Books: Les Noces Chimiques
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LES
NOCES CHIMIQUES
DE
CHRISTIAN ROSENCREUTZ
ANNÉE 1459
Les secrets perdent leur valeur;
la profanation détruit la grâce.
Donc: ne jette pas les perles aux porcs,
et ne fais pas à un âne un lit de roses.
STRASBOURG
Chez les Héritiers de feu Lazare Zetzner
Année M. DC. XVI
PREMIER JOUR
Un soir, quelque temps avant Pâques, j'étais assis devant ma table et
je m'entretenais, selon mon habitude, longuement avec mon Créateur,
dans une humble prière. Je méditais profondément les grands secrets,
que le Père de la Lumière, dans sa majesté, m'a laissé contempler en
grand nombre, plein du désir de préparer dans mon coeur un pain azyme
sans tache, avec l'aide de mon agneau de Pâques bien-aimé. Soudain le
vent vint à souffler avec tant de violence qu'il me sembla que la
montagne dans laquelle ma demeure était creusée, s'écroulerait sous la
rafale.
Cependant, comme cette tentative du diable, qui m'a accablé de bien
des peines, resta sans succès, je repris courage et persévérai dans ma
méditation. Tout à coup je me sens touché au dos; j'en fus si effrayé
que je n'osai me retourner, quoiqu'en même temps j'en ressentisse une
joie comme la faiblesse humaine n'en peut connaître que dans de
semblables circonstances.
Comme on continuait à me tirer par mes vêtements, à plusieurs
reprises, je finis cependant par me retourner et je vis une femme
admirablement belle, vêtue d'une robe bleue parsemée délicatement
d'étoiles d'or, tel le ciel. Dans sa main droite elle tenait une
trompette en or, sur laquelle je lus aisément un nom, que l'on me
défendit de révéler par la suite; dans sa main gauche elle serrait un
gros paquet de lettres, écrites dans toutes les langues, qu'elle
devait distribuer dans tous les pays comme je l'ai su plus tard. Elle
avait des ailes grandes et belles, couvertes d'yeux sur toute leur
étendue; avec ces ailes elle s'élançait et volait plus vite que
l'aigle.
Peut-être aurais-je pu faire d'autres remarques encore, mais, comme
elle ne resta que très peu de temps près de moi tandis que j'étais
encore plein de terreur et de ravissement, je n'en vis pas davantage.
Car, dès que je me retournai, elle feuilleta son paquet de lettres, en
prit une et la déposa sur la table avec une profonde révérence; puis
elle me quitta sans m'avoir dit une parole. Mais en prenant son essor,
elle sonna de sa trompette avec une telle force que la montagne
entière en résonna et que je n'entendis plus ma propre voix pendant
près d'un quart d'heure.
Ne sachant quel parti prendre dans cette aventure inattendue, je
tombai à genoux et priai mon Créateur qu'il me sauvegardât de tout ce
qui pourrait être contraire à mon salut éternel. Tout tremblant de
crainte je pris alors la lettre et je la trouvai plus pesante que si
elle avait été toute en or. En l'examinant avec soin, je découvris le
sceau minuscule qui la fermait et qui portait une croix délicate avec
l'inscription: _In hoc signo_ + _vinces_.
Dès que j'eus aperçu ce signe je repris confiance car ce sceau
n'aurait pas plu au diable qui certes n'en faisait pas usage. Je
décachetai donc vivement la lettre et je lus les vers suivants, écrits
en lettres d'or sur champ bleu:
Aujourd'hui, aujourd'hui, aujourd'hui,
Ce sont les noces du roi;
Si tu es né pour y prendre part
Elu par Dieu pour la joie,
Va vers la montagne
Qui porte trois temples [NocesChimiqes-1.png]
Voir les événements.
Prends garde à toi,
Examine-toi toi-même.
Si tu ne t'es pas purifié assidûment
Les noces te feront dommage.
Malheur à qui s'attarde là-bas.
Que celui qui est trop léger s'abstienne.
Au-dessous comme signature:
_Sponsus et Sponsa_.
A la lecture de cette lettre je faillis m'évanouir; mes cheveux se
dressèrent et une sueur froide baigna tout mon corps. Je comprenais
bien qu'il était question du mariage qui m'avait été annoncé dans une
vision formelle sept ans auparavant; je l'avais attendu et souhaité
ardemment pendant longtemps et j'en avais trouvé le terme en calculant
soigneusement les aspects de mes planètes; mais jamais je n'avais
soupçonné qu'il aurait lieu dans des conditions si graves et si
dangereuses.
