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Books: Monsieur Bergeret a Paris

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Sergio Cangiano, Carlo Traverso, Charles Franks
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HISTOIRE CONTEMPORAINE

* * * * *

MONSIEUR BERGERET A PARIS

PAR

ANATOLE FRANCE (A.-F. THIBAULT)







Les volumes de l'_Histoire contemporaine_ qui précèdent celui-ci ont
pour titre:

_L'Orme du Mail.

Le Mannequin d'Osier.

L'Anneau d'Améthyste._





I


M. Bergeret était à table et prenait son repas modique du soir; Riquet
était couché à ses pieds sur un coussin de tapisserie. Riquet avait
l'âme religieuse et rendait à l'homme des honneurs divins. Il tenait
son maître pour très bon et très grand. Mais c'est principalement
quand il le voyait à table qu'il concevait la grandeur et la bonté
souveraines de M. Bergeret. Si toutes les choses de la nourriture lui
étaient sensibles et précieuses, les choses de la nourriture humaine
lui étaient augustes. Il vénérait la salle à manger comme un temple,
la table comme un autel. Durant le repas, il gardait sa place aux
pieds du maître, dans le silence et l'immobilité.

--C'est un petit poulet de grain, dit la vieille Angélique en posant
le plat sur la table.

--Eh bien! veuillez le découper, dit M. Bergeret, inhabile aux armes,
et tout à fait incapable de faire oeuvre d'écuyer tranchant.

--Je veux bien, dit Angélique; mais ce n'est pas aux femmes, c'est aux
messieurs à découper la volaille.

--Je ne sais pas découper.

--Monsieur devrait savoir.

Ces propos n'étaient point nouveaux; Angélique et son maître les
échangeaient chaque fois qu'une volaille rôtie venait sur la table. Et
ce n'était pas légèrement, ni certes pour épargner sa peine, que la
servante s'obstinait à offrir au maître le couteau à découper, comme
un signe de l'honneur qui lui était dû. Parmi les paysans dont elle
était sortie et chez les petits bourgeois où elle avait servi, il est
de tradition que le soin de découper les pièces appartient au maître.
Le respect des traditions était profond dans son âme fidèle. Elle
n'approuvait pas que M. Bergeret y manquât, qu'il se déchargeât sur
elle d'une fonction magistrale et qu'il n'accomplit pas lui-même son
office de table, puisqu'il n'était pas assez grand seigneur pour le
confier à un maître d'hôtel, comme font les Brécé, les Bonmont et
d'autres à la ville ou à la campagne. Elle savait à quoi l'honneur
oblige un bourgeois qui dîne dans sa maison et elle s'efforçait, à
chaque occasion, d'y ramener M. Bergeret.

--Le couteau est fraîchement affûté. Monsieur peut bien lever une
aile. Ce n'est pas difficile de trouver le joint, quand le poulet est
tendre.

--Angélique, veuillez découper cette volaille.

Elle obéit à regret, et alla, un peu confuse, découper le poulet sur
un coin du buffet. A l'endroit de la nourriture humaine, elle avait
des idées plus exactes mais non moins respectueuses que celles de
Riquet.

Cependant M. Bergeret examinait, au dedans de lui-même, les raisons du
préjugé qui avait induit cette bonne femme à croire que le droit de
manier le couteau à découper appartient au maître seul. Ces raisons,
il ne les cherchait pas dans un sentiment gracieux et bienveillant de
l'homme se réservant une tâche fatigante et sans attrait. On observe,
en effet, que les travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants du
ménage demeurent attribués aux femmes, dans le cours des âges, par le
consentement unanime des peuples. Au contraire, il rapporta la
tradition conservée par la vieille Angélique à cette antique idée que
la chair des animaux, préparée pour la nourriture de l'homme, est
chose si précieuse, que le maître seul peut et doit la partager et la
dispenser. Et il rappela dans son esprit le divin porcher Eumée
recevant dans son étable Ulysse qu'il ne reconnaissait pas, mais qu'il
traitait avec honneur comme un hôte envoyé par Zeus. «Eumée se leva
pour faire les parts, car il avait l'esprit équitable. Il fit sept
parts. Il en consacra une aux Nymphes et à Hermès, fils de Maia, et il
donna une des autres à chaque convive. Et il offrit, à son hôte, pour
l'honorer, tout le dos du porc. Et le subtil Ulysse s'en réjouit et
dit à Eumée:--Eumée, puisses-tu toujours rester cher à Zeus paternel,
pour m'avoir honoré, tel que je suis, de la meilleure part!» Et M.
Bergeret, près de cette vieille servante, fille de la terre
nourricière, se sentait ramené aux jours antiques.

