Books: Les Noces Chimiques
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Christian Rosencreutz >> Les Noces Chimiques
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Pendant ce temps--comme je l'appris ultérieurement--les trois vierges
lavaient avec soin les corps dans la première salle.
Enfin quand nos travaux furent presque terminés on nous apporta, pour
tout repas, une soupe et un peu de vin, ce qui signifiait clairement
que nous n'étions point ici pour notre agrément; et quand nous eûmes
accompli notre tâche, il fallut nous contenter, pour dormir, d'une
natte qu'on étendit par terre pour chacun de nous.
Pour ma part, le sommeil ne m'accabla guère; je me promenai donc dans
le jardin et j'avançai jusqu'à l'enceinte; comme la nuit était très
claire, je passai le temps à observer les étoiles. Je découvris par
hasard de grandes marches en pierre menant à la crête du rempart;
comme la lune répandait une si grande clarté, je montai
audacieusement. Je contemplai la mer qui était dans un calme absolu,
et, profitant d'une si bonne occasion de méditer sur l'astronomie, je
découvris que cette nuit même les planètes se présenteraient sous un
aspect particulier qui ne se reproduirait pas avant longtemps.
J'observai ainsi longuement le ciel au-dessus de la mer quand, à
minuit, dès que les douze coups tombèrent, je vis les sept flammes
parcourir la mer et se poser tout en haut sur la pointe de la tour;
j'en fus saisi de peur car, dès que les flammes se reposèrent, les
vents se mirent à secouer la mer furieusement. Puis la lune se couvrit
de nuages, de sorte que ma joie prit fin dans une telle terreur que je
pus à peine découvrir l'escalier de pierre et rentrer dans la tour. Je
ne puis dire si les flammes sont restées plus longtemps sur la tour ou
si elles sont reparties, car il était impossible de me risquer dehors
dans cette obscurité.
Je me couchai donc sur ma couverture et je m'endormis aisément au
murmure calme et agréable de la fontaine de notre laboratoire.
Ainsi ce cinquième jour se termina également par un miracle.
SIXIÈME JOUR
Le lendemain, le premier réveillé tira les autres du sommeil et nous
nous mîmes aussitôt à discourir sur l'issue probable des événements.
Les uns soutenaient que les décapités revivraient tous ensemble;
d'autres les contredisaient parce que la disparition des vieux devait
donner aux jeunes non seulement la vie mais encore la faculté de se
reproduire. Quelques-uns pensaient que les personnes royales n'avaient
pas été tuées mais que d'autres avaient été décapitées à leur place.
Quand nous eûmes ainsi conversé pendant quelque temps le vieillard
entra, nous salua et examina si nos travaux étaient terminés et si
l'exécution en avait été correcte; mais nous y avions apporté tant de
zèle et de soins qu'il dut se montrer satisfait. Il rassembla donc les
fioles et les rangea dans un écrin.
Bientôt nous vîmes entrer quelques pages portant des échelles, des
cordes et de grandes ailes, qu'ils déposèrent devant nous et s'en
furent. Alors le vieillard dit:
«Mes chers fils, chacun de vous doit se charger d'une de ces pièces
pendant toute la journée, vous pourrez les choisir ou les tirer au
sort».
Nous répondîmes que nous préférions choisir.
--«Non», dit le vieillard, «on les tirera au sort».
Puis il fit trois fiches; sur la première il écrivit échelle; sur la
seconde: corde, et sur la troisième: ailes. Il les mêla dans un
chapeau; chacun en tira une fiche et dut se charger de l'objet
désigné. Ceux qui eurent les cordes se crurent favorisés par le sort;
quant à moi il m'échut une échelle, ce qui m'ennuya fort car elle
avait douze pieds de long et pesait assez lourd. Il me fallut la
porter tandis que les autres purent enrouler aisément les cordes
autour d'eux; puis le vieillard attacha les ailes aux derniers avec
tant d'adresse qu'elles paraissaient leur avoir poussé naturellement.
Enfin il tourna un robinet et la fontaine cessa de couler; nous dûmes
la retirer du centre de la salle. Quand tout fut en ordre, il prit
l'écrin avec les fioles, nous salua et ferma soigneusement la porte
derrière lui, si bien que nous nous crûmes prisonniers dans cette
tour.
Mais il ne s'écoula pas un quart d'heure, qu'une ouverture ronde se
produisit dans la voûte; par là nous aperçûmes notre vierge qui nous
interpella, nous souhaita une bonne journée et nous pria de monter.
