fauteuil, le Château appartient à la chère enfant
qui doit y rêver les plus étonnantes fantaisies. Cela la soulage.
Quand elle sort de ce trou, elle est sage pour une année.
Pendant quinze jours, elle est la fée, l'âme des verdures. On la voit
en toilette de gala, promener des dentelles blanches et des noeuds de
soie au milieu des broussailles. On m'a même assuré l'avoir rencontrée
en marquise Pompadour, avec de la poudre et des mouches, assise sur
l'herbe, dans le coin le plus désert du parc. D'autres fois, on a
aperçu un petit jeune homme blond qui suivait doucement les allées.
Moi, j'ai une peur affreuse que le petit jeune homme ne soit cette
chère toquée.
Je sais qu'elle fouille le Château des caves aux greniers. Elle furète
dans les encoignures les plus noires, sonde les murs de ses petits
poings, flaire de son nez rosé toute cette poussière du passé. On la
trouve sur des échelles, perdue au fond des grandes armoires,
l'oreille tendue aux fenêtres, rêveuse devant les cheminées, avec
l'envie évidente de monter dedans et de regarder. Puis, comme elle ne
trouve sans doute pas ce qu'elle cherche, elle court le parterre aux
grands coquelicots, les sentiers noirs d'ombre, les clairières
blanches de soleil. Elle cherche toujours, le nez au vent, saisissant
le lointain et vague parfum d'une fleur de tendresse qu'elle ne peut
cueillir.
Positivement, je te l'ai dit, Ninon, le vieux Château sent l'amour, au
milieu de ses arbres farouches. Il y a eu une fille enfermée là
dedans, et les murs ont conservé l'odeur de celte tendresse, comme les
vieux coffrets où l'on a serré des bouquets de violettes. C'est cette
odeur-là, je le jurerais, qui monte à la tête d'Adeline et qui la
grise. Puis, quand elle a bu ce parfum de vieil amour, quand elle est
grise, elle partirait sur un rayon de lune visiter le pays des contes,
elle se laisserait baiser au front par tous les chevaliers de passage
qui voudraient bien l'éveiller de son rêve de cent ans.
Des langueurs la prennent, elle porte des petits bancs dans le bois
pour s'asseoir. Mais, par les jours de grandes chaleurs, son
soulagement est d'aller se baigner, la nuit, dans le bassin, sous les
hauts feuillages. C'est là sa retraite. Elle est la fille de la
source. Les joncs ont des tendresses pour elle. L'Amour de plâtre lui
sourit, quand elle laisse tomber ses jupes et qu'elle entre dans
l'eau, avec la tranquillité de Diane confiante dans la solitude. Elle
n'a que les nénufars pour ceinture, sachant que les poissons eux-mêmes
dorment d'un sommeil discret. Elle nage doucement, ses épaules
blanches hors de l'eau, et l'on dirait un cygne gonflant les ailes,
filant sans bruit. La fraîcheur calme ses anxiétés. Elle serait
parfaitement tranquille, sans l'Amour manchot qui lui sourit.
Une nuit, elle est allée au fond de la grotte, malgré la peur horrible
de cette ombre humide; elle s'est dressée sur la pointe des pieds,
mettant l'oreille aux lèvres de l'Amour, pour savoir s'il ne lui
dirait rien.
III
Ce qu'il y a d'affreux, cette saison, c'est que la pauvre Adeline, en
arrivant au Château, a trouvé, installé dans la plus belle chambre, le
comte Octave de R..., ce grand jeune homme, son ennemi mortel. Il
paraît qu'il est quelque peu le petit cousin de la vieille madame de
M... Adeline a juré qu'elle le délogerait. Elle a bravement défait ses
malles, et elle a repris ses courses, ses fouilles éternelles. Octave,
pendant huit jours, l'a tranquillement regardée de sa fenêtre, en
fumant des cigares. Le soir, plus de paroles aiguës, plus de guerre
sourde. Il était d'une telle politesse, qu'elle a fini par le trouver
assommant, et qu'elle ne s'est plus occupée de lui. Lui, fumait
toujours; elle, battait le parc et prenait ses bains.
C'était vers minuit qu'elle descendait à la nappe d'eau, quand tout le
monde dormait. Elle s'assurait surtout si le comte Octave avait bien
soufflé sa bougie. Alors, à petits pas, elle s'en allait, comme à un
rendez-vous d'amour, avec des désirs tout sensuels pour l'eau froide.
Elle avait un petit frisson de peur exquis, depuis qu'elle savait un
homme au Château. S'il ouvrait une fenêtre, s'il apercevait un coin de
son épaule à travers les feuilles! Rien que cette pensée la faisait
grelotter, quand elle sortait ruisselante de la nappe, et qu'un rayon
de lune blanchissait sa nudité de statue.
Une nuit, elle descendit vers onze heures. Le Château dormait depuis
deux grandes heures. Cette nuit-là, elle se sentait des hardiesses
particulières. Elle avait écouté à la porte du comte, et elle croyait
l'avoir entendu ronfler. Fi! un homme qui ronfle! Cela lui avait donné
un grand mépris pour les hommes, un grand désir des caresses fraîches
de l'eau, dont le sommeil est si doux. Elle s'attarda sous les arbres,
prenant plaisir à détacher ses vêtements un à un. Il faisait
très-sombre, la lune se levait à peine; et le corps blanc de la chère
enfant ne mettait sur la rive qu'une blancheur vague de jeune bouleau.
Des souffles chauds venaient du ciel, qui passaient sur ses épaules
avec des baisers tièdes. Elle était très à l'aise, un peu
languissante, un peu étouffée par la chaleur, mais pleine d'une
nonchalance heureuse qui lui faisait, sur le bord, tâter la source du
pied.
Cependant, la lune tournait, éclairait déjà un coin de la nappe.
Alors, Adeline, épouvantée, aperçut sur cette nappe une tête qui la
regardait, dans ce coin éclairé. Elle se laissa glisser, se mit de
l'eau jusqu'au menton, croisa les bras comme pour ramener sur sa
poitrine tous les voiles tremblants du bassin, et demanda d'une voix
frémissante:
--Qui est là?... Que faites-vous là?
--C'est moi, madame, répondit tranquillement le comte Octave....
N'ayez pas peur, je prends un bain.
IV
Il se fit un silence formidable. Il n'y avait plus, sur la nappe
d'eau, que les ondulations qui s'élargissaient lentement autour des
épaules d'Adeline et qui allaient mourir sur la poitrine du comte,
avec un clapotement léger. Celui-ci, tranquillement, leva les bras,
fit le geste de prendre une branche de saule pour sortir de l'eau.
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