--Si monsieur veut se servir?...

Mais il n'avait pas, ainsi que le divin Ulysse et les rois d'Homère,
une faim héroïque. Et, en dînant, il lisait son journal ouvert sur la
table. C'était là encore une pratique que la servante n'approuvait
pas,

--Riquet, veux-tu du poulet? demanda M. Bergeret. C'est une chose
excellente.

Riquet ne fit point de réponse. Quand il se tenait sous la table,
jamais il ne demandait de nourriture. Les plats, si bonne qu'en fût
l'odeur, il n'en réclamait point sa part. Et même il n'osait toucher à
ce qui lui était offert. Il refusait de manger dans une salle à manger
humaine. M. Bergeret, qui était affectueux et compatissant, aurait eu
plaisir à partager son repas avec son compagnon. Il avait tenté,
d'abord, de lui couler quelques menus morceaux. Il lui avait parlé
obligeamment, mais non sans cette superbe qui trop souvent accompagne
la bienfaisance. Il lui avait dit:

--Lazare, reçois les miettes du bon riche, car pour toi, du moins, je
suis le bon riche.

Mais Riquet avait toujours refusé. La majesté du lieu l'épouvantait.
Et peut-être aussi avait-il reçu, dans sa condition passée, des leçons
qui l'avaient instruit à respecter les viandes du maître.

Un jour, M. Bergeret s'était fait plus pressant que de coutume. Il
avait tenu longtemps sous le nez de son ami un morceau de chair
délicieuse. Riquet avait détourné la tête et, sortant de dessous la
nappe, il avait regardé le maître de ses beaux yeux humbles, pleins de
douceur et de reproche, qui disaient:

--Maître, pourquoi me tentes-tu?

Et, la queue basse, les pattes fléchies, se traînant sur le ventre en
signe d'humilité, il était allé s'asseoir tristement sur son derrière,
contre la porte. Il y était resté tout le temps du repas. Et M.
Bergeret avait admiré la sainte patience de son petit compagnon noir.

Il connaissait donc les sentiments de Riquet. C'est pourquoi il
n'insista pas, cette fois. Il n'ignorait pas d'ailleurs que Riquet,
après le dîner auquel il assistait avec respect, irait manger
avidement sa pâtée, dans la cuisine, sous l'évier, en soufflant et en
reniflant tout à son aise. Rassuré à cet endroit, il reprit le cours
de ses pensées.

C'était pour les héros, songeait-il, une grande affaire que de manger.
Homère n'oublie pas de dire que, dans le palais du blond Ménélas,
Étéonteus, fils de Boéthos, coupait les viandes et faisait les parts.
Un roi était digne de louanges quand chacun, à sa table, recevait sa
juste part du boeuf rôti. Ménélas connaissait les usages. Hélène aux
bras blancs faisait la cuisine avec ses servantes. Et l'illustre
Étéonteus coupait les viandes. L'orgueil d'une si noble fonction
reluit encore sur la face glabre de nos maîtres d'hôtel. Nous tenons
au passé par des racines profondes. Mais je n'ai pas faim, je suis
petit mangeur. Et de cela encore Angélique Borniche, cette femme
primitive, me fait un grief. Elle m'estimerait davantage si j'avais
l'appétit d'un Atride ou d'un Bourbon.

