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Books: Les Noces Chimiques

C >> Christian Rosencreutz >> Les Noces Chimiques

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SIXIÈME ACTE


Le jeune roi provoque le nègre en combat. Le nègre est tué, mais le
jeune roi est également laissé pour mort. Cependant il reprend ses
sens, délivre sa fiancée et s'en retourne pour préparer les noces; en
attendant il la confie à son intendant et à son aumônier.

D'abord l'intendant la tourmente affreusement, puis c'est le tour du
moine qui devient si arrogant qu'il veut dominer tout le monde.

Dès que le jeune roi en a connaissance, il dépêche en toute hâte un
envoyé qui brise le pouvoir du prêtre et commence à parer la fiancée
pour les noces.


_Entr'acte_


On nous présenta un éléphant artificiel énorme, portant une grande
tour, remplie de musiciens; nous le regardâmes avec plaisir.


SEPTIÈME ET DERNIER ACTE


Le fiancé paraît avec une magnificence inimaginable;--je me demande
comment on put réaliser cela.--La fiancée vient à sa rencontre avec la
même solennité. Autour d'eux le peuple crie: _Vivat Sponsus, vivat
Sponsa_.

C'est ainsi que, par cette comédie, les artistes fêtaient d'une
manière superbe le Roi et la Reine, et--je m'en aperçus aisément--ils
y étaient très sensibles.

Enfin les artistes firent encore quelquefois le tour de la scène dans
cette apothéose et, à la fin, ils chantèrent en choeur,


I

Ce jour nous apporte une bien grande joie avec les noces du Roi;
chantez donc tous pour que résonne: Bonheur à celui qui nous la donne.


II

La belle fiancée que nous avons attendue si longtemps lui est unie
maintenant. Nous avons lutté mais nous touchons au but. Heureux celui
qui regarde en avant.


III

Et maintenant qu'ils reçoivent nos voeux. Que votre union soit
prospère; elle fut assez longtemps en tutelle. Multipliez-vous dans
cette union loyale pour que mille rejetons naissent de votre sang.


Et la comédie prit fin au milieu des acclamations et de la gaieté
générale et à la satisfaction particulière des personnes royales.

Le jour était déjà à son déclin quand nous nous retirâmes dans l'ordre
de notre arrivée; mais, loin d'abandonner le cortège, nous dûmes
suivre les personnes royales par l'escalier dans la salle où nous
avions été présentés. Les tables étaient déjà dressées avec art et,
pour la première fois, nous fûmes conviés à la table royale. Au milieu
de la salle se trouvait le petit autel avec les six _insignes_ royaux
que nous avions déjà vus.

Le jeune roi se montra constamment très gracieux envers nous.
Cependant il n'était guère joyeux, car, tout en nous adressant la
parole de temps en temps, il ne put s'empêcher de soupirer à plusieurs
reprises, ce dont le petit Cupidon le plaisanta. Les vieux rois et les
vieilles reines étaient très graves; seule, l'épouse de l'un d'eux
était assez vive, chose dont j'ignorais la raison.

Les personnes royales prirent place à la première table; nous nous
assîmes à la seconde; à la troisième, nous vîmes quelques dames de la
noblesse. Toutes les autres personnes, hommes et jeunes filles,
assuraient le service. Et tout se passa avec une telle correction et
d'une manière si calme et si grave que j'hésite d'en parler de crainte
d'en dire trop. Je dois cependant relater que les personnes royales
s'étaient habillées de vêtements d'un blanc éclatant comme la neige et
qu'elles avaient pris place à table ainsi vêtues. La grande couronne
en or était suspendue au-dessus de la table et l'éclat des pierreries
dont elle était ornée, aurait suffi pour éclairer la salle sans autre
lumière.

Toutes les lumières furent allumées à la petite flamme placée sur
l'autel, j'ignore pourquoi. En outre j'ai bien remarqué que le jeune
roi fit porter des aliments au serpent blanc sur l'autel, à plusieurs
reprises, et cela me fit réfléchir beaucoup. Le petit Cupidon faisait
presque tous les frais de la conversation à ce banquet; il ne laissa
personne en repos, et moi en particulier. A chaque instant il nous
étonna par quelque nouvelle trouvaille.