En effet, je m'étais imaginé que je n'avais qu'à me présenter au
mariage pour être accueilli en convive bienvenu et voici que tout
dépendait de l'élection divine. Je n'étais nullement certain d'être
parmi les élus; bien plus, en m'examinant, je ne trouvais en moi
qu'inintelligence et ignorance des mystères, ignorance telle que je
n'étais même pas capable de comprendre le sol que foulaient mes pieds
et les objets de mes occupations journalières; à plus forte raison je
ne devais pas être destiné à approfondir et à connaître les secrets de
la nature. A mon avis, la nature aurait pu trouver partout un disciple
plus méritant, à qui elle eût pu confier son trésor si précieux,
quoique temporel et périssable. De même je m'aperçus que mon corps,
mes moeurs extérieures et l'amour fraternel pour mon prochain
n'étaient pas d'une pureté bien éclatante; ainsi, l'orgueil de la
chair perçait encore par sa tendance vers la considération et la pompe
mondaines et le manque d'égards pour mon prochain. J'étais encore
constamment tourmenté par la pensée d'agir pour mon profit, de me
bâtir des palais, de me faire un nom immortel dans le monde et autres
choses semblables.
Mais ce furent surtout les paroles obscures, concernant les trois
temples, qui me donnèrent une grand inquiétude; mes méditations ne
parvinrent pas à les éclaircir, et, peut-être, ne les aurais-je jamais
comprises si la clef ne m'en avait été donnée d'une manière
merveilleuse. Ballotté ainsi entre la crainte et l'espérance, je
pesais le pour et le contre; mais je n'arrivais qu'à constater ma
faiblesse et mon impuissance. Me sentant incapable de prendre une
décision quelconque, rempli d'effroi par cette invitation, je cherchai
enfin une solution par ma voie habituelle, la plus certaine: je
m'abandonnai au sommeil après une prière sévère et ardente, dans
l'espoir que mon ange voudrait m'apparaître avec la permission divine
pour mettre un terme à mes doutes, ainsi que cela m'avait été déjà
accordé quelques fois auparavant. Et il en fut encore ainsi, à la
louange de Dieu, pour mon bien et pour l'exhortation et l'amendement
cordial de mon prochain.
Car, à peine m'étais-je endormi, qu'il me sembla que j'étais couché
dans une tour sombre avec une multitude d'autres hommes; et, là,
attachés à de lourdes chaînes nous grouillions comme des abeilles sans
lumière, même sans la plus faible lueur; et cela aggravait encore
notre affliction. Aucun de nous ne pouvait voir quoi que ce fut et
cependant j'entendais mes compagnons s'élever constamment les uns
contre les autres, parce que la chaîne de l'un était tant soit peu
plus légère que celle de l'autre; sans considérer qu'il n'y avait pas
lieu de se mépriser beaucoup mutuellement, car nous étions tous de
pauvres sots.
Après avoir subi ces peines pendant assez longtemps, nous traitant
réciproquement d'aveugles et de prisonniers, nous entendîmes enfin
sonner de nombreuses trompettes et battre le tambour avec un tel art
que nous en fûmes apaisés et réjouis dans notre croix. Pendant que
nous écoutions, le toit de la tour fut soulevé et un peu de lumière
put pénétrer jusqu'à nous. C'est alors que l'on put nous voir tomber
les uns sur les autres, car tout ce monde remuait en désordre, de
sorte que celui qui nous dominait tantôt était maintenant sous nos
pieds. Quant à moi, je ne restai pas inactif non plus mais je me
glissai parmi mes compagnons et, malgré mes liens pesants, je grimpai
sur une pierre dont j'avais réussi à, m'emparer; mais là aussi je fus
attaqué par les autres et je les repoussai en me défendant de mon
mieux des mains et des pieds. Nous étions convaincus que nous serions
tous libérés mais il en fut autrement.
