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Books: Les Noces Chimiques

C >> Christian Rosencreutz >> Les Noces Chimiques

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Quoique l'on eût défendu aux serviteurs royaux de se moquer d'eux
pendant leur départ, quelques railleurs ne purent réprimer le rire;
et, en vérité, il était fort amusant de voir avec quelle hâte ils
s'éloignèrent. Toutefois quelques-uns avaient demandé qu'on leur fît
parvenir le catalogue promis afin qu'ils pussent faire le classement
des livres selon le désir de Sa Majesté Royale, ce qu'on leur avait
promis à nouveau. Sous le portail on présenta à chacun la coupe
remplie de _breuvage d'oubli_ afin qu'aucun ne fut tourmenté par le
souvenir de ces incidents.

Ils furent suivis par ceux qui s'étaient rétractés avant l'épreuve; on
laissa passer ces derniers sans encombre, à cause de leur franchise et
de leur honnêteté; mais on leur ordonna de ne jamais revenir dans
d'aussi déplorables conditions. Toutefois si une révélation plus
profonde les y invitait, ils seraient, comme les autres, des convives
bienvenus.

Pendant ce temps les prisonniers des catégories suivantes furent
dévêtus; et là encore on faisait des distinctions, suivant les crimes
de chacun. On renvoya les uns tout nus, sans autres punitions; à
d'autres on attacha des sonnettes et des grelots; quelques autres
encore furent chassés à coup de fouet. En somme leurs punitions furent
trop variées pour que je pusse les relater toutes.

Enfin ce fut le tour des derniers; leur punition demandait plus de
temps, car suivant le cas, ils furent ou pendus ou décapités, ou noyés
ou encore expédiés différemment. Pendant ces exécutions je ne pus
retenir mes larmes, non tant par pitié pour eux--en toute justice, ils
avaient mérité leur punition pour leurs crimes,--mais j'étais ému par
cet aveuglement humain qui nous amène sans cesse à nous préoccuper
avant tout de ce en quoi nous avons été scellés depuis la chute
première.

C'est ainsi que le jardin qui regorgeait de monde un instant
auparavant se vida, au point qu'il ne resta guère que les soldats.

Après ces événements il se fit un silence qui dura cinq minutes. Alors
une belle licorne, blanche comme la neige, portant un collier en or
signé de quelques caractères, s'approcha de la fontaine, et, ployant
ses jambes de devant, s'agenouilla comme si elle voulait honorer le
lion qui se tenait debout sur la fontaine. Ce lion, qui en raison de
son immobilité complète m'avait semblé en pierre ou en airain, saisit
aussitôt une épée nue qu'il tenait sous ses griffes et la brisa au
milieu; je crois que les deux fragments tombèrent dans la fontaine.
Puis il ne cessa de rugir jusqu'à ce qu'une colombe blanche, tenant un
rameau d'olivier dans son bec, volât vers lui à tire d'ailes; elle
donna ce rameau au lion qui l'avala ce qui lui rendit de nouveau le
calme. Alors, en quelques bonds joyeux, la licorne revint à sa place.

Un instant après, notre vierge nous fit descendre du gradin par un
escalier tournant et nous nous inclinâmes encore une fois devant la
draperie; puis on nous ordonna de nous verser de l'eau de la fontaine
sur les mains et sur la tête et de rentrer dans nos rangs après cette
ablution jusqu'à ce que le Roi se fût retiré dans ses appartements par
un couloir secret. On nous ramena alors du jardin dans nos chambres,
en grande pompe et au son des instruments, tandis que nous nous
entretenions amicalement. Et cela eut lieu vers quatre heures de
l'après-midi.

Afin de nous aider à passer le temps agréablement, la vierge ordonna
que chacun de nous fût accompagné par un page. Ces pages, richement
vêtus, étaient extrêmement instruits et discouraient sur toute chose
avec tant d'art que nous avions honte de nous-mêmes. On leur avait
donné l'ordre de nous faire visiter le château--certaines parties
seulement--et de nous distraire en tenant compte de nos désirs
autant que possible.