Mais il n'y avait aucune joie sensible et tout se passait dans le
calme. Je pressentis un grand danger et l'absence de musique augmenta
mon appréhension, qui s'aviva encore quand on nous donna l'ordre de
nous contenter de donner une réponse courte et nette si l'on nous
interrogeait. En somme tout prenait un air si étrange que la sueur
perla sur tout mon corps et je crois que le courage aurait manqué à
l'homme le plus audacieux.

Le repas touchait presqu'à sa fin, quand le jeune roi ordonna qu'on
lui remit le livre placé sur l'autel et il l'ouvrit. Puis il nous fit
demander encore une fois par un vieillard si nous étions bien
déterminés à rester avec lui dans l'une et l'autre fortune. Et quand,
tout tremblants, nous eûmes répondu affirmativement, il nous fit
demander tristement si nous voulions nous lier par notre signature. Il
nous était impossible de refuser; d'ailleurs il devait en être ainsi.
Alors nous nous levâmes à tour de rôle et chacun apposa sa signature
sur ce livre.

Dès que le dernier eut signé, on apporta une fontaine en cristal et un
petit gobelet également en cristal. Toutes les personnes royales y
burent, chacune selon son rang; on nous le présenta ensuite, puis pour
finir à tous ceux qui étaient présents. Et cela fut l'épreuve du
silence [Haustus silentii].

Alors toutes les personnes royales nous tendirent la main en nous
disant que, vu que nous ne tiendrions plus à elles dorénavant, nous ne
les reverrions plus jamais; ces paroles nous mirent les larmes aux
yeux. Mais notre présidente protesta hautement en notre nom, et les
personnes royales en furent satisfaites.

Tout à coup une clochette tinta; aussitôt nos hôtes royaux pâlirent si
effroyablement que nous avons failli nous évanouir de peur. Elles
changèrent leurs vêtements blancs contre des robes entièrement noires;
puis la salle entière fut tendue de velours noir; le sol fut couvert
de velours noir et on garnit de noir la tribune également.--Tout cela
avait été préparé à l'avance.

Les tables furent enlevées et les personnes présentes prirent place
sur le banc. Nous nous revêtîmes de robes noires. Alors notre
présidente, qui venait de sortir, revint avec six bandeaux de taffetas
noir et banda les yeux aux six personnes royales.

Dès que ces dernières furent privées de l'usage de leurs yeux, les
serviteurs apportèrent rapidement six cercueils recouverts et les
disposèrent dans la salle. Au milieu on posa un billot noir et bas.

Enfin un géant, noir comme le charbon, entra dans la salle; il tenait
dans sa main une hache tranchante. Puis le vieux roi fut conduit le
premier au billot et la tête lui fut tranchée subitement et enveloppée
dans un drap noir. Mais le sang fut recueilli dans un grand bocal en
or que l'on posa près de lui dans le cercueil. On ferma le cercueil et
on le plaça à part.

Les autres subirent le même sort et je frémis à la pensée que mon tour
arriverait également. Mais il n'en fut rien; car, dès que les six
personnes furent décapitées, l'homme noir se retira; il fut suivi par
quelqu'un qui le décapita à son tour juste devant la porte et revint
avec sa tête et la hache que l'on déposa dans une petite caisse.

Ce furent, en vérité, des noces sanglantes. Mais, dans l'ignorance de
ce qui allait advenir, je dus dominer mes impressions et réserver mon
jugement. En outre, notre vierge, voyant que quelques-uns d'entre nous
perdaient la foi et pleuraient, nous invita au calme. Elle ajouta:

«La vie de ceux-ci est maintenant en vos mains. Croyez-moi et
obéissez-moi; alors leur mort donnera la vie à beaucoup».

Puis elle nous pria de goûter le repos et de laisser tout souci, car
ce qui s'était passé était pour leur bien. Elle nous souhaita donc une
bonne nuit et nous annonça qu'elle veillerait les morts. Nous
conformant à ses désirs nous suivîmes nos pages dans nos logements
respectifs.

Mon page m'entretint avec abondance de nombreux sujets dont je me
souviens fort bien. Son intelligence m'étonna au plus haut point; mais
je finis par remarquer qu'il cherchait à provoquer mon sommeil; je fis
donc semblant de dormir profondément, mais mes yeux étaient libres de
sommeil car je ne pouvais oublier les décapités.