Lorsque les Seigneurs qui nous regardaient d'en haut par l'orifice de
la tour se furent égayés quelque peu de cette agitation et de ces
gémissements, un vieillard tout blanc nous ordonna de nous taire, et,
dès qu'il eut obtenu le silence, il parla, si ma mémoire est fidèle,
en ces termes:
Si le pauvre genre humain
Voulait ne pas se révolter,
Il recevrait beaucoup de biens
D'une véritable mère,
Mais refusant d'obéir,
Il reste avec ses soucis,
Et demeure prisonnier.
Toutefois, ma chère mère ne veut pas
Leur tenir rigueur pour leur désobéissance;
Et laisse ses biens précieux
Arriver à la lumière trop souvent,
Quoiqu'ils y parviennent très rarement,
Afin qu'on les apprécie;
Sinon on les considère comme fables.
C'est pourquoi, en l'honneur de la fête,
Que nous célébrons aujourd'hui,
Pour qu'on lui rende grâce plus souvent
Elle veut faire une bonne oeuvre.
On descendra la corde;
Celui qui s'y suspendra
Sera délivré.
A peine eut-il achevé ce discours, que la vieille dame ordonna à ses
serviteurs de lancer la corde dans la tour à sept reprises et de la
ramener avec ceux qui auront pu la saisir.
Oh Dieu! que ne puis-je décrire avec plus de force l'angoisse qui nous
étreignit alors, car nous cherchions tous à nous emparer de la corde
et par cela même nous nous en empêchions mutuellement. Sept minutes
s'écoulèrent, puis une clochette tinta; à ce signal les serviteurs
ramenèrent la corde pour la première fois avec quatre des nôtres. A ce
moment j'étais bien loin de pouvoir saisir la corde, puisque, pour mon
grand malheur, j'étais monté sur une pierre contre la paroi de la
tour, comme je l'ai dit; de cet endroit je ne pouvais saisir la corde
qui descendait au milieu.
La corde nous fut tendue une seconde fois; mais beaucoup parmi nous
avaient des chaînes trop lourdes et des mains trop délicates pour y
rester accrochés, et, en tombant ils en entraînaient beaucoup d'autres
qui se seraient peut-être maintenus. Hélas! j'en vis qui, ne pouvant
se saisir de la corde en arrachaient d'autres, tant nous fûmes envieux
dans notre grande misère. Mais je plaignis surtout ceux qui étaient
tellement lourds que leurs mains s'arrachèrent de leurs corps sans
qu'ils parvinssent à monter.
Il arriva donc qu'en cinq allées et venues, bien peu furent délivrés;
car à l'instant même où le signal était donné, les serviteurs
ramenaient la corde avec une telle rapidité que la plupart de ceux qui
l'avaient saisie tombaient les uns sur les autres. La cinquième fois
notamment la corde fut retirée à vide de sorte que beaucoup d'entre
nous, dont moi-même désespéraient de leur délivrance; nous implorâmes
donc Dieu pour qu'il eût pitié de nous et nous sortit de cette ténèbre
puisque les circonstances étaient propices; et quelques-uns ont été
exaucés.
Comme la corde balançait pendant qu'on la retirait elle vint à passer
près de moi, peut-être par la volonté divine; je la suivis au vol et
m'assis par-dessus tous les autres; et c'est ainsi que j'en sortis
contre toute attente. Ma joie fut telle que je ne sentis pas les
blessures qu'une pierre aiguë me fit à la tête pendant la montée; je
ne m'en aperçus qu'au moment où, à mon tour, je dus aider les autres
délivrés à retirer la corde pour la septième et dernière fois; alors,
par l'effort déployé, le sang se répandit sur tous mes vêtements, sans
que je le remarquasse, dans ma joie.
Après ce dernier retrait de la corde, ramenant un plus grand nombre de
prisonniers, la dame chargea son très vieux fils (dont l'âge
m'étonnait grandement) d'exhorter les prisonniers restant dans la
tour; celui-ci, après une courte réflexion, prit la parole comme suit:
Chers enfants
Qui êtes là-bas,
Voici terminé
Ce qui était prévu depuis longtemps.
Ce que la grâce de ma mère
A accordé à vos frères
Ne leur enviez point.
Des temps joyeux viendront bientôt,
Où tous seront égaux;
Il n'y aura plus ni pauvre ni riche.
Celui à qui on a commandé beaucoup
Devra apporter beaucoup,
Celui à qui on a confié beaucoup
Devra rendre des comptes sévères.