Puis la vierge prit congé de nous en nous promettant d'assister au
repas du soir; on célébrerait, aussitôt après, les cérémonies de la
_Suspension des poids_; ensuite, il nous faudrait prendre patience
jusqu'à demain, car demain seulement nous serions présentés au Roi.

Dès qu'elle nous eût quittés, chacun de nous chercha à s'occuper selon
ses goûts. Les uns contemplèrent les belles inscriptions, les
copièrent, et méditèrent sur la signification des caractères étranges;
d'autres se réconfortèrent en buvant et en mangeant. Quant à moi, je
me fis conduire par mon page par-ci, par-là, dans le château et je me
réjouirai toute ma vie d'avoir fait cette promenade. Car, sans parler
de maintes antiquités admirables, on me montra les caveaux des rois,
auprès desquels j'ai appris plus que ce qu'enseignent tous les livres.
C'est là que se trouve le merveilleux phénix, sur lequel j'ai fait
paraître un petit traité il y a deux ans. J'ai l'intention de
continuer à publier des traités spéciaux conçus sur le même plan et
comportant le même développement sur le lion, l'aigle, le griffon, le
faucon et autres sujets.

Je plains encore mes compagnons d'avoir négligé un trésor aussi
précieux; cependant tout me porte à croire que telle a été la volonté
de Dieu. J'ai profité plus qu'eux de la compagnie de mon page, car les
pages conduisaient chacun suivant ses tendances intellectuelles, aux
endroits et par les voies qui lui convenaient. Or, c'est à mon page
qu'on avait confié les clefs et c'est pour cette raison que je goûtai
ce bonheur avant les autres. Mais maintenant, quoiqu'il les appelât,
ils se figuraient que ces tombeaux ne pouvaient se trouver que dans
des cimetières, et là ils les verraient toujours à temps--si
toutefois cela en valait la peine. Pourtant ces _monuments_, dont nous
avons pris tous deux une copie exacte, ne resteront point secrets à
nos disciples méritants.

Ensuite nous visitâmes tous deux l'admirable bibliothèque; elle était
encore telle qu'elle avait existé avant la Réforme. Quoique mon coeur
se réjouisse chaque fois que j'y pense, je n'en parlerai cependant
point; d'ailleurs le catalogue en paraîtra sous peu. Près de l'entrée
de cette salle, l'on trouve un gros livre, comme je n'en avais jamais
vu; ce livre contient la reproduction de toutes les figures, salles et
portes ainsi que des inscriptions et _énigmes_ réunies dans le château
entier. Mais quoique j'eusse commencé à divulguer ces secrets, je
m'arrête là, car je ne dois en dire davantage, tant que le monde ne
sera pas meilleur qu'il n'est.

Près de chaque livre je vis le portrait de son auteur; j'ai cru
comprendre que beaucoup de ces livres-là seront brûlés, afin que le
souvenir même en disparaisse parmi les hommes de bien.

Quand nous eûmes terminé cette visite, sur le seuil même de la porte,
un autre page arriva en courant; il dit quelques mots tout bas à
l'oreille de notre page, prit les clefs qu'il lui tendait et disparut
par l'escalier. Voyant que notre page avait affreusement pâli, nous
l'interrogeâmes et, comme nous insistâmes, il nous informa que Sa
Majesté défendait que quiconque visitât ni la _bibliothèque _ni les
tombeaux et il nous supplia de garder cette visite absolument secrète,
afin de lui sauver la vie parce qu'il avait déjà nié notre passage
dans ces endroits. A ces mots nous fûmes saisis de frayeur et aussi de
joie; mais le secret en fut gardé strictement; personne d'ailleurs ne
s'en soucia, quoique nous eussions passé trois heures dans les deux
salles.