Or, ma chambre donnait sur le grand lac, de sorte que de mon lit,
placé près de la fenêtre, je pus facilement en parcourir toute
l'étendue du regard. A minuit, à l'instant précis où les douze coups
sonnèrent, je vis subitement un grand feu sur le lac; saisi de peur,
j'ouvris rapidement la fenêtre. Alors je vis au loin sept navires
emplis de lumière qui s'approchaient. Au-dessus de chaque vaisseau
brillait une flamme qui voletait ça et là et descendait même de temps
en temps; je compris aisément que c'étaient les esprits des décapités.

Les vaisseaux s'approchèrent doucement du rivage avec leur unique
pilote. Lorsqu'ils abordèrent, je vis notre vierge s'en approcher avec
une torche; derrière elle on portait les six cercueils fermés et la
caisse, qui furent déposés dans les sept vaisseaux.

Je réveillai alors mon page qui m'en remercia vivement; il avait fait
beaucoup de chemin dans la journée, de sorte que, tout en étant
prévenu, il aurait bien pu dormir pendant que se déroulaient ces
événements.

Dès que les cercueils furent posés dans les navires, toutes les
lumières s'éteignirent. Et les six flammes naviguèrent par delà le
lac; dans chaque vaisseau l'on ne voyait plus qu'une petite lumière en
vigie. Alors quelque cent gardiens s'installèrent près du rivage et
renvoyèrent la vierge au château. Celle-ci mit tous les verrous avec
soin; j'en conclus aisément qu'il n'y aurait plus d'autres événements
avant le jour. Nous cherchâmes donc le repos.

Et, de tous mes compagnons, nul que moi n'avait son appartement sur le
lac; et seul j'avais vu cette scène. Mais j'étais tellement fatigué
que je m'endormis malgré mes multiples préoccupations.




CINQUIÈME JOUR


Je quittai ma couche au point du jour, aiguillonné par le désir
d'apprendre la suite des événements, sans avoir goûté un repos
suffisant. M'étant habillé je descendis, mais je ne trouvai encore
personne dans la salle à cette heure matinale. Je priai donc mon page
de me guider encore dans le château et de me montrer les parties
intéressantes; il se prêta volontiers à mon désir, comme toujours.

Ayant descendu quelques marches sous terre, nous nous heurtâmes à une
grande porte en fer sur laquelle se détachait en grandes lettres de
cuivre l'inscription suivante:

[NocesChimiqes-3.png]

Je reproduis l'inscription telle que je l'ai copiée sur ma tablette.

Le page ouvrit donc cette porte et me conduisit par la main dans un
couloir complètement obscur. Nous parvînmes à une petite porte qui
était entrebâillée, car, d'après mon page, elle avait été ouverte la
veille pour sortir les cercueils et on ne l'avait pas encore refermée.

Nous entrâmes; alors la chose la plus précieuse que la nature eût
jamais élaborée apparut à mon regard émerveillé. Cette salle voûtée ne
recevait d'autre lumière que l'éclat rayonnant de quelques
escarboucles énormes; c'était, me dit-on, le trésor du Roi. Mais au
centre, j'aperçus la merveille la plus admirable; c'était un tombeau
précieux. Je ne pus réprimer mon étonnement de le voir entretenu avec
si peu de soins. Alors mon page me répondit que je devais rendre grâce
à ma planète, dont l'influence me permettait de contempler plusieurs
choses que nul oeil humain n'avait aperçu jusqu'à ce jour, hormis
l'entourage du Roi.

Le tombeau était triangulaire et supportait en son centre un vase en
cuivre poli; tout le reste n'était qu'or et pierres précieuses. Un
ange, debout dans le vase, tenait dans ses bras un arbre inconnu, qui,
sans cesse, laissait tomber des gouttes dans le vaisseau; parfois un
fruit se détachait, se résolvait en eau dès qu'il touchait le vase et
s'écoulait dans trois petits vaisseaux en or. Trois animaux, un aigle,
un boeuf et un lion, se tenant sur un socle très précieux supportaient
ce petit autel.

J'en demandai la signification à mon page:

«Ci-gît» dit-il, «Vénus, la belle dame qui a fait perdre le bonheur,
le salut et la fortune à tant de grands». Puis il désigna sur le sol
une trappe en cuivre. «Si tel est votre désir» dit-il «nous pouvons
continuer à descendre par ici».