Cessez donc vos plaintes amères;
Qu'est-ce que quelques jours.
Dès qu'il eût achevé ce discours, la toiture fut replacée sur la tour.
Alors l'appel des trompettes et des tambours retentit de nouveau, mais
leur éclat ne parvenait pas à dominer les gémissements des prisonniers
de la tour qui s'adressaient à tous ceux qui étaient dehors; et cela
me fit venir les larmes aux yeux.
La vieille dame prit place à côté de son fils sur le siège disposé à
son intention et fit compter les délivrés. Quand elle en eut appris le
nombre et l'eut marqué sur une tablette en or, elle demanda le nom de
chacun qui fut noté par un page. Elle nous regarda ensuite, soupira et
dit à son fils (ce que j'entendis fort bien): «Ah! que je plains les
pauvres hommes dans la tour; puisse Dieu me permettre de les délivrer
tous». Le fils répondit: «Mère, Dieu l'a ordonné ainsi et nous ne
devons pas lui désobéir. Si nous étions tous seigneurs et possesseurs
des biens de la terre, qui donc nous servirait quand nous sommes à
table?». A cela, sa mère ne répliqua rien.
Mais bientôt elle reprit: «Délivrez donc ceux-ci de leurs chaînes».
Cela fut fait rapidement et l'on me débarrassa presque le dernier.
Alors, quoiqu'ayant observé d'abord la façon de se comporter de mes
compagnons, je ne pus me retenir de m'incliner devant la vieille dame
et de remercier Dieu, qui, par son intermédiaire, avait bien voulu me
transporter de la ténèbre à la lumière, dans sa grâce paternelle. Les
autres suivirent mon exemple et la dame s'inclina.
Enfin chacun reçut comme viatique une médaille, commémorative en or;
elle portait sur l'endroit l'effigie du soleil levant, sur l'envers,
si ma mémoire est fidèle, les trois lettres D. L. S..
[_Deus Lux Solis vel Laus Semper:_ Dieu lumière du Soleil ou
A Dieu louange toujours.]
Puis on nous congédia en nous exhortant à servir notre prochain pour
la louange de Dieu, et à tenir secret ce qui nous avait été confié;
nous en fîmes la promesse et nous nous séparâmes.
Or, je ne pouvais marcher qu'avec difficulté, à cause des blessures
produites par les anneaux qui m'avaient encerclé les pieds et je
boîtais des deux jambes. La vieille dame s'en aperçut, en rit, me
rappela et me dit: «Mon fils, ne t'attriste pas pour cette infirmité,
mais souviens-toi de tes faiblesses et remercie Dieu qui t'a-laissé
parvenir à cette lumière élevée, tandis que tu séjournes encore en ce
monde, dans ton imperfection; supporte ces blessures en souvenir de
moi».
A ce moment, les trompettes sonnèrent inopinément; j'en fus tellement
saisi que je m'éveillai. C'est alors seulement que je m'aperçus que
j'avais rêvé. Toutefois, j'avais été si fortement impressionné que ce
songe me préoccupe encore aujourd'hui et qu'il me semble que je sens
encore les plaies de mes pieds.
En tous cas, je compris que Dieu me permettait d'assister aux noces
occultes; je lui en rendis grâce, en sa majesté divine, dans ma foi
filiale, et je le priai de me garder toujours dans sa crainte, de
remplir quotidiennement mon coeur de sagesse et d'intelligence et de
me conduire enfin, par sa grâce, jusqu'au but désiré, malgré mon peu
de mérite.
Puis je me préparai au voyage; je me vêtis de ma robe de lin blanche
et je ceignis un ruban couleur de sang passant sur les épaules et
disposé en croix. J'attachai quatre roses rouges à mon chapeau,
espérant que tous ces signes distinctifs me feraient remarquer plus
vite dans la foule. Comme aliment, je pris du pain, du sel et de
l'eau; j'en usai par la suite dans certains cas, à plusieurs reprises,
non sans utilité, en suivant le conseil d'un sage.
Mais avant de quitter ma caverne, prêt pour le départ et paré de mon
habit nuptial, je me prosternai à genoux et priai Dieu qu'Il permît
que tout ce qui allait advenir fût pour mon bien; puis je Lui fis la
promesse de me servir des révélations qui pourraient m'être faites,
non pour l'honneur et la considération mondaines, mais pour répandre
Son nom et pour l'utilité de mon prochain. Ayant fait ce voeu, je
sortis de ma cellule, plein d'espoir et de joie.