Ceux qui avaient des ailes s'envolèrent facilement par le trou; de
même nous qui portions des échelles en comprîmes immédiatement
l'usage. Mais ceux qui possédaient des cordes étaient dans l'embarras;
car dès que l'un de nous fut monté on lui ordonna de retirer
l'échelle. Enfin chacune des cordes fut attachée à un crochet en fer
et on pria leurs porteurs de grimper de leur mieux, chose qui,
vraiment, ne se passa pas sans ampoules. Quand nous fûmes tous réunis
en haut, le trou fut refermé et la vierge nous accueillit amicalement.
Une salle unique occupait tout cet étage de la tour. Elle était
flanquée de six belles chapelles, un peu plus hautes que la salle; on
y accédait par trois degrés. On nous distribua dans les chapelles et
on nous invita à prier pour la vie des rois et des reines. Pendant ce
temps la vierge entra et sortit alternativement par la petite porte
_a_ et fit ainsi jusqu'à ce que nous eussions terminé.
Dès que nous eûmes achevé notre prière, douze personnes--elles avaient
fait fonction de musiciens auparavant--firent passer par cette porte
et déposèrent au centre de la salle, un objet singulier, tout en
longueur qui paraissait n'être qu'une fontaine à mes compagnons. Mais
je compris immédiatement que les corps y étaient enfermés; car la
caisse inférieure était carrée et de dimensions suffisantes pour
contenir facilement six personnes. Puis les porteurs disparurent et
revinrent bientôt avec leurs instruments pour accompagner notre vierge
et ses servantes par une harmonie délicieuse.
Notre vierge portait un petit coffret; toutes les autres tenaient des
branches et de petites lampes et, quelques-unes des torches allumées.
Aussitôt on nous mit les torches en mains et nous dûmes nous ranger
autour de la fontaine dans l'ordre suivant:
[NocesChimiques-5.png]
La vierge se tenait en _A_; ses servantes étaient postées en cercle
avec leurs lampes et leurs branches en _c_; nous étions avec nos
torches en _b_ et les musiciens rangés en ligne droite en _a_; enfin
les vierges en _d_, également sur une ligne droite. J'ignore d'où
venaient ces dernières; avaient-elles habité la tour, ou y
avaient-elles été conduites pendans la nuit? Leurs visages étaient
couverts de voiles fins et blancs de sorte que je n'en reconnus
aucune.
Alors la vierge ouvrit le coffret qui contenait une chose sphérique
dans une double enveloppe de taffetas vert; elle la retira et,
s'approchant de la fontaine, elle la posa dans la petite chaudière
supérieure; elle recouvrit ensuite cette dernière avec un couvercle
percé de petits trous et muni d'un rebord. Puis elle y versa
quelques-unes des eaux que nous avions préparées la veille, de sorte
que la fontaine se mit bientôt à couler. Cette eau était rentrée sans
cesse dans la chaudière par quatre petits tuyaux.
Sous la chaudière inférieure on avait disposé un grand nombre de
pointes; les vierges y fixèrent leurs lampes dont la chaleur fit
bientôt bouillir l'eau. En bouillant, l'eau tombait sur les cadavres
par une quantité de petits trous percés en _a_; elle était si chaude
qu'elle les dissolvait et en fit une liqueur.
Mes compagnons ignorent encore ce qu'était la boule enveloppée; mais
moi, je compris que c'était la tête du nègre et que c'était elle qui
communiquait aux eaux cette chaleur intense.
En _b_, sur le pourtour de la grande chaudière, se trouvait encore une
quantité de trous; les vierges y plantèrent leurs branches. Je ne sais
si cela était nécessaire pour l'opération, ou seulement exigé par le
cérémonial; toutefois les branches furent arrosées continuellement par
la fontaine et l'eau qui s'en écoula pour retourner dans la chaudière,
était un peu plus jaunâtre.
Cette opération dura près de deux heures; la fontaine coulait
constamment d'elle-même, mais peu à peu le jet faiblissait.
Pendant ce temps les musiciens sortirent et nous nous promenâmes ça et
là dans la salle. Les ornements de cette salle suffisaient amplement à
nous distraire car rien n'y était oublié en fait d'images, tableaux,
horloges, orgues, fontaines et choses semblables.