Sept heures venaient de sonner; cependant on ne nous appela pas encore
à table. Mais les distractions sans cesse renouvelées nous faisaient
oublier notre faim et à ce régime je jeûnerais volontiers ma vie
durant. En attendant le repas on nous montra les fontaines, les mines
et divers ateliers, dont nous ne pourrions produire l'équivalent avec
toutes nos connaissances réunies. Partout les salles étaient disposées
en demi-cercle, de sorte que l'on pouvait observer facilement
l'Horloge précieuse établie au centre sur une tour élevée et se
conformer à la position des planètes qui s'y reproduisait avec une
précision admirable. Ceci nous montre à l'évidence par où pèchent nos
artistes; mais il ne m'appartient pas de les en instruire.

Enfin je parvins à une salle spacieuse qui avait déjà été visitée par
les autres; elle renfermait un Globe terrestre dont le diamètre
mesurait trente pieds. Presque la moitié de cette sphère était sous le
sol à l'exception d'une petite bande entourée de marches. Ce Globe
était mobile et deux hommes le tournaient aisément de telle manière
que l'on ne pouvait jamais apercevoir que ce qui était au-dessus de
l'Horizon. Quoique j'eusse deviné qu'il devait être affecté à un usage
particulier, je n'arrivais cependant pas à comprendre la signification
de certains petits anneaux en or qui y étaient fixés ça et là. Cela
fit sourire mon page, qui m'invita à les regarder plus attentivement.
A la fin je découvris que ma patrie était marquée d'un anneau d'or;
alors mon compagnon y chercha la sienne et trouva une marque
semblable, et, comme cette constatation se vérifia encore pour
d'autres qui avaient réussi dans l'épreuve, le page nous donna
l'explication suivante qu'il nous certifia être véridique.

Hier, le vieil _Atlante_--tel est le nom de l'_Astronome_--avait
annoncé à Sa Majesté que tous les points d'or correspondaient très
exactement aux pays que certains des convives avaient déclarés comme
leur patrie. Il avait vu que je n'avais pas osé tenter l'épreuve,
_tandis que ma patrie était cependant marquée d'un point_; alors il
avait chargé l'un des capitaines de demander que l'on nous pesât à
tout hasard, sans risques pour nous, et cela parce que _la patrie de
l'un de nous se distinguait par un signe très remarquable_. Il ajouta
qu'il était, parmi les pages, celui qui disposait du plus grand
pouvoir et que ce n'était pas sans raison qu'il avait été mis à ma
disposition. Je lui exprimai ma gratitude, puis j'examinai ma patrie
de plus près encore et je constatai qu'_à côté de l'anneau il y avait
encore quelques beaux rayons_. Ce n'est pas pour me vanter ou me
glorifier que je relate ces faits.

Ce _globe_ m'apprit encore bien des choses que toutefois je ne
publierai pas. Que le lecteur tâche cependant de trouver pourquoi
toutes les villes ne possèdent pas un _Philosophe_.

Ensuite on nous fit visiter l'intérieur du _Globe_; nous entrâmes de
la manière suivante: Sur l'espace représentant la mer, qui prenait
naturellement beaucoup de place, se trouvait une plaque portant trois
dédicaces et le nom de _l'auteur_. Cette plaque se soulevait
facilement et dégageait l'entrée par laquelle on pouvait pénétrer
jusqu'au centre en abattant une planche mobile; il y avait de la place
pour quatre personnes. Au centre, il n'y avait, en somme, qu'une
planche ronde; mais quand on y était parvenu on pouvait contempler les
étoiles en plein jour--toutefois à cet instant il faisait déjà
sombre.--Je crois que c'étaient de pures escarboucles qui
accomplissaient dans l'ordre leur cours naturel et ces étoiles
resplendissaient avec une telle beauté que je ne pouvais plus me
détacher de ce spectacle; plus tard le page raconta cela à la vierge
qui me plaisanta maintes fois à ce sujet.