DEUXIÈME JOUR
A peine étais-je entré dans la forêt qu'il me sembla que le ciel
entier et tous les éléments s'étaient déjà parés pour les noces; je
crus entendre les oiseaux chanter plus agréablement et je vis les
jeunes cerfs sauter si joyeusement qu'ils réjouirent mon coeur et
l'incitèrent à chanter. Je chantai donc à haute voix:
Sois joyeux, cher petit oiseau;
Pour louer ton créateur
Elève ta voix claire et fine,
Ton Dieu est très puissant;
Il t'a préparé ta nourriture
Et te la donne juste en temps voulu,
Sois satisfait ainsi.
Pourquoi donc serais-tu chagrin,
Pourquoi t'irriter contre Dieu
De t'avoir fait petit oiseau?
Pourquoi raisonner dans ta petite tête
Parce qu'il ne t'a pas fait homme?
Oh! tais-toi, il a profondément médité cela,
Sois satisfait ainsi.
Que ferais-je, pauvre ver de terre
Si je voulais discuter avec Dieu?
Chercherais-je à forcer l'entrée du ciel
Pour ravir le grand art par violence?
Dieu ne se laisse pas bousculer;
Que l'indigne s'abstienne.
Homme, sois satisfait.
S'il ne t'a pas fait empereur
N'en soit pas offensé;
Tu aurais peut-être méprisé son nom
Et de cela seul il se soucie.
Les yeux de Dieu sont clairvoyants;
Il voit au fond de ton coeur
Donc tu ne le tromperas pas.
Et mon chant, partant du fond de mon coeur se répandit à travers la
forêt en résonnant de toutes parts. Les montagnes me répétèrent les
dernières paroles au moment où, sortant de la forêt, j'entrais dans
une belle prairie. Sur ce pré s'élançaient trois beaux cèdres dont les
larges rameaux projetaient une ombre superbe. Je voulus en jouir
aussitôt car malgré que je n'eusse pas fait beaucoup de chemin,
j'étais accablé par l'ardeur de mon désir; je courus donc aux arbres
pour me reposer un peu.
Mais en approchant de plus près j'aperçus un écriteau fixé à un arbre
et voici les mots écrits en lettres élégantes que je lus:
«Etranger, salut: Peut-être as-tu entendu parler des Noces du Roi,
dans ce cas, pèse exactement ces paroles: Par nous, le Fiancé t'offre
le choix de quatre routes, par toutes lesquelles tu pourras parvenir
au Palais du Roi, à condition de ne pas t'écarter de sa voie. La
première est courte, mais dangereuse, elle passe à travers divers
écueils que tu ne pourras éviter qu'à grand peine; l'autre, plus
longue, les contourne, elle est plane et facile si à l'aide de
l'aimant tu ne te laisse détourner, ni à droite, ni à gauche. La
troisième est en vérité la voie royale, divers plaisirs et
spectacles de notre Roi te rendent cette voie agréable. Mais à peine
un sur mille peut arriver au but par celle-là. Par la quatrième,
aucun homme ne peut parvenir au Palais du Roi, elle est rendue
impossible car elle consume et ne peut convenir qu'aux corps
incorruptibles. Choisis donc parmi ces trois voies celle que tu
veux, et suis la avec constance. Sache aussi que quelle que soit
celle que tu as choisie, en vertu d'un Destin immuable, tu ne peux
abandonner ta résolution, et revenir en arrière sans le plus grand
danger pour ta vie.
Voilà ce que nous avons voulu que tu saches, mais prends garde aussi
d'ignorer que tu déploreras d'avoir suivi cette voie pleine de
périls: En effet s'il doit t'arriver de te rendre coupable du
moindre délit contre les lois de notre Roi, je te prie pendant qu'il
en est encore temps de retourner au plus vite chez toi, par le même
chemin que tu as suivi pour venir».
[_Hospes salve: si quid tibi forsitan de nuptiis Regis auditum.