Enfin l'opération toucha à sa fin et la fontaine cessa de couler. La
vierge fit alors apporter une sphère creuse en or. A la base de la
fontaine il y avait un robinet; elle l'ouvrit et fit couler les
matières qui avaient été dissoutes par la chaleur des gouttes; elle
récolta plusieurs mesures d'une matière très rouge. L'eau qui restait
dans la chaudière supérieure fut vidée; Puis cette fontaine--qui était
très allégée--fut portée dehors. Je ne puis dire si elle a été ouverte
ensuite et si elle contenait encore un résidu utile provenant des
cadavres; mais je sais que l'eau recueillie dans la sphère était
beaucoup trop lourde pour que nous eussions pu la porter à six ou
plus, quoique, à en juger par son volume, elle n'aurait pas dû excéder
la charge d'un seul homme. On transporta cette sphère au dehors avec
beaucoup de peine et on nous laissa encore seuls.
Comme j'entendais que l'on marchait au-dessus de nous, je cherchai mon
échelle des yeux. A ce moment on aurait pu entendre de singulières
opinions exprimées par mes compagnons sur cette fontaine; car,
persuadés que les corps reposaient dans le jardin du château, ils ne
savaient comment interpréter ces opérations. Mais moi, je rendais
grâce à Dieu d'avoir veillé en temps opportun et d'avoir vu des
événements qui m'aidaient à mieux comprendre toutes les actions de la
vierge.
Un quart d'heure s'écoula; puis le centre de la voûte fut dégagé et on
nous pria de monter. Cela se fit comme auparavant à l'aide d'ailes,
d'échelles et de cordes; et je fus passablement vexé de voir que les
vierges montaient par une voie facile, tandis qu'il nous fallait faire
tant d'efforts. Cependant je m'imaginais bien que cela se faisait dans
un but déterminé. Quoi qu'il en soit il fallut nous estimer heureux
des soins prévoyants du vieillard, car les objets qu'il nous avait
donnés, les ailes, par exemple, nous servaient uniquement à atteindre
l'ouverture.
Quand nous eûmes réussi à passer à l'étage supérieur, l'ouverture se
referma; je vis alors la sphère suspendue à une forte chaîne au milieu
de la salle. Il y avait des fenêtres sur tout le pourtour de cette
salle et autant de portes alternant avec les fenêtres. Chacune des
portes masquait un grand miroir poli. La disposition _optique_ des
portes et des miroirs était telle que l'on voyait briller des soleils
sur toute la circonférence de la salle, dès que l'on avait ouvert les
fenêtres du côté du soleil et tiré les portes pour découvrir les
miroirs; et cela malgré que cet astre, qui rayonnait à ce moment au
delà de toute mesure ne frappât qu'une porte. Tous ces soleils
resplendissants dardaient leurs rayons par des réflexions
artificielles, sur la sphère suspendue au centre; et comme, par
surcroît, celle-ci était polie, elle émettait un rayonnement si
intense qu'aucun de nous ne put ouvrir les yeux. Nous regardâmes donc
par les fenêtres jusqu'à ce que la sphère fût chauffée à point et que
l'effet désiré fût obtenu. J'ai vu ainsi la chose la plus merveilleuse
que la nature ait jamais produite: Les miroirs reflétaient partout des
soleils, mais la sphère au centre rayonnait encore avec bien plus de
force de sorte que notre regard ne put en soutenir l'éclat égal à
celui du soleil même, ne fût-ce qu'un instant.
Enfin la vierge fit recouvrir les miroirs et fermer les fenêtres afin
de laisser refroidir un peu la sphère; et cela eut lieu à sept heures.
Nous étions satisfaits de constater que l'opération, parvenue à ce
point, nous laissait assez de liberté pour nous réconforter par un
déjeuner. Mais, cette fois encore, le menu était vraiment
philosophique et nous n'avions pas à craindre qu'on insistât pour nous
pousser aux excès; toutefois on ne nous laissa pas manquer du
nécessaire. D'ailleurs, la promesse de la joie future--par laquelle la
vierge ranimait sans cesse notre zèle--nous rendit si gais que nous ne
prenions en mauvaise part aucun travail et aucune incommodité. Je
certifierai aussi que mes illustres compagnons ne songèrent à aucun
moment à leur cuisine ou à leur table; mais ils étaient tout à la joie
de pouvoir assister à une physique si extraordinaire et méditer ainsi
sur la sagesse et la toute-puissance du Créateur.
Après le repas nous nous préparâmes de nouveau au travail, car la
sphère s'était suffisamment refroidie. Nous dûmes la détacher de sa
chaîne, ce qui nous coûta beaucoup de peine et de travail, et la poser
par terre.