M. Bergeret en était à cet endroit de ses réflexions, quand Riquet, se
levant de dessus son coussin, alla aboyer devant la porte.

Cette action était remarquable parce qu'elle était singulière. Cet
animal ne quittait jamais son coussin avant que son maître se fût levé
de sa chaise.

Riquet aboyait depuis quelques instants lorsque la vieille Angélique,
montrant par la porte entr'ouverte un visage bouleversé, annonça que
«ces demoiselles» étaient arrivées. M. Bergeret comprit qu'elle
parlait de Zoé, sa soeur, et de sa fille Pauline qu'il n'attendait pas
si tôt. Mais il savait que sa soeur Zoé avait des façons brusques et
soudaines. Il se leva de table. Cependant Riquet, au bruit des pas,
qui maintenant s'entendaient dans le corridor, poussait de terribles
cris d'alarme. Sa prudence de sauvage, qui avait résisté à une
éducation libérale, l'induisait à croire que tout étranger est un
ennemi. Il flairait pour lors un grand péril, l'épouvantable invasion
de la salle à manger, des menaces de ruine et de désolation.

Pauline sauta au cou de son père, qui l'embrassa, sa serviette à la
main, et qui se recula ensuite pour contempler cette jeune fille,
mystérieuse comme toutes les jeunes filles, qu'il ne reconnaissait
plus après un an d'absence, qui lui était à la fois très proche et
presque étrangère, qui lui appartenait par d'obscures origines et qui
lui échappait par la force éclatante de la jeunesse.

--Bonjour, mon papa!

La voix même était changée, devenue moins haute et plus égale.

--Comme tu es grande, ma fille!

Il la trouva gentille avec son nez fin, ses yeux intelligents et sa
bouche moqueuse. Il en éprouva du plaisir. Mais ce plaisir lui fut
tout de suite gâté par cette réflexion qu'on n'est guère tranquille
sur la terre et que les êtres jeunes, en cherchant le bonheur, tentent
une entreprise incertaine et difficile.

Il donna à Zoé un rapide baiser sur chaque joue.

--Tu n'as pas changé, toi, ma bonne Zoé.... Je ne vous attendais pas
aujourd'hui. Mais je suis bien content de vous revoir toutes les deux.

Riquet ne concevait pas que son maître fît à des étrangères un accueil
si familier. Il aurait mieux compris qu'il les chassât avec violence,
mais il était accoutumé à ne pas comprendre toutes les actions des
hommes. Laissant faire à M. Bergeret, il faisait son devoir. Il
aboyait à grands coups pour épouvanter les méchants. Puis il tirait du
fond de sa gueule des grognements de haine et de colère; un pli hideux
des lèvres découvrait ses dents blanches. Et il menaçait les ennemis
en reculant.

--Tu as un chien, papa? fit Pauline.

--Vous ne deviez venir que samedi, dit M. Bergeret.

--Tu as reçu ma lettre? dit Zoé.

--Oui, dit M. Bergeret.

--Non, l'autre.

--Je n'en ai reçu qu'une.

--On ne s'entend pas ici.

Et il est vrai que Riquet lançait ses aboiements de toute la force de
son gosier.

--Il y a de la poussière sur le buffet, dit Zoé en y posant son
manchon. Ta bonne n'essuie donc pas?

Riquet ne put souffrir qu'on s'emparât ainsi du buffet. Soit qu'il eût
une aversion particulière pour mademoiselle Zoé, soit qu'il la jugeât
plus considérable, c'est contre elle qu'il avait poussé le plus fort
de ses aboiements et de ses grognements. Quand il vit qu'elle mettait
la main sur le meuble où l'on renfermait la nourriture humaine, il
haussa à ce point la voix que les verres en résonnèrent sur la table.
Mademoiselle Zoé, se retournant brusquement vers lui, lui demanda avec
ironie:

--Est-ce que tu veux me manger, toi?

Et Riquet s'enfuit, épouvanté.