--«Je vous suis» répondis-je; et je descendis l'escalier où
l'obscurité était complète; mais le page ouvrit prestement une petite
boîte qui contenait une petite lumière éternelle à laquelle il alluma
une des nombreuses torches placées à cet endroit. Plein
d'appréhension, je lui demandai sérieusement s'il lui était permis de
faire cela. Il me répondit: «Comme les personnes royales reposent
maintenant je n'ai rien à craindre».

J'aperçus alors un lit d'une richesse inouïe, aux tentures admirables.
Le page les entr'ouvrit et je vis dame Vénus couchée là toute nue--car
le page avait soulevé la couverture--avec tant de grâce et de beauté,
que, plein d'admiration, je restai figé sur place, et maintenant
encore, j'ignore si j'ai contemplé une statue ou une morte; car elle
était absolument immobile et il m'était interdit de la toucher.

Puis le page la couvrit de nouveau et tira le rideau; mais son image
me resta comme gravée dans les yeux.

Derrière le lit je vis un panneau avec cette inscription:

[NocesChimiques-4.png]

Je demandai à mon page la signification de ces caractères; il me
promit en riant que je l'apprendrais. Puis il éteignit le flambeau et
nous remontâmes.

Examinant les animaux de plus près, je m'aperçus, à ce moment
seulement, qu'une torche résineuse brûlait à chaque coin. Je n'avais
pas aperçu ces lumières auparavant, car le feu était si clair qu'il
ressemblait plutôt à l'éclat d'une pierre qu'à une flamme. L'arbre
exposé à cette chaleur ne cessait de fondre tout en continuant à
produire de nouveaux fruits.

«Ecoutez» dit le page, «ce que j'ai entendu dire à Atlas parlant au
Roi. Quand l'arbre, a-t-il dit, sera fondu entièrement, dame Vénus se
réveillera et sera mère d'un roi».

Il parlait encore et m'en aurait peut-être dit davantage, quand
Cupidon pénétra dans la salle. De prime abord il fut atterré d'y
constater notre présence; mais quand il se fut aperçu que nous étions
tous deux plus morts que vifs, il finit par rire et me demanda quel
esprit m'avait chassé par ici. Tout tremblant je lui répondis que je
m'étais égaré dans le château, que le hasard m'avait conduit dans
cette salle et que mon page m'ayant cherché partout m'avait finalement
trouvé ici; qu'enfin j'espérais qu'il ne prendrait pas la chose en
mal.

«C'est encore excusable ainsi», me dit-il, «vieux père téméraire. Mais
vous auriez pu m'outrager grossièrement si vous aviez vu cette porte.
Il est temps que je prenne des précautions».

Sur ces mots il cadenassa solidement la porte de cuivre par où nous
étions descendus. Je rendis grâce à Dieu de ne pas avoir été
rencontrés plus tôt et mon page me sut gré de l'avoir aidé à se tirer
de ce mauvais pas.

«Cependant», continua Cupidon, «je ne puis vous laisser impuni d'avoir
presque surpris ma mère». Et il chauffa la pointe d'une de ses flèches
dans l'une des petites lumières et me piqua à la main. Je ne sentis
presque pas la piqûre à ce moment tant j'étais heureux d'avoir si bien
réussi et d'en être quitte à si bon compte.

Entre temps mes compagnons étaient sortis de leur lit et s'étaient
rassemblés dans la salle; je les y rejoignis en faisant semblant de
quitter mon lit à l'instant. Cupidon qui avait fermé toutes les portes
derrière lui avec soin me demanda de lui montrer ma main. Une
gouttelette de sang y perlait encore; il en rit et prévint les autres
de se méfier de moi car je changerai sous peu. Nous étions stupéfaits
de voir Cupidon si gai; il ne paraissait pas se soucier le moins du
monde des tristes événements d'hier et ne portait aucun deuil.

Cependant notre présidente s'était parée pour sortir; elle était
entièrement habillée de velours noir et tenait sa branche de laurier à
la main; toutes ses compagnes portaient de même leur branche de
laurier. Quand les préparatifs furent terminés, la vierge nous dit de
nous désaltérer d'abord et de nous préparer ensuite pour la
procession. C'est ce que nous fîmes sans perdre un instant et nous la
suivîmes dans la cour.