Nous discutâmes ensuite sur la manière de la diviser, car on nous
avait ordonné de la couper en deux par le milieu; enfin un diamant
pointu fit le plus gros de cette besogne.
Quand nous eûmes ouvert ainsi la sphère, nous vîmes qu'elle ne
contenait plus rien de rouge, mais seulement un grand et bel oeuf,
blanc comme la neige. Nous étions au comble de la joie en constatant
qu'il était réussi à souhait; car la vierge appréhendait que la coque
ne fût trop molle encore. Nous étions là autour de l'oeuf, aussi
joyeux que si nous l'avions pondu nous-mêmes. Mais la vierge le fit
bientôt enlever, puis elle nous quitta également et ferma la porte
comme toujours. Je ne sais ce qu'elle a fait de l'oeuf après son
départ; j'ignore si elle lui a fait subir une opération secrète,
cependant je ne le crois pas.
Nous dûmes donc nous reposer de nouveau pendant un quart d'heure,
jusqu'à ce qu'une troisième ouverture nous livrât passage et nous
parvînmes ainsi au quatrième étage à l'aide de nos outils.
Dans cette salle nous vîmes une grande chaudière en cuivre remplie de
sable jaune, chauffée par un méchant petit feu. L'oeuf y fut enterré
afin d'y achever de _mûrir_. Cette chaudière était carrée; sur l'un de
ses côtés, les deux vers suivants étaient gravés en grandes lettres:
O. BLI. TO. BIT. MI. LI.
KANT. I. VOLT. BIT. TO. GOLT.
Sur le deuxième côté on lisait ces mots:
SANITAS. NIX. HASTA.
Le troisième côté portait ce seul mot:
F. I. A. T.
Mais sur la face postérieure il y avait toute l'inscription suivante:
CE QUI EST:
_Le Feu, l'Air, l'Eau, la Terre_:
AUX SAINTES CENDRES
DE NOS ROIS ET DE NOS REINES,
_Ils ne pourront l'arracher_.
LA TOURBE FIDÈLE OU CHYMIQUE
DANS CETTE URNE
EST CONTENUE
Aò [1].
[NocesChimiques-6.png]
[Quod: Ignis, Aer, Aqua, Terra: Sanctis Regum et Reginarum nostrum
cineribus, erripere non potuerunt. Fidelis chymicorum Turba in hanc
urnam contulit. Aò.]
Je laisse aux savants le soin de chercher si ces inscriptions étaient
relatives au sable ou à l'oeuf; je me contente d'accomplir ma tâche en
n'omettant rien.
L'incubation se termina ainsi et l'oeuf fut déterré. Il ne fut pas
nécessaire d'en percer la coque car l'oiseau se libéra bientôt
lui-même et prit joyeusement ses ébats; mais il était tout saignant et
difforme. Nous le posâmes d'abord sur le sable chaud, puis la vierge
nous pria de l'attacher avant qu'on ne lui donnât des aliments; sinon
nous aurions bien des tracas. Ainsi fut fait. On lui apporta alors sa
nourriture qui n'était pas autre chose que le sang des décapités dilué
avec de l'eau préparée. L'oiseau crût alors si rapidement sous nos
yeux que nous comprîmes fort bien pourquoi la vierge nous avait mis en
garde. Il mordait et griffait rageusement autour de lui et s'il avait
pu s'emparer de l'un de nous, il en serait bientôt venu à bout. Comme
l'oiseau--noir comme les ténèbres--était plein de fureur, on lui
apporta un autre aliment, peut-être le sang d'une autre personne
royale. Alors ses plumes noires tombèrent et des plumes blanches comme
la neige poussèrent à leur place; en même temps l'oiseau s'apprivoisa
un peu et se laissa approcher plus facilement; toutefois nous le
regardions encore avec méfiance. Par le troisième aliment ses plumes
se couvrirent de couleurs si éclatantes que je n'en ai vu de plus
belles ma vie durant, et il se familiarisa tellement et se montra si
doux envers nous que nous le délivrâmes de ses liens, avec
l'assentiment de la vierge.
«Maintenant», dit la vierge, «comme la vie et la plus grande
perfection ont été donnés à l'oiseau, grâce à votre application, il
sied qu'avec le consentement de notre vieillard nous fêtions
joyeusement cet événement».
Puis elle ordonna de servir le repas et nous invita à nous réconforter
parce que la partie la plus délicate et la plus difficile de l'oeuvre
était terminée et que nous pouvions commencer, à juste titre, à goûter
la jouissance du travail accompli.