--Est-ce qu'il est méchant, ton chien, papa?

--Non. Il est intelligent et il n'est pas méchant.

--Je ne le crois pas intelligent, dit Zoé.

--Il l'est, dit M. Bergeret. Il ne comprend pas toutes nos idées; mais
nous ne comprenons pas toutes les siennes. Les âmes sont impénétrables
les unes aux autres.

--Toi, Lucien, dit Zoé, tu ne sais pas juger les personnes.

M. Bergeret dit a Pauline:

--Viens, que je te voie un peu. Je ne te reconnais plus.

Et Riquet eut une pensée. Il résolut d'aller trouver, à la cuisine, la
bonne Angélique, de l'avertir, s'il était possible, des troubles qui
désolaient la salle à manger. Il n'espérait plus qu'en elle pour
rétablir l'ordre et chasser les intrus.

--Où as-tu mis le portrait de notre père? demanda mademoiselle Zoé.

--Asseyez-vous et mangez, dit M. Bergeret. Il y a du poulet et
diverses autres choses.

--Papa, c'est vrai que nous allons habiter Paris?

--Le mois prochain, ma fille. Tu en es contente?

--Oui, papa. Mais je serais contente aussi d'habiter la campagne, si
j'avais un jardin.

Elle s'arrêta de manger du poulet et dit:

--Papa, je t'admire. Je suis fière de toi. Tu es un grand homme.

--C'est aussi l'avis de Riquet, le petit chien, dit M. Bergeret.




II


Le mobilier du professeur fut emballé sous la surveillance de
mademoiselle Zoé, et porté au chemin de fer.

Pendant les jours de déménagement, Riquet errait tristement dans
l'appartement dévasté. Il regardait avec défiance Pauline et Zoé dont
la venue avait précédé de peu de jours le bouleversement de la demeure
naguère si paisible. Les larmes de la vieille Angélique, qui pleurait
toute la journée dans la cuisine, augmentaient sa tristesse. Ses plus
chères habitudes étaient contrariées. Des hommes inconnus, mal vêtus,
injurieux et farouches, troublaient son repos et venaient jusque dans
la cuisine fouler au pied son assiette à pâtée et son bol d'eau
fraîche. Les chaises lui étaient enlevées à mesure qu'il s'y couchait
et les tapis tirés brusquement de dessous son pauvre derrière, que,
dans sa propre maison, il ne savait plus où mettre.

Disons, à son honneur, qu'il avait d'abord tenté de résister. Lors de
l'enlèvement de la fontaine, il avait aboyé furieusement à l'ennemi.
Mais à son appel personne n'était venu. Il ne se sentait point
encouragé, et même, à n'en point douter, il était combattu.
Mademoiselle Zoé lui avait dit sèchement: «Tais-toi donc!» Et
mademoiselle Pauline avait ajouté: «Riquet, tu es ridicule!» Renonçant
désormais à donner des avertissements inutiles et à lutter seul pour
le bien commun, il déplorait en silence les ruines de la maison et
cherchait vainement de chambre en chambre un peu de tranquillité.
Quand les déménageurs pénétraient dans la pièce où il s'était réfugié,
il se cachait par prudence sous une table ou sous une commode, qui
demeuraient encore. Mais cette précaution lui était plus nuisible
qu'utile, car bientôt le meuble s'ébranlait sur lui, se soulevait,
retombait en grondant et menaçait de l'écraser. Il fuyait, hagard et
le poil rebroussé, et gagnait un autre abri, qui n'était pas plus sûr
que le premier.

Et ces incommodités, ces périls même, étaient peu de chose auprès des
peines qu'endurait son coeur. En lui, c'est le moral, comme on dit,
qui était le plus affecté.