Six cercueils étaient placés dans cette cour. Mes compagnons étaient
convaincus qu'ils renfermaient les corps des six personnes royales;
mais moi je savais à quoi m'en tenir; toutefois j'ignorais ce
qu'allaient devenir les autres cercueils.

Huit hommes masqués se tenaient près de chacun des cercueils. Quand la
musique se mit à jouer--un air si grave et si triste que j'en
frémis,--ils levèrent les cercueils et nous suivîmes jusqu'au jardin
dans l'ordre qu'on nous indiqua. Au milieu du jardin on avait érigé un
mausolée en bois dont tout le pourtour était garni d'admirables
couronnes; le dôme était supporté par sept colonnes. On avait creusé
six tombeaux et près de chacun se trouvait une pierre; mais le centre
était occupé par une pierre ronde, creuse, plus élevée. Dans le plus
grand silence et en grande cérémonie on déposa les cercueils dans ces
tombeaux, puis les pierres furent glissées dessus et fortement
scellées. La petite boîte trouva sa place au milieu. C'est ainsi que
mes compagnons furent trompés, car ils étaient persuadés que les corps
reposaient là. Au sommet flottait un grand étendard décoré de l'image
du phénix, sans doute pour nous égarer encore plus sûrement. C'est à
ce moment que je remerciai DIEU de m'avoir permis de voir plus que les
autres.

Les funérailles étant terminées, la vierge monta sur la pierre
centrale et nous fit un court sermon. Elle nous engagea à tenir notre
promesse, à ne pas épargner nos peines et à prêter aide aux personnes
royales enterrées là afin qu'elles pussent retrouver la vie. A cet
effet nous devions nous mettre en route sans tarder et naviguer avec
elle vers la tour de l'Olympe pour y chercher le remède approprié et
indispensable.

Ce discours eut notre assentiment; nous suivîmes donc la vierge par
une autre petite porte jusqu'au rivage, où nous vîmes les sept
vaisseaux, que j'ai déjà signalés plus haut, tous vides. Toutes les
vierges y attachèrent leur branche de laurier et, après nous avoir
embarqués, elles nous laissèrent partir à la grâce de Dieu. Tant que
nous fûmes en vue, elles ne nous quittèrent pas du regard; puis elles
rentrèrent dans le château accompagnées de tous les gardiens.

Chacun de nos vaisseaux portait un grand pavillon et un signe
distinctif. Sur cinq des vaisseaux on voyait les _cinq Corpora
Regalia_; en outre, chacun, en particulier le mien, où la vierge avait
pris place, portait un _globe_.

Nous naviguâmes ainsi dans un ordre donné, chaque vaisseau ne
contenant que deux pilotes.

A
||
B|| C|| D||
E|| F||
G||

En tête venait le petit vaisseau _a_, où, à mon avis, gisait le nègre;
il emportait douze musiciens; son pavillon représentait une pyramide.
Il était suivi des trois vaisseaux _b_-_c_-_d_, nageant de conserve.
On nous avait distribués dans ces vaisseaux-là; j'avais pris place
dans _c_. Sur une troisième ligne flottaient les deux vaisseaux _e_ et
_f_, les plus beaux et les plus précieux, parés d'une quantité de
branches de laurier; ils ne portaient personne et battaient pavillon
de Lune et de Soleil. Le vaisseau _g_ venait en dernière ligne; il
transportait quarante vierges.

Ayant navigué ainsi par delà le lac, nous franchîmes une passe étroite
et nous parvînmes à la mer véritable. Là, des Sirènes, des Nymphes, et
des Déesses de la mer nous attendaient; nous fûmes abordés bientôt par
une jeune nymphe, chargée de nous transmettre leur cadeau de noces
ainsi que leur souvenir. Ce dernier consistait en une grande perle
précieuse sertie, comme nous n'en avions jamais vue ni dans notre
monde ni dans celui-ci; elle était ronde et brillante. Quand la vierge
l'eut acceptée amicalement, la nymphe demanda que l'on voulût bien
donner audience, à ses compagnes et s'arrêter un instant; la vierge y
consentit. Elle ordonna d'amener les deux grands vaisseaux au milieu
et de former avec les autres un pentagone.

C
=
B // \\ D
E|| || F
G \\ // A

Puis les nymphes se rangèrent en cercle autour et chantèrent d'une
voix douce:

I

Rien de meilleur n'est sur terre
Que le bel et noble amour;
Par lui nous égalons Dieu,
Par lui personne n'afflige autrui.
Laissez-nous donc chanter le Roi,
Et que toute la mer résonne,
Nous questionnons, donnez la réplique.