Mais nous portions encore nos vêtements de deuil, ce qui, dans cette
joie, paraissait un peu ridicule; aussi nous nous mîmes à rire les uns
des autres.
Cependant la vierge ne cessa de nous questionner, peut-être pour
découvrir ceux qui pourraient lui être utiles pour l'accomplissement
de ses projets. L'opération qui la tourmentait le plus était la
fusion; et elle fut bien aise quand elle sut que l'un de nous avait
acquis les tours de mains que possèdent les artistes.
Le repas ne dura pas plus de trois quarts d'heure; et encore nous en
passâmes la majeure partie avec notre oiseau qu'il fallait alimenter
sans arrêt. Mais maintenant il atteignait son développement complet.
On ne nous permit pas de faire une longue sieste après notre repas; la
vierge sortit avec l'oiseau, et la cinquième salle nous fut ouverte;
nous y montâmes comme précédemment et nous nous apprêtâmes au travail.
On avait préparé un bain pour notre oiseau dans cette salle; ce bain
fut teint avec une poudre blanche de sorte qu'il prit l'aspect du
lait. Tout d'abord il était froid et l'oiseau qu'on y plongea s'y
trouva à son aise, en but, et prit ses ébats. Mais quand la chaleur
des lampes commença à faire tiédir le bain, nous eûmes beaucoup de
peine à y maintenir l'oiseau. Nous posâmes donc un couvercle sur la
chaudière et nous laissâmes passer sa tête par un trou. L'oiseau
perdit toutes ses plumes dans le bain de sorte qu'il eut la peau aussi
lisse qu'un homme; mais la chaleur ne lui causa pas d'autre dommage.
Chose étonnante, les plumes se dissolvèrent entièrement dans ce bain
et le teignirent en bleu. Enfin nous laissâmes. l'oiseau s'échapper de
la chaudière; il était si lisse et si brillant qu'il faisait plaisir à
voir; mais comme il était un peu farouche nous dûmes lui passer un
collier avec une chaîne autour du cou; puis nous le promenâmes ça et
là dans la salle. Pendant ce temps on alluma un grand feu sous la
chaudière et le bain fut évaporé jusqu'à siccité, de sorte qu'il resta
une matière bleue; nous dûmes la détacher de la chaudière, la
concasser, la pulvériser et la préparer sur une pierre; puis cette
peinture fut appliquée sur toute la peau de l'oiseau. Alors ce dernier
prit un aspect plus singulier encore; car, à part la tête qui resta
blanche, il était entièrement bleu.
C'est ainsi qu'à cet étage notre travail prit fin et nous fûmes
appelés par une ouverture dans la voûte au sixième étage, après que la
vierge nous eût quittés avec son oiseau bleu; et nous y montâmes.
Là nous assistâmes à un spectacle attristant. On plaça, au centre de
la salle, un petit autel semblable en tous points à celui que nous
avions vu dans la salle du Roi; les six objets que j'ai déjà décrits
se trouvaient sur cet autel et l'oiseau lui-même formait le septième.
On présenta d'abord la petite fontaine à l'oiseau qui s'y désaltéra;
ensuite il aperçut le serpent blanc et le mordit de manière à le faire
saigner. Nous dûmes recueillir ce sang dans une coupe en or et le
verser dans la gorge de l'oiseau qui se débattait fortement; puis nous
introduisîmes la tête du serpent dans la fontaine, ce qui lui rendit
la vie; il rampa aussitôt dans sa tête de mort et je ne le revis plus
pendant longtemps. Pendant ces événements, la sphère continuait à
accomplir ses révolutions, jusqu'à ce que la conjonction désirée eût
lieu; aussitôt la petite horloge sonna un coup. Puis la deuxième
conjonction eut lieu et la clochette sonna deux coups. Enfin quand la
troisième conjonction fut observée par nous et signalée par la
clochette, l'oiseau posa lui-même son col sur le livre et se laissa
décapiter humblement, sans résistance, par celui de nous qui avait été
désigné à cet effet par le sort. Cependant il ne coula pas une seule
goutte de sang jusqu'à ce qu'on lui ouvrit la poitrine. Alors le sang
en jaillit frais et clair, telle une fontaine de rubis.
Sa mort nous attrista; cependant comme nous pensions bien que l'oiseau
lui-même ne pouvait être utile à grand'chose, nous en primes vite
notre parti.