Les meubles de l'appartement lui représentaient non des choses
inertes, mais des êtres animés et bienveillants, des génies
favorables, dont le départ présageait de cruels malheurs. Plats,
sucriers, poêlons et casseroles, toutes les divinités de la cuisine;
fauteuils, tapis, coussins, tous les fétiches du foyer, ses lares et
ses dieux domestiques, s'en étaient allés. Il ne croyait pas qu'un si
grand désastre pût jamais être réparé. Et il en recevait autant de
chagrin qu'en pouvait contenir sa petite âme. Heureusement que,
semblable à l'âme humaine, elle était facile à distraire et prompte à
l'oubli des maux. Durant les longues absences des déménageurs altérés,
quand le balai de la vieille Angélique soulevait l'antique poussière
du parquet, Riquet respirait une odeur de souris, épiait la fuite
d'une araignée, et sa pensée légère en était divertie. Mais il
retombait bientôt dans la tristesse.

Le jour du départ, voyant les choses empirer d'heure en heure, il se
désola. Il lui parut spécialement funeste qu'on empilât le linge dans
de sombres caisses. Pauline, avec un empressement joyeux, faisait sa
malle. Il se détourna d'elle comme si elle accomplissait une oeuvre
mauvaise. Et, rencogné au mur, il pensait: «Voilà le pire! C'est la
fin de tout!» Et, soit qu'il crût que les choses n'étaient plus quand
il ne les voyait plus, soit qu'il évitât seulement un pénible
spectacle, il prit soin de ne pas regarder du côté de Pauline. Le
hasard voulut qu'en allant et venant, elle remarquât l'attitude de
Riquet. Cette attitude, qui était triste, elle la trouva comique et
elle se mit à rire. Et, en riant, elle l'appela: «Viens! Riquet,
viens!» Mais il ne bougea pas de son coin et ne tourna pas la tête. Il
n'avait pas en ce moment le coeur à caresser sa jeune maîtresse et,
par un secret instinct, par une sorte de pressentiment, il craignait
d'approcher de la malle béante. Pauline l'appela plusieurs fois. Et,
comme il ne répondait pas, elle l'alla prendre et le souleva dans ses
bras. «Qu'on est donc malheureux! lui dit-elle; qu'on est donc à
plaindre!» Son ton était ironique. Riquet ne comprenait pas l'ironie.
Il restait inerte et morne dans les bras de Pauline, et il affectait
de ne rien voir et de ne rien entendre. «Riquet, regarde-moi!» Elle
fit trois fois cette objurgation et la fit trois fois en vain. Après
quoi, simulant une violente colère: «Stupide animal, disparais», et
elle le jeta dans la malle, dont elle renversa le couvercle sur lui. A
ce moment sa tante l'ayant appelée, elle sortit de la chambre,
laissant Riquet dans la malle.

Il y éprouvait de vives inquiétudes. Il était à mille lieues de
supposer qu'il avait été mis dans ce coffre par simple jeu et par
badinage. Estimant que sa situation était déjà assez fâcheuse, il
s'efforça de ne point l'aggraver par des démarches inconsidérées.
Aussi demeura-t-il quelques instants immobile, sans souffler. Puis, ne
se sentant plus menacé d'une nouvelle disgrâce, il jugea nécessaire
d'explorer sa prison ténébreuse. Il tâta avec ses pattes les jupons et
les chemises sur lesquels il avait été si misérablement précipité, et
il chercha quelque issue pour s'échapper. Il s'y appliquait depuis
deux ou trois minutes quand M. Bergeret, qui s'apprêtait à sortir,
l'appela:

--Viens, Riquet, viens! Nous allons faire nos adieux à Paillot, le
libraire.... Viens! Où es-tu?...

La voix de M. Bergeret apporta à Riquet un grand réconfort. Il y
répondait par le bruit de ses pattes qui, dans la malle, grattaient
éperdument la paroi d'osier.

--Où est donc le chien? demanda M. Bergeret à Pauline, qui revenait
portant une pile de linge.

--Papa, il est dans la malle.

--Pourquoi est-il dans la malle?

--Parce que je l'y ai mis, papa.