Mais l'heure du dîner était sonnée et je m'étais tellement attardé
dans le _globe_ que j'allais arriver le dernier à table. Je me hâtai
donc de remettre mon habit--je l'avais ôté auparavant--et je m'avançai
vers la table; mais les serviteurs me reçurent avec tant de révérences
et de marques de respect que, tout confus, je n'osai lever les yeux.
Je passai ainsi, sans prendre garde, à côté de la vierge qui
m'attendait; elle s'aperçut aussitôt de mon trouble, me saisit par mon
habit et me conduisit ainsi à table.

Je me dispense de parler ici de la musique et des autres splendeurs,
car, non seulement les paroles me manquent pour les dépeindre comme il
conviendrait, mais encore je ne saurais ajouter à la louange que j'en
ai faite plus haut; en un mot il n'y avait là que les productions de
l'art le plus sublime.

Pendant le repas nous nous fîmes part de nos occupations de
l'après-midi--cependant je tus notre visite à la bibliothèque et aux
monuments.--Quand le vin nous eût rendus communicatifs, la vierge prit
la parole comme suit:

"Chers seigneurs, en ce moment je suis en désaccord avec ma soeur.
Nous avons un aigle dans notre appartement et chacune de nous deux
voudrait être sa préférée; nous avons eu de fréquentes discussions à
ce sujet. Pour en finir, nous décidâmes dernièrement de nous montrer à
lui toutes les deux ensemble et nous convînmes qu'il appartiendrait à
celle à qui il témoignerait le plus d'amabilité. Quand nous réalisâmes
ce projet je tenais à la main un rameau de laurier, suivant mon
habitude, mais ma soeur n'en avait point. Dès que l'aigle nous eut
aperçues, il tendit à ma soeur le rameau qu'il tenait dans son bec et
réclama le mien en échange; je le lui donnai. Alors chacune de nous
voulut en conclure qu'elle était la préférée; que faut-il en penser?"

Cette question que la vierge nous posa par modestie, piqua notre
curiosité, et chacun aurait bien voulu en trouver la solution. Mais
tous les regards se dirigèrent vers moi, et l'on me pria d'émettre mon
avis le premier; j'en fus tellement troublé que je ne pus répondre
qu'en posant le même problème d'une manière différente et je dis:

«Madame, une seule difficulté s'oppose à la solution de la question
qui serait facile à résoudre sans cela. J'avais deux compagnons qui
m'étaient profondément attachés; mais comme ils ignoraient auquel des
deux j'accordais ma préférence, ils décidèrent de courir aussitôt vers
moi, dans la conviction que celui que j'accueillirais le premier avait
ma prédilection. Cependant, comme l'un d'eux ne pouvait suivre
l'autre, il resta en arrière et pleura; je reçus l'autre avec
étonnement. Quand ils m'eurent expliqué le but de leur course, _je ne
pus me déterminer à donner une solution à leur question et je dus
remettre ma décision_, jusqu'à ce que je fusse éclairé sur mes propres
sentiments».

La vierge fut surprise de ma réponse; elle comprit fort bien ce que je
voulais dire et répliqua: «Eh bien! nous sommes quittes».

Puis elle demanda l'avis des autres. Mon récit les avait déjà
éclairés; celui qui me succéda parla donc ainsi:

«Dans ma ville une vierge fut condamnée à mort dernièrement; mais
comme son juge en eut pitié, il fit proclamer que celui qui voudrait
entrer en lice pour elle, afin de prouver son innocence par un combat
serait admis à faire cette preuve. Or elle avait deux galants, dont
l'un s'arma aussitôt et se présenta dans le champ clos pour y attendre
un adversaire. Bientôt après, l'autre y pénétra également; mais comme
il était arrivé trop tard, il prit le parti de combattre et de se
laisser vaincre, afin que la vierge eût la vie sauve. Lorsque le
combat fut terminé, ils réclamèrent la vierge tous les deux. Et
dites-moi maintenant, messeigneurs, à qui la donnez-vous?»