II

Qui nous a transmis la vie?
L'amour.
Qui nous a rendu la grâce?
L'amour.
Par qui sommes-nous nés?
Par l'amour.
Sans qui serions-nous perdus?
Sans l'amour.

III

Qui donc nous a engendrés?
L'amour.
Pourquoi nous a-t-on nourris?
Par _amour_.
Que devons-nous aux parents?
L'amour.
Pourquoi sont-ils si patients?
Par amour.

IV

Qui est vainqueur?
L'amour.
Peut-on trouver l'amour?
Par l'amour.
Qui peut encore unir les deux?
L'amour.

V

Chantez donc tous,
Et faites résonner le chant
Pour glorifier l'amour;
Qu'il veuille s'accroître
Chez nos Seigneurs, le Roi et la Reine;
Leurs corps sont ici, l'âme est là.

VI

Si nous vivons encore,
Dieu fera,
Que de même que l'amour et la grande grâce
Les ont séparés avec une grande puissance;
De même aussi la flamme d'amour
Les réunira de nouveau avec bonheur.

VII

Cette peine,
En grande joie,
Sera transmuée pour toujours,
Y eût-il encore des souffrances sans nombre.

En écoutant ce chant mélodieux, je compris parfaitement qu'Ulysse eût
bouché les oreilles de ses compagnons, car j'eus l'impression d'être
le plus misérable des hommes en me comparant à ses créatures
adorables.

Mais bientôt la vierge prit congé et donna l'ordre de continuer la
route. Les nymphes rompirent donc le cercle et s'éparpillèrent dans la
mer après avoir reçu comme rétribution un long ruban rouge.--A ce
moment je sentis que Cupidon commençait à opérer en moi aussi, ce qui
n'était guère à mon honneur; mais, comme de toute manière mon
étourderie ne peut servir à rien au lecteur, je veux me contenter de
la noter en passant. Cela répondait précisément à la blessure que
j'avais reçue à la tête, en rêve, comme je l'ai décrit dans le premier
livre; et, si quelqu'un veut un bon conseil, qu'il s'abstienne d'aller
voir le lit de Vénus, car Cupidon ne tolère pas cela.

Quelques heures plus tard, après avoir parcouru un long chemin, tout
en nous entretenant amicalement, nous aperçûmes la tour de l'Olympe.
La vierge ordonna donc de faire divers signaux pour annoncer notre
arrivée; ce qui fut fait. Aussitôt nous vîmes un grand drapeau blanc
se déployer et un petit vaisseau doré vint à notre rencontre. Quand il
fut près de nous accoster, nous y distinguâmes un vieillard entouré de
quelques satellites habillés de blanc; il nous fit un accueil amical
et nous conduisit à la tour.

La tour était bâtie sur une île exactement carrée et entourée d'un
rempart si solide et si épais que je comptai deux cent soixante pas en
la traversant. Derrière cette enceinte s'étendait une belle prairie
agrémentée de quelques petits jardins où fructifiaient des plantes
singulières et inconnues de moi; elle s'arrêtait au mur protégeant la
tour. Cette dernière, en elle-même, semblait formée par la
juxtaposition de sept tours rondes; celle du centre était un peu plus
haute. Intérieurement elles se pénétraient mutuellement et il y avait
sept étages superposés.

Quand nous eûmes atteint la porte, on nous rangea le long du mur
côtoyant la tour afin de transporter les cercueils dans la tour à
notre insu, comme je le compris facilement; mais mes compagnons
l'ignoraient.

Aussitôt après on nous conduisit dans la salle intérieure de la tour
qui était décorée avec art; mais nous y trouvâmes peu de distractions,
car elle ne contenait rien qu'un laboratoire. Là nous dûmes broyer et
laver des herbes, des pierres précieuses et diverses matières, en
extraire la sève et l'essence et en emplir des fioles de verre que
l'on rangea avec soin. Cependant notre vierge si active et si agile,
ne nous laissa pas manquer de besogne; nous dûmes travailler
assidûment et sans relâche dans cette île jusqu'à ce que nous eussions
terminé les préparatifs nécessaires pour la résurrection des
décapités.

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