M. Bergeret s'approcha de la malle et dit:

--Ainsi l'enfant Comatas, qui soufflait dans sa flûte en gardant les
chèvres de son maître, fût enfermé dans un coffre. Il y fut nourri de
miel par les abeilles des Muses. Mais toi, Riquet, tu serais mort de
faim dans cette malle, car tu n'es pas cher aux Muses immortelles.

Ayant ainsi parlé, M. Bergeret délivra son ami. Riquet le suivit
jusqu'à l'anti-chambre en agitant la queue. Puis une pensée traversa
son esprit. Il rentra dans l'appartement, courut vers Pauline, se
dressa contre les jupes de la jeune fille. Et ce n'est qu'après les
avoir embrassées tumultueusement en signe d'adoration qu'il rejoignit
son maître dans l'escalier. Il aurait cru manquer de sagesse et de
religion en ne donnant pas ces marques d'amour à une personne dont la
puissance l'avait plongé dans une malle profonde.

M. Bergeret trouva la boutique de Paillot triste et laide. Paillot y
était occupé à «appeler», avec son commis, les fournitures de l'École
communale. Ces soins l'empêchèrent de faire au professeur d'amples
adieux. Il n'avait jamais été très expressif; et il perdait peu à peu,
en vieillissant, l'usage de la parole. Il était las de vendre des
livres, il voyait le métier perdu, et il lui tardait de céder son
fonds et de se retirer dans sa maison de campagne, où il passait tous
ses dimanches.

M. Bergeret s'enfonça, à sa coutume, dans le coin des bouquins, il
tira du rayon le tome XXXVIII de l'_Histoire générale des voyages_. Le
livre cette fois encore s'ouvrit entre les pages 212 et 213, et cette
fois encore il lut ces lignes insipides:

«ver un passage au nord. C'est à cet échec, dit-il, que nous devons
d'avoir pu visiter de nouveau les îles Sandwich et enrichir notre
voyage d'une découverte qui, bien que la dernière, semble, sous
beaucoup de rapports, être la plus importante que les Européens aient
encore faite dans toute l'étendue de l'Océan Pacifique. Les heureuses
prévisions que semblaient annoncer ces paroles ne se réalisèrent
malheureusement pas.»

Ces lignes, qu'il lisait pour la centième fois et qui lui rappelaient
tant d'heures de sa vie médiocre et difficile, embellie cependant par
les riches travaux de la pensée, ces lignes dont il n'avait jamais
cherché le sens, le pénétrèrent cette fois de tristesse et de
découragement, comme si elles contenaient un symbole de l'inanité de
toutes nos espérances et l'expression du néant universel. Il ferma le
livre, qu'il avait tant de fois ouvert et qu'il ne devait jamais plus
ouvrir, et sortit désolé de la boutique du libraire Paillot.

Sur la place Saint-***père, il donna un dernier regard à la maison de
la reine Marguerite. Les rayons du soleil couchant en frisaient les
poutres historiées, et, dans le jeu violent des lumières et des
ombres, l'écu de Philippe Tricouillard accusait avec orgueil les
formes de son superbe blason, armes parlantes dressées là, comme un
exemple et un reproche, sur cette cité stérile.

Rentré dans la maison démeublée, Riquet frotta de ses pattes les
jambes de son maître, leva sur lui ses beaux yeux affligés; et son
regard disait:

--Toi, naguère si riche et si puissant, est-ce que tu serais devenu
pauvre? est-ce que tu serais devenu faible, ô mon maître? Tu laisses
des hommes couverts de haillons vils envahir ton salon, ta chambre à
coucher, ta salle à manger, se ruer sur tes meubles et les traîner
dehors, traîner dans l'escalier ton fauteuil profond, ton fauteuil et
le mien, le fauteuil où nous reposions tous les soirs, et bien souvent
le matin, à côté l'un de l'autre. Je l'ai entendu gémir dans les bras
des hommes mal vêtus, ce fauteuil qui est un grand fétiche et un
esprit bienveillant. Tu ne t'es pas opposé à ces envahisseurs. Si tu
n'as plus aucun des génies qui remplissaient ta demeure, si tu as
perdu jusqu'à ces petites divinités que tu chaussais, le matin, au
sortir du lit, ces pantoufles que je mordillais en jouant, si tu es
indigent et misérable, ô mon maître, que deviendrai-je?