Alors la vierge ne put s'empêcher de dire: «Je croyais vous apprendre
beaucoup et me voici prise à mon propre piège; je voudrais cependant
savoir si d'autres prendront la parole?»

«Certes,» répondit un troisième. «Jamais on ne m'a raconté plus
étonnante aventure que celle qui m'est arrivée. Dans ma jeunesse,
j'aimais une jeune fille honnête, et, pour que mon amour pût atteindre
son but, je dus me servir du concours d'une petite vieille, grâce à
laquelle je réussis finalement. Or, il advint que les frères de la
jeune fille nous surprirent au moment où nous étions réunis tous les
trois. Ils entrèrent dans une colère si violente qu'ils voulurent me
tuer; mais, à force de les supplier, ils me firent jurer enfin _de les
prendre toutes les deux à tour de rôle comme femmes légitimes, chacune
pendant un an. Dites-moi, messeigneurs par laquelle devais-je
commencer, par la jeune ou par la vieille?_»

Cette énigme nous fit rire longtemps; et quoique l'on entendit
chuchoter, personne ne voulut se prononcer.

Ensuite, le quatrième débuta comme suit:

«Dans une ville demeurait une honnête dame de la noblesse, qui était
aimée de tous, mais particulièrement d'un jeune gentilhomme; comme
celui-ci devenait par trop pressant, elle crut s'en débarrasser en lui
promettant d'accéder à son désir, s'il pouvait la conduire en plein
hiver dans un beau jardin verdoyant, rempli de roses épanouies, et en
lui enjoignant de ne plus reparaître devant elle jusque-là. Le
gentilhomme parcourut le monde à la recherche d'un homme capable de
produire ce miracle et rencontra finalement un petit vieillard qui lui
en promit la réalisation en échange de la moitié de ses biens.
L'accord s'étant fait sur ce point, le vieillard s'exécuta; alors, le
galant invita la dame à venir dans son jardin. A l'encontre de son
désir, celle-ci le trouva tout verdoyant, gai et agréablement tempéré
et elle se souvint de sa promesse. Dès lors elle n'exprima que ce seul
souhait, qu'on lui permît de retourner encore une fois près de son
époux; et lorsqu'elle l'eut rejoint elle lui confia son chagrin en
pleurant et en soupirant. Or, le seigneur, entièrement rassuré sur les
sentiments de fidélité de son épouse, la renvoya à son amant, estimant
qu'à un tel prix il l'avait gagnée. Le gentilhomme fut tellement
touché par cette droiture que, dans la crainte de pécher en prenant
une honnête épouse, il la fit retourner prés de son seigneur, en tout
honneur. Mais, quand le petit vieillard connut la probité de tous
deux, il résolut de rendre tous les biens au gentilhomme, tout pauvre
qu'il était, et repartit. Et maintenant, chers seigneurs, j'ignore
laquelle de ces personnes s'est montrée la plus honnête».

Nous nous taisions, et la vierge, sans répondre davantage demanda
qu'un autre voulût bien continuer.

Le cinquième continua donc comme suit:

«Chers seigneurs, je ne ferai point de grands discours. Qui est plus
joyeux, celui qui contemple l'objet qu'il aime ou celui qui y pense
seulement?»

--«Celui qui le contemple» dit la vierge.--«Non,» répliquai-je. Et la
discussion allait éclater lorsqu'un sixième prit la parole:

«Chers Seigneurs, je dois contracter une union. J'ai le choix entre
une jeune fille, une mariée et une veuve; aidez-moi à sortir
d'embarras et je vous aiderai à résoudre la question précédente».