Nous débarrassâmes ensuite le petit autel et nous aidâmes la vierge à
incinérer sur l'autel même le corps ainsi que la tablette qui y était
suspendue, avec du feu pris à la petite lumière. Cette cendre fut
purifiée à plusieurs reprises et conservée avec soin dans une petite
boîte en bois de cyprès.
Mais maintenant je dois relater l'incident qui m'arriva ainsi qu'à
trois de mes compagnons. Quand nous eûmes recueilli la cendre très
soigneusement, la vierge prit la parole comme suit:
«Chers seigneurs, nous sommes dans la sixième salle et nous n'en avons
plus qu'une seule au-dessus de nous. Là, nous toucherons au terme de
nos peines et nous pourrons songer à votre retour au château pour
ressusciter nos très gracieux Seigneurs et Dames. J'aurais désiré que
tous ici présents se fussent comportés de manière à ce que je pusse
proclamer leurs mérites et obtenir pour eux une digne récompense
auprès de nos Très Hauts Roi et Reine. Mais comme, contre mon gré,
j'ai reconnu que parmi vous ces quatre--et elle me désigna avec trois
autres--sont des opérateurs paresseux et que, dans mon amour pour
tous, je ne demande cependant point à les désigner pour leur punition
bien méritée, je voudrais cependant, afin qu'une telle paresse ne
demeurât point impunie, ordonner ceci: Seuls ils seront exclus de la
septième opération, la plus admirable de toutes; par contre on ne les
exposera à aucune autre punition plus tard, quand nous serons en face
de Sa Majesté Royale».
Que l'on songe dans quel état me mit ce discours! La vierge parla
avec une telle gravité que les larmes inondaient nos visages et que
nous nous considérions comme les plus infortunés des hommes. Puis la
vierge fit appeler les musiciens par l'une des servantes, qui
l'accompagnaient toujours en nombre, et on nous mit à la porte en
musique au milieu d'un tel éclat de rire que les musiciens eurent de
la peine à souffler dans leurs instruments tant ils étaient secoués
par le rire. Et ce qui nous affligea particulièrement, ce fut de voir
la vierge se moquer de nos pleurs, de notre colère et de notre
indignation; en outre, quelques-uns de nos compagnons se
réjouissaient certainement de notre malheur.
Mais la suite fut bien inattendue; car à peine eûmes-nous franchi la
porte, que les musiciens nous invitèrent à cesser nos pleurs et à les
suivre gaiement par l'escalier; ils nous conduisirent sous les
combles, au-dessus du septième étage.
Là nous retrouvâmes le vieillard, que nous n'avions pas vu depuis le
matin, se tenant debout devant une petite lucarne ronde. Il nous
accueillit amicalement et nous félicita de tout coeur d'avoir été élu
par la vierge; mais il faillit mourir de rire quand il sut qu'elle
avait été notre désolation au moment d'atteindre un tel bonheur.
«Apprenez donc par cela mes chers fils», dit-il, «_que l'homme ne
connaît jamais la bonté que Dieu lui prodigue_».
Nous nous entretenions ainsi quand la vierge vint en courant avec le
petit coffret; après s'être moquée de nous, elle vida ses cendres dans
un autre coffret et remplit le sien avec une matière différente en
nous disant qu'elle était obligée de mystifier maintenant nos
compagnons. Elle nous exhorta à obéir au vieillard en tout ce qu'il
nous commanderait et à ne pas faiblir dans notre zèle. Puis elle
retourna dans la septième salle, où elle appela nos compagnons.
J'ignore le début de l'opération qu'elle fit avec eux; car, non
seulement on leur avait défendu d'une manière absolue d'en parler,
mais nous ne pouvions les observer des combles à cause de nos
occupations.
Or voici quel fut notre travail. Il fallut humecter d'abord les
cendres avec l'eau que nous avions préparée auparavant, de manière à
en faire une pâte claire; puis nous plaçâmes la matière sur le feu
jusqu'à ce qu'elle fût très chaude. Alors nous la vidâmes toute chaude
dans deux petits moules qu'ensuite nous laissâmes refroidir un peu.
Nous eûmes donc le loisir de regarder un instant nos compagnons à
travers quelques fissures pratiquées à cet effet; ils étaient affairés
autour d'un fourneau et chacun soufflait dans le feu avec un tuyau.
Les voici donc réunis autour du brasier, soufflant à perdre haleine,
bien convaincus qu'ils étaient mieux partagés que nous; et ils
soufflaient encore quand notre vieillard nous rappela au travail, de
sorte que je ne puis dire ce qu'ils firent ensuite.
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