Verba haec perpende. Quatuor viarum optionem per nos tibi sponsus
offert, per quas omnes, modo non in devias delabaris, ad Regiam
ejus aulam pervenire possis. Prima brevis est, sed periculosa, et
quae te in varios scopulos deducet, ex quibus vix te expedire
licebit. Altera longior, quae circumducet te, non abducet, plana
ea est, et facilis, si te Magnetis auxilio, neque ad dextrum,
neque finistrum abduci patieris. Tertia, vere Regia est, quae per
varias Regis nostri delicias et spectacula viam tibi reddet
jucundam. Sed quod vix millesimo hactenus obtigit. Per quartam
nemini hominum licebit ad Regiam pervenire, ut pote, quae
consumens, et non nisi corporibus incorruptibilibus conveniens
est. Elige nunc ex tribus quam velis, et in ea constans permane.
Scito autem quamcunque ingressus fueris: ab immutabili Fato tibi
ita destinatum, nec nisi cum maximo vitae periculo regredi fas
esse.
Haec sunt quae te suivisse eolvimus: sed heus cave ignores,
quanto cum periculo te huie viae commiseris: nam si te vel minimi
delicti contra Regis nostri leges nosti obnoxium: quaeso dum
adhuc licet pereandem viam, qua accessisti: domum te confer quam
citissime._]
Dès que j'eus lu cette inscription, ma joie s'évanouit; et après avoir
chanté si joyeusement je me mis à pleurer amèrement; car je voyais
bien les trois routes devant moi. Je savais qu'il m'était permis d'en
choisir une; mais en entreprenant la route de pierres et de rocs, je
m'exposais à me tuer misérablement dans une chute; en préférant la
voie longue je pouvais m'égarer dans les chemins de traverse ou rester
en route pour toute autre cause dans ce long voyage. Je n'osais pas
espérer non plus, qu'entre mille je serais précisément celui qui
pouvait choisir la voie royale. La quatrième route s'ouvrait également
devant moi; mais elle était tellement remplie de feu et de vapeur que
je ne pouvais en approcher, même de loin.
Dans cette incertitude je réfléchissais s'il ne valait pas mieux
renoncer à mon voyage; d'un part, je considérais mon indignité; mais
d'autre part, le songe me consolait par le souvenir de la délivrance
de la tour, sans que je pusse cependant m'y fier d'une manière
absolue. J'hésitais encore sur le parti à prendre, lorsque mon corps,
accablé de fatigue, réclama sa nourriture. Je pris donc mon pain et le
coupai. Alors une colombe, blanche comme la neige, perchée sur un
arbre et dont la présence m'avait échappée jusqu'à ce moment, me vit
et descendit; peut-être en était-elle coutumière. Elle s'approcha tout
doucement de moi et je lui offris de partager mon repas avec elle;
elle accepta, et cela me permit d'admirer sa beauté, tout à mon aise.
Mais un corbeau noir, son ennemi, nous aperçut; il s'abattit sur la
colombe pour s'emparer de sa part de nourriture, sans prêter la
moindre attention à ma présence. La colombe n'eut d'autre ressource
que de fuir et ils s'envolèrent tous deux vers le midi. J'en fus
tellement irrité et affligé que je poursuivis étourdiment le corbeau
insolent et je parcourus ainsi, sans y prendre garde, presque la
longueur d'un champ dans cette direction; je chassai le corbeau et je
délivrai la colombe.
A ce moment seulement, je me rendis compte que j'avais agi sans
réflexion; j'étais entré dans une voie qu'il m'était interdit
d'abandonner dorénavant sous peine d'une punition sévère. Je m'en
serais consolé si je n'avais regretté vivement d'avoir laissé ma
besace et mon pain au pied de l'arbre sans pouvoir les reprendre; car
dès que je voulais me retourner, le vent me fouettait avec tant de
violence qu'il me jetait aussitôt à terre; par contre en poursuivant
mon chemin je ne sentais plus la tourmente. Je compris alors que
m'opposer au vent, c'était perdre la vie.
Je me mis donc en route en portant patiemment ma croix, et, comme le
sort en était jeté, je pris la résolution de faire tout mon possible
pour arriver au but avant la nuit. Maintes fausses routes se
présentaient devant moi; mais je les évitai grâce à ma boussole, en
refusant de quitter d'un pas le méridien, malgré que le chemin fût
fréquemment si rude et si peu praticable que je croyais m'être égaré.
Tout en cheminant, je pensais sans cesse à la colombe et au corbeau,
sans parvenir à en comprendre la signification.
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