Le septième répondit:

«Lorsqu'on a le choix c'est encore acceptable; mais il en était
autrement dans mon cas. Dans ma jeunesse, j'aimais une belle et
honnête jeune fille du fond de mon coeur et elle me rendait mon amour;
cependant nous ne pouvions nous unir à cause d'obstacles élevés par
ses amis. Elle fut donc donnée en mariage à un autre jeune homme, qui
était également droit et honnête. Il l'entoura d'affection jusqu'à ce
qu'elle fit ses couches; mais alors elle tomba dans un évanouissement
si profond que tout le monde la crut morte; et on l'enterra au milieu
d'une grande affliction. Je pensai alors, qu'après sa mort je pouvais
embrasser cette femme qui n'avait pu être mienne durant sa vie. Je la
déterrai donc à la tombée de la nuit, avec l'aide de mon serviteur.
Or, quand j'eus ouvert le cercueil et que je l'eusse serrée dans mes
bras, je m'aperçus que son cour battait encore, d'abord faiblement
puis de plus en plus fort au fur et à mesure que je la réchauffais.
Lorsque j'eus la certitude qu'elle vivait encore, je la portai
subrepticement chez moi; je ranimai son corps par un précieux bain
d'herbes et je la remis aux soins de ma mère. Elle mit au monde un
beau garçon,... que je fis soigner avec autant de conscience que la
mère. Deux jours après je lui racontai, à son grand étonnement, ce qui
avait eu lieu et je la priai de rester dorénavant chez moi comme mon
épouse. Elle en eut un grand chagrin, disant que son époux, qui
l'avait toujours aimée fidèlement, en serait très affligé, mais que
par ces événements, l'amour la donnait autant à l'un qu'à l'autre.
Rentrant d'un voyage de deux jours, j'invitai son époux et je lui
demandai incidemment s'il ferait de nouveau bon accueil à son épouse
défunte si elle revenait. Quand il m'eut répondu affirmativement en
pleurant amèrement, je lui amenai enfin sa femme et son fils; je lui
contai tout ce qui s'était passé et je la priai de ratifier par son
consentement mon union avec elle. Après une longue dispute, il dut
renoncer à contester mes droits sur la femme; nous nous querellâmes
ensuite pour le fils».

Ici la vierge intervint par ces paroles:

--«Je suis étonnée d'apprendre que vous ayez pu doubler l'affliction
de cet homme.»

--«Comment,» répondit-il, «je n'étais donc pas dans mon droit?»

Aussitôt une discussion s'éleva entre nous; la plupart étaient d'avis
qu'il avait bien fait.

«Non,» dit-il, «je les lui ai donnés tous deux, et sa femme et son
fils. Dites-moi, maintenant, chers seigneurs, la droiture de mon
action fut-elle plus grande que la joie de l'époux?»

Ces paroles plurent tellement à la vierge qu'elle fit circuler la
coupe en l'honneur des deux.

Les énigmes proposées ensuite par les autres furent un peu plus
embrouillées de sorte que je ne pus les retenir toutes; cependant je
me souviens encore de l'histoire suivante racontée par l'un de mes
compagnons: Quelques années auparavant un médecin lui avait acheté du
bois dont il s'était chauffé pendant tout l'hiver; mais quand le
printemps était revenu il lui avait revendu ce même bois de sorte
qu'il en avait usé sans faire la moindre dépense.

--«Cela s'est fait par acte, sans doute?» dit la vierge, «mais l'heure
passe et nous voici arrivés à la fin du repas».--«En effet» répondit
mon compagnon; «Que celui qui ne trouve pas la solution de ces énigmes
la fasse demander à chacun; je ne pense pas qu'on la lui refusera».

Puis on commença à dire le gratias et nous nous levâmes tous de table,
plutôt rassasiés et gais que gavés d'aliments. Et nous souhaiterions
volontiers que tous les banquets et festins se terminassent de cette
manière.