--Lucien, nous n'avons pas de temps à perdre, dit Zoé. Le train part à
huit heures et nous n'avons pas encore dîné. Allons dîner à la gare.

--Demain, tu seras à Paris, dit M. Bergeret à Riquet. C'est une ville
illustre et généreuse. Cette générosité, à vrai dire, n'est point
répartie entre tous ses habitants. Elle se renferme, au contraire,
dans un très petit nombre de citoyens. Mais toute une ville, toute une
nation résident en quelques personnes qui pensent avec plus de force
et de justesse que les autres. Le reste ne compte pas. Ce qu'on
appelle le génie d'une race ne parvient à sa conscience que dans
d'imperceptibles minorités. Ils sont rares en tout lieu les esprits
assez libres pour s'affranchir des terreurs vulgaires et découvrir
eux-mêmes la vérité voilée.




III


M. Bergeret, lors de sa venue à Paris, s'était logé, avec sa soeur Zoé
et sa fille Pauline, dans une maison qui allait être démolie et où il
commençait à se plaire depuis qu'il savait qu'il n'y resterait pas. Ce
qu'il ignorait, c'est que, de toute façon, il en serait sorti au même
terme. Mademoiselle Bergeret l'avait résolu dans son coeur. Elle
n'avait pris ce logis que pour se donner le temps d'en trouver un plus
commode et s'était opposée à ce qu'on y fit des frais d'aménagement.

C'était une maison de la rue de Seine, qui avait bien cent ans, qui
n'avait jamais été jolie et qui était devenue laide en vieillissant.
La porte cochère s'ouvrait humblement sur une cour humide entre la
boutique d'un cordonnier et celle d'un emballeur. M. Bergeret y
logeait au second étage et il avait pour voisin de palier un
réparateur de tableaux, dont la porte laissait voir, en
s'entr'ouvrant, de petites toiles sans cadre autour d'un poêle de
faïence, paysages, portraits anciens et une dormeuse à la chair
ambrée, couchée dans un bosquet sombre, sous un ciel vert. L'escalier,
assez clair et tendu aux angles de toiles d'araignées, avait des
degrés de bois garnis de carreaux aux tournants. On y trouvait, le
matin, des feuilles de salade tombées du filet des ménagères. Rien de
cela n'avait un charme pour M. Bergeret. Pourtant il s'attristait à la
pensée de mourir encore à ces choses, après être mort à tant d'autres,
qui n'étaient point précieuses, mais dont la succession avait formé la
trame de sa vie.

Chaque jour, son travail accompli, il s'en allait chercher un logis.
Il pensait demeurer de préférence sur cette rive gauche de la Seine,
où son père avait vécu et où il lui semblait qu'on respirât la vie
paisible et les bonnes études. Ce qui rendait ses recherches
difficiles, c'était l'état des voies défoncées, creusées de tranchées
profondes et couvertes de monticules, c'était les quais impraticables
et à jamais défigurés. On sait en effet, qu'en cette année 1899 la
face de Paris fut toute bouleversée, soit que les conditions nouvelles
de la vie eussent rendu nécessaire l'exécution d'un grand nombre de
travaux, soit que l'approche d'une grande foire universelle eût
excité, de toutes parts, des activités démesurées et une soudaine
ardeur d'entreprendre. M. Bergeret s'affligeait de voir que la ville
était culbutée, sans qu'il en comprit suffisamment la nécessité. Mais,
comme il était sage, il essayait de se consoler et de se rassurer par
la méditation, et quand il passait sur son beau quai Malaquais, si
cruellement ravagé par des ingénieurs impitoyables, il plaignait les
arbres arrachés et les bouquinistes chassés, et il songeait, non sans
quelque force d'âme:

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