Quand nous nous fûmes promenés un instant dans la salle, la vierge
nous demanda si nous désirions assister au commencement des noces.
L'un de nous répondit: «Oh oui, vierge noble et vertueuse».

Alors, tout en conversant avec nous, elle dépêcha en secret un page.
Elle était devenue si affable avec nous que j'osai lui demander son
nom. La vierge ne se fâcha point de mon audace et répondit en
souriant:

«Mon nom contient cinquante-cinq et n'a cependant que huit lettres; la
troisième est le tiers de la cinquième; si elle s'ajoute à la sixième,
elle forme un nombre, dont la racine est déjà plus grande de la
première lettre que n'est la troisième elle-même, et qui est la moitié
de la quatrième. La cinquième et la septième sont égales; la dernière
est, de même égale, à la première, et elles font avec la seconde
autant que possède la sixième, qui n'a cependant que quatre de plus
que ne possède la troisième trois fois. Et maintenant, seigneurs, quel
est mon nom?»

Ce problème me sembla bien difficile à résoudre; cependant je ne m'en
récusai pas et je demandai:

«Vierge noble et vertueuse, ne pourrais-je obtenir une seule lettre?»

--«Mais certainement», dit-elle «cela est possible».

--«Combien possède donc la septième» demandai-je.

--«Elle possède autant qu'il y a de seigneurs ici», répondit-elle.
Cette réponse me satisfit et je trouvai aisément son nom. La vierge
s'en montra très contente et nous annonça que bien d'autres choses
nous seraient révélées.

Mais voici que nous vîmes paraître plusieurs vierges magnifiquement
vêtues; elles étaient précédées de deux pages qui éclairaient leur
marche. Le premier de ces pages nous montrait une figure joyeuse, des
yeux clairs et ses formes étaient harmonieuses; le second avait
l'aspect irrité; il fallait que toutes ses volontés se réalisent ainsi
que je m'en aperçus par la suite. Ils étaient suivis, tout d'abord,
par quatre vierges. La première baissait chastement les yeux et ses
gestes dénotaient une profonde humilité. La deuxième était également
une vierge chaste et pudique. La troisième eut un mouvement d'effroi
en entrant dans la salle; j'appris plus tard qu'elle ne peut rester là
où il y a trop de joie. La quatrième nous apporta quelques fleurs,
symboles de ses sentiments d'amour et d'abandon. Ensuite nous vîmes
deux autres vierges parées plus richement; elles nous saluèrent. La
première portait une robe toute bleue semée d'étoiles d'or; la seconde
était vêtue de vert avec des raies rouges et blanches; toutes deux
avaient dans leurs cheveux des rubans flottants qui leur seyaient
admirablement.

Mais voici, toute seule, la septième vierge; elle portait une petite
couronne et, néanmoins ses regards allaient plus souvent vers le ciel
que vers la terre. Nous crûmes qu'elle était la fiancée; en cela nous
étions loin de la vérité; cependant elle était plus noble que la
fiancée par les honneurs, la richesse et le rang. Ce fut elle qui,
maintes fois, régla le cours entier des noces. Nous imitâmes notre
vierge et nous nous prosternâmes au pied de cette reine malgré qu'elle
se montrât très humble et pieuse, Elle tendit la main à chacun de nous
tout en nous disant de ne point trop nous étonner de cette faveur car
ce n'était-là qu'un de ses moindres dons. Elle nous exhorta à lever
nos yeux vers notre Créateur, à reconnaître sa toute-puissance en tout
ceci, à persévérer dans la voie où nous nous étions engagés et à
employer ces dons à la gloire de Dieu et pour le bien des hommes. Ces
paroles, si différentes de celles de notre vierge, encore un peu plus
mondaine, m'allaient droit au coeur. Puis s'adressant à moi: «Toi,»
dit-elle, «tu as reçu plus que les autres, tâche donc de donner plus
également».

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